Sicktember 2022

Sicktember 2022 – Pleurer pour de l’attention 7/30

Impa berçait le petit, chantonnant de sa voix la plus douce. À côté d’elle, le deuxième nourrisson somnolait, serrant l’oreille de son doudou lapin dans son poing minuscule, paisible.

Dans ses bras, le bébé hoqueta avant de s’agiter, des sanglots le secouant de plus en plus violemment, une teinte rouge prenant de l’ampleur sur son visage. Il était urgent de le calmer avant qu’il ne s’étouffe.

— Doucement petite princesse, tout va bien…

Elle le porta plus près d’elle, lui caressant lentement le dos, poursuivant sa chanson.

Les jumeaux étaient principalement des enfants sereins, réclamant peu d’attention à partir du moment où ils étaient allongés ensemble, se tortillant et lâchant de petits sons sans se quitter du regard, comme s’ils conversaient dans un langage qu’eux seuls comprenaient.

La grossesse puis l’accouchement avaient énormément affaiblis la reine qui tenait encore le lit, des mois plus tard. Elle ne s’illuminait que lorsque la nourrice venait les lui présenter, roucoulant sur leurs bonnes joues et leurs grands sourires, échangeant des gazouillis avec eux.

Elle leur avait confectionné des habits malgré la réprobation de la cour qui trouvait ça déshonorant pour la souveraine de leur royaume, mais elle y tenait, en plus de n’avoir rien de mieux à faire, les médecins préférant qu’elle réduise au minimum ses activités, sa maternité n’étant pas sans risque. Et c’était donc la raison pour laquelle les deux héritiers étaient vêtus de robes amples brodées, bien loin de celles neutres avec lesquelles il était coutume d’habiller les enfants nobles.

Pensivement, Impa remit en place le bonnet à motif de canetons qui ornait la tête de la princesse. Ses pleurs s’étaient espacés, ne laissant plus que des reniflements.

— En voilà un gros chagrin.

Elle la moucha et essuya ses larmes, attendant qu’elles disparaissent une bonne fois pour toute afin de la coucher auprès de son frère qui dormait tout à fait, son petit poing appuyé contre sa bouche, l’autre tenant toujours l’extrémité de la longue oreille douce.

Ils n’étaient pas les premiers héritiers royaux qu’elle avait à élever ce qui lui permettait de les comparer, bien qu’elle s’en défendait auprès de ceux qui tentaient de faire de même, arguant que ce n’était pas une chose à faire et ajoutant à cela son célèbre regard noir qui les faisait déguerpir en moins de deux.

Ça ne datait pas d’hier, sa nomination au poste de nourrice royale. Elle s’était chargé de plusieurs futures têtes couronnées, dont l’actuel roi. Mais à chaque fois le rappel faisait naître bien des murmures dans la foule. Les nobles avaient toujours quelque chose à redire sur tout et le peuple estimait qu’une femme aussi dangereuse n’avait rien à faire auprès de l’avenir de leur royaume. Ils avaient la mémoire bien courte, hélas, oubliant bien confortablement que sans elle, la princesse Zelda n’aurait jamais pu survivre au court règne de Ganondorf ni reconstruire Hyrule après son ingérence.

La reine, elle, en était consciente et avait donc décidé de baptiser sa fille du nom de son arrière-grand-mère, espérant ainsi qu’elle hériterait de son courage et de sa force. Son mari n’était pas à l’aise à l’idée mais lui permit ce caprice après avoir failli la perdre lors de la mise au monde, nommant leur fils d’après le héros du Temps pour les mêmes raisons, priant qu’il ait une meilleure destinée grâce à la présence du sang royal dans ses veines.

— Ferais-tu de la fièvre ? s’inquiéta Impa en touchant son front.

La petite demoiselle avait recommencé ses plaintes, son frère se mettant à gesticuler dans son sommeil, peut-être enfin dérangé par tout le vacarme que sa jumelle provoquait à l’aide de ses cordes vocales.

C’était la première fois qu’elle avait à gérer des jumeaux et c’était parfois plus complexe qu’une fratrie aux naissances rapprochées. Ils semblaient toujours savoir quand l’autre n’allait pas bien et mêlaient alors leurs voix pour attirer plus facilement l’attention, surtout quand l’un était affaibli.

Dans ces moments-là, elle se disait que ce serait les derniers enfants dont elle avait la charge et qu’il était temps qu’elle quitte le service à la famille royale, retourner auprès des siens et prendre une retraite bien méritée, merci.

Puis l’un de ces petits poisons lui faisait l’un de ces immenses sourires sans dent, une petite bulle de bave au coin, riant et agitant un minuscule poing dans sa direction.

— Peut-être les dents ?

Prudemment, elle glissa un doigt dans la petite bouche ce qui attira l’attention de la petite princesse qui loucha dessus et tenta de le mâchonner.

— Oh oh, en effet ! Une future incisive !

L’installant plus confortablement dans ses bras, Impa la laissa mâchouiller son index pendant qu’elle tentait de se rappeler où elle avait rangé l’anneau de dentition en glace éternelle, puis le lui offrit une fois la main dessus.

C’est donc très occupée que Zelda fut déposée auprès de son frère qui cillait paresseusement, bâillant en mettant en lumière les deux petites incisives qui avaient poussées quelques semaines auparavant, lui faisant gagner le surnom affectueux de « petit lapin » auprès de sa mère qui lui avait alors confectionné son jouet et qu’il ne lâchait plus depuis.

— Dormez, tous les deux, demain va être une longue journée et il vaudrait mieux éviter que vous soyez trop grognons, leur conseilla-t-elle.

