La passion est sourde et muette de naissance

La passion est sourde et muette de naissance – 2/?

– Je n’arrive pas à croire que la capitale soit aussi mal équipée en matière d’enseigne de tenue sur-mesure ! C’est pourtant le minimum requis !

Ils étaient revenus de leur escapade vestimentaire depuis deux heures, Ghirahim valsant entre les différents achats et les meilleurs emplacements pour les entreposer, tandis que Link était penché sur sa table de dessin, concentré malgré les bavardages de son nouveau locataire qui alla dans la salle d’eau inspecter sa peau.

– Je savais que j’aurais dû acheter ce soin, marmonna-t-il. L’air à la surface est si pollué ! Si je ne fais rien, mon teint sera ruiné !

– Nous pourrons y retourner demain, commenta Link d’une voix absente.

– Vraiment ?

Surpris, il sortit la tête par l’entrebâillement, fixant le dos légèrement courbé, le bras droit se déplaçant sur la feuille, s’arrêtant rarement.

– Je croyais que tu étais tellement épuisé que tu ne voulais plus jamais quitter la zone résidentielle…

– Et je n’ai pas l’intention de dire le contraire. Mais, si il te manque quelque chose, ce n’est pas un grand effort.

La mine de son crayon dérapa au contact inattendu, Ghirahim s’était rapproché de lui, passant un bras autour de ses épaules et avançant son visage pour contempler le sien, un doigt fin caressant sa pommette et sa longue langue glissant sur ses lèvres maquillées.

– Oh oh, tu ferais ça pour moi ? Je me demande comment je pourrais te récompenser…

L’imagination débordante de Link n’eut pas besoin de plus pour que ses neurones n’explosent, inondant son esprit d’un milliers de propositions suggestives, la plupart incluant cette langue surdimensionnée et une partie aléatoire de son corps.

Mais heureusement (ou malheureusement ?), l’esthète se retira après un clin d’œil, retournant dans la pièce précédente, sa main caressant d’une manière un peu trop appuyée le mur proche de la porte, y disparaissant.

Laissé seul, Link prit son temps pour apaiser le rythme de son cœur et de sa respiration, agrippant ses cheveux à pleines mains, les joues rouges.

Que…? Son inconscient lui jouait des tours, n’est-ce pas ? Le démon ne venait pas… il ne venait pas de flirter avec lui ? C’était impossible, voyons ! Personne ne flirtait jamais avec lui ! Il était Link, le gars silencieux qui mettait tout le monde mal à l’aise, traîné partout par Zelda, son unique amie qui fut bien des fois louée par sa bienveillance et sa patience en son encontre.

L’allumage de la douche, particulièrement audible dans son loft trop grand, trop vide, attira subitement son attention et il se leva de sa chaise, suivant le son de martèlement de l’eau, tel un papillon de nuit attiré par une ampoule, ne s’arrêtant que peu avant de dépasser le seuil de la pièce toujours hésitant sur la pertinence de sa présence. Il s’était peut-être imaginé tout ça et allait se faire violemment repousser ?

Mais déjà son pied était entré et il s’empourpra de nouveau au spectacle qui l’attendait.

Entièrement nu, Ghirahim s’était adossé aux doubles vasques, le large miroir reflétant les muscles de son dos, un sourire amusé courbant les lèvres pleines alors qu’il le fixait, les bras croisés, dans une posture d’attente.

Entre ses études et son métier, Link avait contemplé la nudité sous bien des formes. Et pourtant, il avait l’impression d’en redécouvrir le concept, d’assister à son premier cours sur modèle vivant, gêné au possible et incapable de fixer son regard.

– Te voilà. J’allais finir par croire que j’allais devoir te chercher. Tu te joins à moi ?

Sans trop y croire, Link plaça sa main dans celle tendue, anxieux, mais le démon s’assura de ne pas le relâcher avant qu’il ne soit pleinement décontracté.

Il aimait le travail bien fait.


– Très bien, établissons les termes de notre contrat.

