Sicktember 2022

Sicktember 2022 – Gueule de bois 4/30

La soirée avait bien commencé, à la base. Mais ce genre de veillée débutait toujours bien.

L’ambiance était calfeutrée, calme. Les premiers verres étaient remplis de jus de fruits, limonades et de cocktails sans alcool. Mais quand Impa finit par les laisser entre eux avec un sourire indulgent, les jumeaux n’eurent qu’à échanger un regard pour se jeter sur le placard à liqueurs. Link vola une épingle à cheveux à sa sœur pour en forcer la serrure et ils n’eurent plus qu’à se servir.

Théoriquement, personne ne devait repasser les portes, du moins pas sans s’annoncer, ce qui devrait leur laisser le temps de cacher les bouteilles incriminantes et de reprendre contenance si nécessaire. Mais ça ne devrait pas être le cas.

S’emparant chacun de la boisson qui leur plaisait, ils s’assirent au sol, le dos contre le meuble, et firent sauter le bouchon d’un même élan, portant le goulot à la bouche.

Bien vite, des plaintes sur le goût résonnèrent dans la grande pièce vide, mais ils poursuivirent, lâchant des petits ricanements de temps en temps, le frisson de l’interdit leur conseillant de poursuivre leur bêtise.

— Comment les vrais adultes font pour boire ça ? hoqueta Zelda.

— Qu’est-ce que tu veux dire par « vrais » ? Nous sommes majeurs, donc adultes !

— Si nous grimaçons, c’est que nous ne le sommes que sur papier.

— Ah, vraiment ?

Détournant la tête, Link leva le menton, faussement vexé, et leva son spiritueux, se forçant à avaler une nouvelle gorgée sans exprimer son dégoût, le cognant presque contre la pierre à la fin. Mais aussitôt, ses yeux s’exorbitèrent et il tira la langue, un bruit répugné quitta sa gorge contre sa volonté alors qu’il s’étouffait à la brûlure de l’alcool mêlée au goût.

— Que sur papier, répéta-t-elle en ricanant.

De bonne volonté, elle lui tapota l’épaule avec compassion pendant qu’il continuait de tousser comme un perdu.

Quand il alla mieux, il avait des larmes lui coulant des yeux et le visage rouge qu’il cacha dans ses mains, gémissant.

— Mais comment cette horreur peut-elle être vendue ? On a dû se tromper, c’est le placard des produits ménagers, je ne vois que ça !

La reine ne répondit pas, rouge à son tour, continuant de biberonner avec un sourire de plus en plus stupide aux lèvres.

— Tu m’écoutes ?

Il lui arracha la bouteille des mains, l’envoyant rouler plus loin, et s’écrasa sur elle.

— Je disais… je disais…

Un gloussement s’empara de lui, le secouant au point de manquer de tomber de son perchoir, rattrapé uniquement par sa jumelle qui l’enlaça comme s’il était une peluche, le rejoignant dans son hilarité.

Ils finirent par s’endormir dans cette position et c’est ainsi qu’Impa les découvrit à son retour, deux heures plus tard. Avec un sourire indulgent, elle appela les gardes devant la porte afin qu’ils les portent pour elle – elle avait peut-être eu de belles années en tant que guerrière, elle restait une femme âgée – et ouvrit le chemin jusqu’à la porte des appartements de la reine, les ordonnant de les allonger sur le grand lit puis les congédiant.

Laissée seule, la nourrice les déshabilla sommairement, juste de quoi les mettre à l’aise, et les recouvrit du lourd édredon, les bordant tendrement. Puis elle alla s’installer confortablement dans la causeuse pour veiller sur leur sommeil, tout comme elle le faisait quand ils n’étaient encore que des bébés geigneurs pleurant pour qu’on s’occupe d’eux.

Ils avaient grandis, et bien d’ailleurs, mais dans ces moments-là il lui était difficile de ne pas les revoir comme à l’époque, avec leurs crânes nus et leurs corps dodus, bavant à grand bouillon et poussant des cris stridents. Y repenser lui provoqua un pincement au cœur, surtout au souvenir de leurs sourires conjoints, mais plus encore au rappel cinglant de leur séparation forcée au profit d’une obscure prophétie mais surtout par la faute de préjugés et de superstitions aberrantes.

