Un jour, Lavio avait soupiré qu’il n’avait jamais vu la mer.
Un jour, Link avait emballé leurs affaires et l’avait embarqué sous le bras, l’avait assis sur le cheval derrière lui et les avait conduit au port, le tout sans décrocher le moindre mot. Il avait pu sentir l’angoisse prendre de l’ampleur au point de quasiment l’étouffer.
Une fois au port, Link avait posé le pied au sol mais l’avait laissé sur la monture, les guidant jusqu’à un quai calme où il interpella un vieil homme, s’entretenant avec lui sur un sujet qui lui resta obscur, jusqu’à ce qu’il lui fasse signe de descendre à son tour et ne s’encombre des sacs de selle, confiant les rênes à l’inconnu. Il l’attrapa de nouveau par le poignet et l’entraîna parmi les bateaux amarrés, clairement à la recherche de quelque chose.
Il ne s’embarrassa pas de la passerelle pour sauter sur le pont de l’un d’entre eux, y lâchant sa charge, mais se pencha par-dessus la mer, lui tendant le bras, l’air sérieux.
Lavio ne savait pas où ils étaient. Il ignorait ce que M. le Héros avait l’intention de faire. Il n’avait jamais navigué et c’était même la première fois que ses poumons s’emplissaient de l’air salé.
Mais il attrapa sa main et lui permit de le tirer par-dessus bord, s’accrochant à lui quand ses pieds atterrirent sur les planches usées, laissant quelques secondes à son cœur affolé pour reprendre son rythme habituel.
Link recula et fit le tour de l’embarcation, vérifiant sans doute son état, pendant que lui observait les environs, un peu étourdi, ses doigts tordant ses manches surdimensionnées. Autour de lui, Shiro voletait, curieux de ce nouvel environnement.
Quand son ami revint dans son champs de vision, il allait l’interpeler, avant de se rendre compte qu’il détachait le cordage qui les liait au quai. Aussitôt, il se précipita à ses côtés.
— Pardonne mon indiscrétion, mais puis-je savoir ce que tu fais ?
— Je largue les amarres. Je n’ai pas l’intention de passer la semaine ici, et je peux t’assurer que toi non plus.
Ne trouvant rien à ajouter, il l’observa faire, suivant ses déambulations, tentant de leur donner un sens et échouant.
Lorule était un royaume déchiqueté avec des ravins et un fleuve au courant mortel. Les ponts écroulés n’étaient pas reconstruits et celui menant au château était surveillé avec appréhension. Le jour où il rejoindra le fond insondable du gouffre sera celui où la royauté n’aura plus aucun moyen de régenter ses gens.
C’était sa première fois dans un port, si près de la mer, sur un navire…
— Aah ! Ça bouge ! cria-t-il en perdant l’équilibre.
— Oui, ça tangue, c’est normal.
Link ne lui offrit pas un regard avant que le port ne soit plus qu’une tache au loin. Il bloqua le cordage qu’il tenait et rejoignit Lavio qui était assis au milieu des bagages, l’air perdu d’un agneau nouveau-né. Il lui tendit de nouveau la main, le remettant sur ses pieds.
— Maintenant, je peux savoir où on est et ce qu’on fait ?
Une grimace coupable traversa son visage.
— Je… je ne te l’ai pas dit ?
— Tu n’as pas ouvert la bouche depuis qu’on s’est salué hier soir ! crisa-t-il. Tu m’as brinquebalé comme un vulgaire paquet, et, et… Je t’ai laissé faire…
Il fourra son visage rougissant dans ses mains une fois qu’il parvint à cette conclusion. En effet, il s’était laissé complètement porter par les évènements. Sa seule initiative datait de ce matin, quand il s’était préparé et avait mangé. Pour le reste, il avait été bringuebalé comme une poupée de chiffon, ne se débattant même pas.
— Désolé, j’étais tellement concentré… J’ai cru l’avoir fait. Tu veux qu’on rentre ?
— NON !
La violence de la réponse les surprit tous les deux, les faisant sursauter,
— N… Non. Mais je veux savoir ce qui était prévu.
— Tu as dit ne jamais avoir vu la mer, alors je me suis dit que nous pourrions prendre quelques jours, naviguer au large, et rentrer quand nous le voudrions ?
Les pommettes roses, il se massait la nuque, ne sachant pas où se mettre. Il n’arrivait pas à croire qu’il s’était tellement focalisé sur son objectif qu’il en avait oublié de partager son plan avec Lavio alors qu’il était le principal intéressé. Champion.
Il était vraiment le dernier des imbéciles…
Habitué à sa tendance à se flageller, le Lolien soupira doucement et lui attrapa la main, attirant son attention. Il lui sourit et serra légèrement son étreinte.
— J’apprécie énormément l’attention, cela dit. Juste, la prochaine fois, essaye de me tenir au courant, d’accord ? Tu n’as pas à tout porter sur tes épaules. Tu peux reposer une partie de ton fardeau sur les miennes, d’accord ?
Link arbora le même petit sourire que lui, touché.
— Bref, tu m’expliques comment tout ça fonctionne ? Où range-t’on nos affaires ?
Chargeant leurs sacs sur son épaule, il le suivit à l’intérieur de la cabine, les installant, pendant que l’aventurier racontait tout ce qu’il y avait à savoir, les îles des environs, la faune qu’il était possible de rencontrer, mentionnant quelques-unes de ses propres expériences sans s’y appesantir pour autant, mais ça ne le surprit pas. Link détestait vraiment s’ouvrir à ce sujet.