Tout juste invoqué, il déambulait dans le loft comme s’il en était le propriétaire, s’installant sur le canapé avec une grâce qui en aurait fait pâlir d’envie Zelda si elle avait été là.

Malgré tous ses efforts, son amie ne parvenait pas à abandonner ses manières de chevalier, même quand elle n’était plus en service.

Les paroles du démon tirèrent Link de sa réflexion contemplative, s’asseyant dans le fauteuil en face. Il jalousait son aisance alors qu’il l’observait se draper sur le meuble, tel un roi sur son trône, tandis que lui se sentait comme un étranger dans sa propre demeure, démon ou non.

– Eh bien ? Relança-t-il. Vais-je devoir me répéter à chaque fois, mortel ?

Comme à chaque fois qu’il devait répondre précipitamment, il buta sur les syllabes, sortant des coassements étouffés, s’humiliant toujours plus.

Finalement, il devrait plutôt souhaiter que le sol l’avale.

Péniblement, il expliqua sa situation dans sa globalité, tentant de rester concis, rétrécissant sous le regard d’aigle dardé sur sa personne.

Était-ce ce qu’on appelait une aura ? Un charisme ? Tout en cet être exsudait la confiance en lui, le mettant plus mal à l’aise qu’il en avait l’habitude, incapable de s’empêcher de se tortiller.

Un seul de ses yeux était visible et il suffirait amplement pour lui donner l’impression d’être transpercé jusqu’à l’âme. Il lui semblait être plus nu que jamais.

– Être désespéré à ce point… J’aurais pu me sentir flatté si tu n’avais pas tracé une invocation aléatoire… Mais j’aime l’idée d’être ton seul sauveur…

Une langue pointue pointa entre les lèvres charnues, glissant dessus, tel un prédateur affamé face à une proie délicieuse.

Un violent frisson secoua Link que la dangerosité de la situation frappa enfin.

Démon ou non, il était en la présence d’un pur inconnu, chez lui, avec absolument personne à le savoir. Il était bien plus grand que lui – pas très difficile, il était vraiment petit – et les muscles étaient bien assez visibles au travers de cette tenue moulante pour qu’il se sente chétif en comparaison.

Une étrange petite voix lui murmura qu’il ne verra pas le soleil se lever.

Où était-elle quand il s’était penché sur les préparatifs de rituel ?

Pendant que Link s’abîmait dans ses réflexions, son interlocuteur avait modifié sa position, se penchant en avant, appuyant son coude sur son genou, examinant avec attention son futur contractant – s’il parvenait à le convaincre, bien sûr – curieux.

Il n’était pas devenue seigneur démon uniquement grâce à sa belle apparence (enfin, pas uniquement) et son carnet d’adresses débordait de l’identité de ses innombrables invocateurs – avec ou sans succès – pour diverses raisons. Les challenges ne lui faisaient pas peur et il pouvait encore sentir le frisson de l’inconnu qui l’avait parcouru quand le mortel lui avait expliqué la raison de son appel.

Les âmes pures étaient les plus beaux défis à relever.

Estimant lui avoir laissé suffisamment de temps, il claqua des doigts, attirant son attention et se radossant confortablement, croisant les jambes.

– D’ordinaire, je ne m’abaisse pas à ce genre de… service. C’est bon pour les succubes et autres démons sexuels. Mais je peux faire une exception. Et même une double en tordant quelques règles…

Sa langue repassa sur sa lèvre inférieure alors qu’il réfléchissait à son tour, amusé quand il repéra les yeux bleus suivant le mouvement.

– C’est-à-dire ? Pourquoi faire ça pour moi ?

Ce petit air innocent, souligné par ces grands yeux d’un bleu qu’il désignerait comme un « bleu maya »… quelque chose en lui remuait à cette vision. Il le qualifierait bien de sombre, mais il était un démon, donc bon… C’était par défaut.

– Ne te crois pas trop spécial, mortel. Je vais juste profiter de ta situation, c’est dans ma nature, après tout.

Dans un mouvement ample et élégant, il leva un bras perpendiculairement au sol, suivi par le regard curieux, et il claqua des doigts, un contrat apparaissant devant le jeune hylien, lui provoquant un sursaut.