Un soupir triste quitta ses lèvres mais nul témoin ne pourrait le lui reprocher.

Elle veillera sur leur sommeil cette nuit, à défaut d’avoir pu le faire les décennies précédentes.


— M. le Héros ! J’étais inquiet quand je ne t’ai pas vu rentrer hier soir ! Et quand les soldats sont venus me voir ! J’ai même pensé que j’allais te retrouver à moitié mort !

— Doucement, Lavio, marmonna-t-il.

Se tenant clairement au mur, Link se frottait le front, les yeux plissés. Sa tenue était assez proche de celle qu’il avait lors de leur première rencontre, si ce n’était qu’il portait la même paire de bottes aux pieds, la chemise moitié rentrée moitié sortie de son pantalon – était-il dans le bon sens, cette fois ? – les lacets défaits, le col tiré, le gilet pas boutonné et les cheveux dans tous les sens.

— Tu te sens bien ?

— Merveilleux. Par contre, le plancher tangue, c’est affreux.

— Le plancher…?

La réalisation illumina ses yeux verts. La tenue débraillée du héros, son teint légèrement vert, l’air amusé des gardes qui étaient venus le chercher, qu’il ait à l’escorter chez eux, sa réflexion…

D’un pas rapide, il s’approcha de lui, relevant sa capuche d’un mouvement vif et rapprochant leurs têtes, reniflant son haleine.

— Tu as bu ?! J’agonis d’épouvante et toi, tu picoles ?!

Il l’attrapa par le col, le secouant aussi fortement qu’il le pouvait.

— Nan, nan, fais pas ça !

Il semblait presque aussi vert que son gilet, la seule raison pour laquelle le marchand le redéposa sur ses pieds – pas qu’il l’avait soulevé très haut – alors qu’il prit de profondes respirations, tentant de repousser la nausée qui affluait.

— Où et comment as-tu passé la nuit dernière ? Tu m’avais dit vouloir passer un moment pour renouer avec ta sœur et je retrouve en train de décuver ! Tu m’as menti pour participer à une des soirées de beuverie des soldats, c’est ça ?

— Moins fort, supplia-t-il.

De nouveau en appui contre le mur, il couvrait ses paupières de ses mains, ratant l’air amusé des différents gardes et serviteurs qui ne perdaient pas une miette du spectacle.

— Je parle sur le volume que je veux !

C’est à ce moment que la porte à côté de laquelle ils se trouvaient s’ouvrit, les faisant sursauter. Impa leur sourit, satisfaite de son effet.

— On conspire devant la chambre de la reine ? sourit-elle.

Quand elle le voulait, elle pouvait passer pour une gentille vieille femme attentionnée, mais là, on voyait très clairement la guerrière qu’elle était.

— Pas du tout dame Impa ! s’étrangla Lavio.

Il plongea en une révérence, tremblant presque, avant qu’un petit rire ne le fasse se relever, perturbé.

— Ne t’en fais pas, je te taquinais. Je suis navrée d’avoir dû te faire convoquer, mais ces deux idiots se sont sentis très intelligents et se sont énivrés. Vu l’état dans lequel ils sont ce matin, j’ai pensé que laisser repartir Link seul serait une mauvaise idée. On risquerait d’avoir à le ramasser dans la rivière.

— Ça le dessoûlerait peut-être, cingla Ravio sans pouvoir s’en empêcher.

Il gifla sa main sur sa bouche mais trop tard, le mal était fait. Et la Sheikah rit de nouveau.

— Es-tu sûr de ne pas vouloir travailler au sein du château ? Tes manières seraient rafraichissantes, au milieu de cette cour hypocrite !

— Je vous remercie du compliment, ma dame, mais je n’oserais pas. Et je crois que vos lois ne m’en empêchent.

— Bonne réponse. Pars avec ton ivrogne, je m’occupe de la mienne. Le pire devrait être passé, mais garde l’œil ouvert.