Link miaula en s’étirant, attrapant la manche de sa sœur au passage. Elle se tourna vers lui, son anneau fermement coincé dans un poing et sa mâchoire, tendant le bras pour arracher le bonnet à motifs de grenouille, dévoilant les mèches roses dont le petit prince était affublé.

Impa le recoiffa et tenta de les séparer, même légèrement, afin qu’ils ne se gênent pas dans leur nuit, mais elle savait pertinemment qu’elle les retrouverait inévitablement enlacés au matin, au point qu’il serait complexe de les séparer sans les réveiller et les faire pleurer.

Accoudée à leur berceau, elle veilla sur leur endormissement, un sourire attendri aux lèvres.

Dans leurs mouvements, ils avaient fini par se tenir la main, chacun tenant autre chose de l’autre (Link n’avait pas lâché son lapin et Zelda n’abandonnerait pas de sitôt le soulagement que lui offrait son nouvel anneau dentaire), leurs paupières s’alourdissant alors qu’ils sombraient conjointement, apaisés.

Ce fut ce souvenir, parmi tous, qui lui revient en tête lorsqu’elle se retrouva à les border, près d’une décennie plus tard, dans les appartements de la princesse.

Ils s’étaient retrouvés plus tôt, une fois le combat contre Ganon remporté et les jeunes filles libérées.

Il n’y avait que peu de jeune homme à la chevelure rose et encore moins de l’âge de la princesse.

Le peuple avait peut-être la mémoire courte et la cour avait peut-être quelque chose à y redire, mais Impa était formelle : leur sauveur n’était nul autre que le prince qui leur avait été arraché des années auparavant. Les conditions étaient nébuleuses et sans doute peu heureuses, donc ils avaient préféré se concentrer sur le positif et tenter de réhabiliter Link, faisant donc de lui le premier héritier car le premier né selon les registres.

Mais il rua dans les brancards, refusant tous les honneurs avec la même énergie qu’il rejetait la viande de ses repas, rappelant ne pas avoir reçu l’éducation nécessaire pour régner.

Les nobles voulaient le faire monter sur le trône – ils n’allaient pas se casser la nuque devant une reine, quand même ! – et les gens du commun le rudoyaient, restant sur l’idée qu’il n’était qu’un usurpateur qui avait tenter d’enlever Zelda et tentait de se faire bien voir en partageant son aventure.

Quand ces échos parvinrent à ses oreilles, Impa mourait d’envie de revêtir son armure et de décrocher ses armes de leurs supports afin de leur piquer les fesses au point de les faire sauter jusqu’aux nuages.

Mais ce n’était plus dans ses capacités.

Alors elle se contenta de murmurer quelques mots aux oreilles de Zelda qui afficha un sourire que n’aurait pas reniée son arrière-grand-mère.

La cérémonie pour remercier Link d’avoir pris les armes pour sauver les terres d’Hyrule et sept jeunes filles – dont l’héritière au trône – s’accompagna d’une courte déclaration sur le retour du fils prodigue au sein de la famille royale, puis de festivités qui permirent d’ancrer le tout dans la tête de chaque citoyen, même les plus difficiles.

Mais ce n’était rien comparé à la chasse à la corruption qu’elle mena, forçant ainsi la garde royale et les chevaliers à se séparer de nombre de leurs membres – pas forcément les plus illustres – et permettant ainsi à tout autant d’adolescents rêveurs de rejoindre leurs rangs.

Mais ça ne suffit pas pour Link qui refusa d’aller s’installer dans ce grand château vide avec elles. Il n’avait plus aucun souvenir de l’époque où il courait dans les couloirs avec sa sœur et préférait retourner dans la maisonnette qu’il partageait avec son oncle malgré sa mort, soignant les pommiers comme il le lui avait appris.

Il y faisait un détour de temps en temps, apportant avec lui des nouvelles de Cocorico ou les plus beaux fruits de la récolte, agissant timidement avant que les années et l’habitude ne l’endurcissent, le rendant plus audacieux et franc, n’hésitant pas à remettre à leur place ceux qui osaient le fusiller du regard ou critiquer sa jumelle alors qu’il était dans les parages.

Et, parfois, ils se réunissaient dans sa chambre pour discuter, loin des commérages et les oreilles qui traînaient, refusant même la présence d’Impa avec des airs de sales gosses.

Mais la Sheikah savait que si elle attendait quelques heures, elle pourrait entrer, les retrouvant endormis enlacés, parfois sur le sol, parfois sur le lit, selon leurs activités précédant leur endormissement, et qu’elle n’avait plus qu’à les glisser sous les couvertures, s’assurant qu’ils étaient bien installés.

Alors qu’elle recoiffait la princesse, celle-ci ouvrit difficilement les yeux, luttant contre ses paupières. Elle afficha un petit sourire quand elle reconnut qui prenait soin d’elle et tenta d’attraper la main dans ses cheveux mais la rata, sa vision brumeuse par le sommeil. À ses côtés, son frère tourna sur son flanc, son bras libre glissant sous son oreiller alors qu’un ronflement sonore s’échappait de lui, ce qui les fit glousser toutes les deux.

— Dors, petit papillon, l’invita la vieille femme en lui caressant les cheveux. Je veille sur votre sommeil, comme toujours.

Il ne lui fallut pas longtemps avant que Zelda ne sombre à nouveau, rassénérée par les présences réconfortantes de sa nourrice et de son frère retrouvé.

Plus rien ne pouvait leur arriver, dorénavant.

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