Mais quand, deux jours plus tard, il se retrouva à barrer approximativement, il se dit qu’il aurait peut-être dû insister, ne serait-ce que pour connaître les lieux à éviter. Comme la mer. Un bateau. Les îles paradisiaques.
Il quitta l’horizon des yeux un instant, au bruit de course jusqu’au bastingage le plus proche puis à celui d’un estomac qui se vide par-dessus. Ça commençait à devenir un son fréquent depuis hier.
— Tout va comme tu veux, M. le Héros ?
Toujours à moitié plié sur le parapet, il ne se releva pas, ne montant que le bras pour afficher un pouce levé, très occupé à inspirer profondément et tenter d’apaiser son estomac malmené par la houle.
La veille, il lui avait marmonné avoir oublié qu’il n’était plus à l’aise en haute mer depuis Cocolint et ses naufrages (son ? Techniquement, il n’en avait vécu qu’un, non ?) et qu’il n’avait plus remis un pied sur un navire depuis.
Résultat, ce qui aurait dû être une traversée tranquille à découvrir l’océan sous la houlette du héros légendaire se retrouva ponctué de crises de cauchemars et d’un bon mal de mer tenace.
Mais au moins avait-il appris à barrer le sloop.
Lavio observait de nouveau l’étendue d’eau à la recherche des repères nécessaires à sa navigation quand il sentit une présence à côté de lui qui se trouva bien sûr être Link qui s’appuya au bastingage derrière lui, inspirant profondément, un peu pâle.
— Franchement, je suis désolé. J’avais vraiment l’intention que nous passions un séjour agréable et pas… ça.
— C’est pas grave, ce sont les aléas de la vie. On ne peut pas tout contrôler, et encore moins ce genre de chose. Pas simple de découvrir qu’on est une personne comme les autres, hein ?
— Vilain ricaneur, maugréa-t-il.
Il tenta de le taper mais son bras était mou et sans volonté, se contentant de glisser sur la manche roulée sur ses avant-bras.
Ils eurent un moment de répit, les nausées s’étant calmées permettant à Link de savourer un peu leur voyage, le soleil dardant ses rayons sur son visage, ajoutant quelques explications à ce qu’il avait déjà enseigné à son ami pour l’améliorer.
Il apprenait vite, un sourire heureux étirant ses lèvres, attentif aux moindre mots, impatient d’en apprendre davantage.
Lui qui s’était toujours présenté comme un lâche, bien loin du héros capable de lever les armes contre le mal qui rongeait ses terres, se révélait assoiffé d’aventures au large, à l’exploration de nouvelles populations et leurs cultures. Être pratiquement le seul maître à bord, avec quelques conseils de Link, le gonflait d’orgueil, des histoires de pirates lui revenant en mémoire…
Il comprenait enfin pourquoi tant de gens conseillait de voyager pour se retrouver. S’il était resté à Lorule, jamais il n’aurait foulé les planches de ce vaisseau. S’il avait protesté quand Link l’avait traîné derrière lui sans explication, jamais il n’aurait su à quel point il aimait l’iode et les vagues.
Après, vu comment le héros d’Hyrule était malade, il se sentait coupable d’apprécier autant la situation. Il avait proposé de faire demi-tour, de rentrer chez eux ou de stationner au port, mais Link avait véhément refusé. Que ça lui passe ou non, il ne gâcherait pas la première expérience en mer de Lavio, alors qu’il le laisse se vider l’estomac dix fois par jour s’il le fallait, et qu’il se concentre plutôt pour ne pas échouer au milieu de nulle part ! Un traumatisé des vagues, ça suffisait bien, merci.
Allongé sur le lit au fond de la cale, ledit traumatisé des vagues profitait d’être seul pour geindre à qui mieux mieux, regrettant un peu toute sa vie en général et sa super idée en particulier. Le seul réconfort qu’il trouvait au milieu de cet enfer, c’était le sourire franc de Lavio qui paraissait plus vivant que jamais, sa peau si pâle recouverte de taches de rousseur ayant brunie au soleil, ses cheveux noirs s’étaient éclaircies, il avait quitté son habituelle tenue violette pour une chemise de coton qu’il avait grapillé dans les affaires de Link, roulant les manches au coude pour ne pas avoir trop chaud, laissant ses bottes dans la cabine le troisième jour, vibrant avec la houle.
C’était une autre facette de lui qui s’épanouissait dans le domaine marin et il se maudissait de ne pas pouvoir en profiter sans avoir l’estomac au bord des lèvres.
Quand il fallut retourner au port, c’était suffisamment transformé pour que le vieux loup de mer ait l’air amusé quand Link vint récupérer son cheval auprès de lui.
— Hé, petit, on dirait que la mer t’a réclamé ! L’appel d’une nouvelle vocation, peut-être ?
— Oh non monsieur, c’était amusant, mais je ne me vois pas y dévouer ma vie. Vendre des armes magiques est beaucoup plus drôle !
— Vu les prix que tu pratiques, t’as intérêt, marmonna son ami en se frottant le front.
— On peut y retourner, si tu veux. Je pense qu’on peut s’absenter pour une autre semaine de plus, proposa faussement innocemment le marchand.
Il ne put s’empêcher de rire quand il se retrouva balancé sur le dos du cheval, s’agrippant au torse de Link alors que celui-ci talonnait sa monture, pressé de mettre de la distance entre la mer et eux.