Sur un dernier rire, elle referma la porte, les congédiant.

— Suis pas un ivrogne, râla Link.

— Mais oui, mais oui…

Il l’attrapa par le col et le bras gauche, le guidant à travers le château, s’attirant toujours les sourires de ceux qu’ils croisaient sur leur chemin. Étaient-ils toujours aussi nombreux ?

— Lavioooo, pleurnicha-t-il. Moins vite…

— On verra ça une fois qu’on aura quitté le château M. le Héros. Pour le moment, quittons cette charmante compagnie.

Lorsque le soleil les accueillit à l’extérieur, un grognement lui échappa et il tenta de couvrir encore ses yeux sauf qu’il avait toujours la main sur son avant-bras et il fallait s’éborgner avec.

— J’envisage pratiquement de te porter. Le trajet va être particulièrement long…

Et en effet, les quelques mètres qui les séparaient de l’enceinte parurent être des kilomètres. Il l’avait lâché, surveillant sa trajectoire, mais il n’y eut aucune fulgurance. Link se contenta de se recroqueviller pratiquement sur lui-même, trébuchant sur ses propres pieds et ne suivant pas la moindre ligne droite, même par accident.

Lavio dut l’aider à grimper la pente douce menant à la porte, le tenant par les épaules et l’appuyant contre le mur pour l’ouvrir.

— Et maintenant ? Tu préfères cuver dans ton lit ou le canapé ?

Un grommellement ne l’éclaira pas plus alors il décida pour lui, l’abandonnant dans le salon avant de revenir avec une bassine et de l’eau.

Il le força à boire et lui nettoya le visage, le front plissé.

— J’espère pour toi que ça en valait le coup, au moins.

Link fronça le nez, les yeux entrouverts.

— C’était affreux. Même les potions rouges avaient meilleurs goûts.

— Pourquoi l’avoir fait, dans ce cas ?

— J’sais pas. Ça avait l’air drôle sur le coup.

Il ne commenta pas, tentant de démêler la chevelure blonde en la peignant de ses doigts.

— Tu m’en veux ? murmura le propriétaire des lieux.

— Tu es libre de tes choix. Mais j’aurais apprécié être prévenu du planning de ta soirée à la place de t’attendre comme un crétin. tu étais sensé rentrer pour le dîner.

Coupable, il baissa la tête avant que la nausée ne le secoue et qu’il ne gémisse d’inconfort.

— Première gueule de bois ?

— Et dernière…

Il l’aida à s’allonger, calant des coussins sous lui et le drapant avec la couverture qu’il gardait là.

— C’est ce qu’ils disent à chaque fois, grommela Lavio.

Il rata le regard qu’il porta sur lui, trop occupé à l’installer confortablement.

— Tu as l’air de t’y connaître.

— Tu es allé à Lorule. Tu n’y as pas vécu, comme moi, mais tu as pu avoir un aperçu de la vie qu’on y a. L’eau est rare et bien souvent impropre à la consommation. Alors tu penses bien que l’alcool…

Il ne termina pas sa phrase, se levant pour retirer son manteau et aller le suspendre à la patère.

— Désolé, marmonna Link. Je n’avais pas l’intention de réveiller de mauvais souvenirs.

— Bien sûr que non. Comme tu n’avais pas l’intention de me faire faire le pied de grue une partie de la nuit ni à me forcer à jouer les garde-malades le temps que tu ailles mieux.

Se sentant doublement coupable, Link ferma les yeux et tenta de s’endormir, pensant qu’ainsi il sera plus facile à vivre, mais à peine se sentit-il dériver qu’il fut secoué.

— Il faut que tu manges. Peut-être vas-tu vraiment vomir et peut-être pas, mais il ne vaut mieux pas que tu restes le ventre vide. Tu veux ton assiette d’hier ou quelque chose de spécifique ?

La seule idée d’ingérer de la nourriture parut lui retourner l’estomac, mais il se voyait mal le rejeter et encore moins l’envoyer en cuisine lui préparer un plat.

— L’assiette d’hier, ça a l’air parfait.