– Je t’invite à le lire, le remplir et le signer si tu es d’accord avec les termes.

Un stylo de marque apparut à côté mais fut ignoré au profit du texte légal qu’il scruta avec application, les sourcils froncés, rigoureux.

Une coche apparut alors qu’il passait d’une ligne à une autre.

– Vous acceptez ma demande en échange du même service ? Releva finalement Link.

Les mains reposant sur les genoux, son attention était de nouveau fixée sur son vis-à-vis.

– Tu comprends que c’est une situation inhabituelle, même pour moi. Mais ainsi je t’épargne la classique appropriation de ton âme ou ta mise à mon service. À moins que tu ne souhaites cette alternative ?

S’assurant d’avoir happé son attention, il remonta langoureusement sa main le long de son torse, lui adressant un sourire séducteur.

Le fard violent qui recouvrit son visage fut une récompense dont il se délecta, surtout quand il fut accompagné d’un mouvement réflexe de fermer les cuisses et de détourner les yeux.

Il était clairement intéressé.

– Si les termes te conviennent…

– Oui, oui.

Maladroitement, il s’empara du stylo et se pencha sur la table basse, rajoutant son identité et signant au bas de la page, les lui tendant.

– Bien bien.

S’en emparant, il scanna rapidement afin de vérifier être lui-même en accord, malgré qu’il était celui l’ayant généré. Il apposa sa propre signature en imitant sa posture, profitant de la situation pour se mettre en valeur et continuer de le taquiner.

Quand il releva la tête, il l’attrapa en train de le reluquer. Il ne put empêcher le sourire carnassier naître sur ses lèvres, approfondissant la gène évidente.

Jouant avec le contrat, il se rassit, joueur.

– Eh bien… Link ? C’est un plaisir de faire affaire avec toi. J’ai hâte de commencer ! Pour quand est-ce ?

– Justement, à ce sujet…


Découvrir le délai restreint qui lui était imposé avait manqué de donner des palpitations à Ghirahim qui avait alors couru jusqu’à l’armoire de Link afin de faire le tour de ses possessions vestimentaires, à deux doigts de retourner dans le salon pour arracher la colonne vertébrale de l’impudent.

– Par les trois dorées, pourquoi ne m’as-tu pas appelé plus tôt ?! C’est un délai impossible à tenir !

Tenant dans ses poings serrés les fripes qu’il avait trouvé, Ghirahim le dominait de toute sa hauteur, l’allongeant pratiquement sous sa fureur, tout son corps vibrant de frustration.

Il était encore tombé sur un idiot aux goûts douteux qui ne comprenait rien au sens de la mode, il en était sûr !

– Dès demain, nous fonçons dévaliser les plus grandes boutiques de la capitale pour trouver le costume parfait !

Les yeux pratiquement révulsés, il enfonça un index dans son torse, dévoilant ses dents acérées, la menace exsudant de son être.

– Je me moque des limites de ton compte en banque, je refuse de mettre en jeu mon apparence parfaite en escortant un plouc habillé comme un pâtre !

Terrifié, Link se contenta de hocher la tête à tout ce qu’il disait, en accord avec tout ce qu’il pouvait dire.

– Demain. À la première heure, répéta le démon pour faire bonne mesure. Tu restes sur le canapé pour cette nuit.

Tout en drama théâtral, Ghirahim tourna les talons d’une envolée de cape rouge et d’habits froissés, abandonnant sur place son interlocuteur, sonné.

Quand il reprit ses esprits, il comprit qu’il avait été banni de sa propre chambre et que la journée avait été définitivement trop longue pour lui.

Las, Link se recroquevilla sur l’assise du canapé, se recouvrant de la couverture à côté.

Peut-être que tout cela n’était qu’une hallucination stupide de la part de son cerveau, submergé par le stress de ces derniers mois ? Au réveil, il sera de nouveau seul, sans plan et sans accompagnant.

De toute façon, les démons, ça n’existait pas.

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