Sa main reposa sur celle qu’il avait posé sur lui, la serrant légèrement.

Son esprit lui semblait flou, des objets inanimés paraissaient être en mouvement et les couleurs étaient bizarres. Était-ce ce à quoi ressemblait l’ivresse ? Sa sœur avait raison, pourquoi les adultes buvaient ça ? Le goût était affreux et les effets secondaires n’avaient rien d’amusant.

Une odeur agréable accompagna le retour de son locataire qui n’avait toujours pas retrouvé son sourire.

Il l’aida à s’asseoir et installa le plat sur ses genoux.

— Tu penses t’en sortir seul ou je te nourris ?

Sa fierté le dicta d’essayer malgré son envie de demander de l’aide et il s’empara de la fourchette tendue, tentant de poignarder les aliments mais manqua plutôt de l’enfoncer dans son genou, uniquement arrêté par la main de Lavio qui récupéra le couvert et le remplit, le menant à sa bouche.

Il ne parla pas un instant, se contentant de lui donner la becquée avec un sérieux tellement hors de son personnage que Link avait pratiquement envie de pleurer. Il n’y avait même pas de douleur dans ses yeux, juste de la résignation et de l’habitude.

Être un poids était quelque chose qu’il avait très peu vécu, mais il avait trouvé chaque expérience si humiliante qu’il avait espéré que ce fut la dernière, préférant frôler la mort ou le ridicule que réclamer de l’aide ou attirer l’attention sur lui dans ce cas-là. Il savait que c’était un comportement à risque qui inquiétait les personnes les plus proches, mais sa fierté était presque aussi forte que son entêtement.

Hélas pour lui, le reste de la journée se déroula sur cette note. Il se sentait un peu mieux à chaque heure, mais pas suffisamment pour éloigner le Lolien qui resta à ses côtés en tout temps. Il l’avait même porté aux toilettes ! Heureusement, il avait réussi à négocier pour y rester seul, mais vu le regard glacé qu’il avait à ce moment, nul doute qu’il avait bien des anecdotes sur des ivrognes trop sûrs de leurs capacités à tenir debout. Et ce n’était clairement pas le moment de le pousser à en parler.

Quand le soleil se coucha, l’ambiance s’était légèrement réchauffé et Link avait pu quitter sa position allongée pour une assise, les pieds sur le tapis, permettant ainsi à Lavio de prendre place à ses côtés, emmitouflé dans un autre plaid, un thé fumant dans les mains. Lui avait eu droit à une tisane qu’il sirotait lentement.

— Tu devrais aller mieux demain. Quelle quantité avais-tu ingéré ?

— Aucune idée. Il n’y avait pas de verre, alors Zel’ et moi buvions au goulot. Mais chacun sa bouteille !

— Si tu crois que votre pitoyable tentative d’hygiène efface le fait que vous avez frôlé la probabilité d’un coma éthylique, tu te leurres.

Pas une seule fois il n’avait souri, restant glacial, sérieux et distant, le jugeant de son regard vert d’où il n’exsudait aucune chaleur.

Même alors que leurs épaules se touchaient, il avait l’impression qu’ils n’étaient pas dans la même pièce.

Il ravala un soupir et replongea le nez dans sa tasse avant qu’il ne se rende compte de quelque chose.

— Je n’ai pas vu Shiro de la journée. Il va bien ?

— Il dort dans ma chambre. Je lui ai appris à fuir les vapeurs d’alcool donc tu ne le croiseras pas avant de t’être baigné et changé.

— Ah. Bonne initiative.

— Merci.

Ils se turent de nouveau, Link fixant ses pieds et Lavio contemplant la cheminée ronflante. Quand il fut l’heure d’aller se coucher, le silence les entourait toujours alors que le marchand veillait sur sa montée, planant autour de lui comme une ombre.

Quand la porte de la chambre se ferma sur lui, il soupira longuement, ses épaules retombant alors qu’il s’affalait sur son lit.

À quoi allait ressembler demain matin ?


— Bonjour M. le Héros ! Bien dormi ? chantonna son locataire.

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