La première fois que Lavio avait poussé la porte de cette maison inhabitée, il s’était contenté de déposer le corps inconscient qu’il avait ramassé sur le lit, vérifiant qu’il était seulement assommé et ne nécessitait aucun soin, hormis une bonne sieste.
La seconde fois, il l’avait fait aux côtés de M. le Héros, l’aidant à marcher, l’allongeant là aussi sur le lit, mais sachant cette fois qui était le propriétaire de cette maison.
Entre les deux, il avait un peu fouillé le foyer, particulièrement lorsqu’il avait installé sa petite boutique, repoussant les meubles, mais c’était resté superficiel, conscient que sa présence n’était que temporaire et qu’il n’était pas chez lui. S’il brisait des limites qu’il ignorait, peut-être que Link le jetterait dehors.
Quand son séjour devint plus définitif, il passa en revue l’intérieur des placards et l’agencement des pièces, se familiarisant avec eux et prenant ses marques. Et il eut des surprises à plusieurs reprises.
— Link ? On est bien d’accord que tous les médicaments et les potions sont dans la salle de bain ?
— Oui, pourquoi ?
Occupé à nettoyer ses armes, il répondit sans lever la tête, sur un ton absent.
— Rien rien…
Dans ladite salle de bain, Lavio avait ouvert tous les meubles pour en faire le tour. Et dans l’un d’eux, il avait découvert une véritable collection de bocaux emplis de liquides colorés ou de comprimés, des étiquettes les différenciant clairement. Si leurs présences n’étaient pas une surprise, leurs nombres – et leurs usages – beaucoup plus.
À genoux, il en fit l’inventaire, se demandant la raison de tout ce stock clairement entamé, y passant suffisamment de temps pour s’y perdre, sursautant à la venue du propriétaire qui écarquilla les yeux en le découvrant par terre devant la commode grande ouverte, un bocal dans les mains.
— Tu as besoin de quelque chose ?
— Des réponses ?
— Et tu les cherches dans la salle de bain ? commenta-t-il, dubitatif.
— Vu qu’elles concernent la présence de tous ces remèdes, ça me semble être le meilleur endroit.
Soupirant, Link le rejoignit au sol lentement, des grognements accompagnant sa descente, s’asseyant à côté de lui et lui retirant le récipient des mains, faisant sauter le bouchon de liège. Il versa quelques cachets au creux de sa paume qu’il avala d’un mouvement de glotte, puis le referma, le remettant à sa place.
— C’est pour mon arthrose.
— Et ça ?
Un par un, Lavio pointa les bocaux, demandant des explications sur leurs contenus, les posologies, la raison de leur achat.
La liste des affections concernant M. le Héros était effarante, Une poignée provenait d’un héritage génétique, mais la plupart était le résultat de ses différentes aventures, de sa vie dangereuse et des combats qu’il avait dû mener. Mais dans tous les cas, c’était des traitements de toutes sortes à prendre, à vie pour certains.
— Mamie Magie me prépare certaines potions spécifiquement, même si elle ne les propose pas à la vente et qu’elle doit se débrouiller pour obtenir les ingrédients. Quand je le peux, je tente de les réunir, mais principalement, elle se débrouille avec sa petite-fille.
Leurs épaules se frôlaient à chaque mouvement qu’il esquissait mais il n’y prenait pas garde, concentré sur les rangées en verre, contrairement à son voisin qui garda le silence, ses yeux suivant les indications données, les emmagasinant dans sa mémoire. Juste au cas où. Des fois que la situation réclame qu’il entre en coup de vent pour attraper un des remèdes et reparte aussitôt, le genre de situation de vie ou de mort où il fallait réfléchir vite et bien et où la lecture se trouve vite superfétatoire.
L’ambiance était assez légère, Link restant clinique et Lavio ne prenant pas la parole, se contentant de hocher la tête ou de s’exprimer par des sons, mais toute la partie sous-entendue pesait sur leurs épaules et leurs langues, finissant par tarir leurs mots.
— Comment faisais-tu quand tu n’y avais pas accès ?
— Ça dépendait. Selon les circonstances, je pouvais me débrouiller en serrant les dents mais parfois il n’y avait aucune solution et je devais attendre en priant que quelqu’un puisse me venir en aide. Ça arrive.
Oui, ça arrive. Mais au bout de combien de temps ? Avec quel pourcentage de risque de mortalité ? Combien de monstre errant dans le coin ?
Tâtonnant, il attrapa la main de M. le Héros et la serra doucement, en une tentative pathétique de réconfort, s’attendant à une réaction de rejet plus ou moins violente, mais rien. Il le regarda par en-dessous, curieux, mais rien là aussi. Link fixait droit devant, le visage neutre.
Peut-être n’avait-il pas remarqué sa prise ? Audacieusement, il serra un peu plus fort, jouant avec les anneaux magiques qui ornaient ses doigts, les faisant pivoter du bout des doigts.
— Tu devrais éviter de faire ça.
Il couvrit leurs mains entrelacées par celle libre. Pour le stopper ou pour une autre raison ?
— Désolé, je n’aurais pas dû…
— Il n’y a pas de mal. Mais je préférerais éviter de revêtir l’apparence d’un Moblin par erreur, si ça ne te dérange pas.
Aussitôt, il obéit, un frisson parcourant son dos, effrayé, mais Link resta comme il était, les yeux toujours rivés sur les potions, le dos droit, son gambison vert forêt étendu autour de lui, comme le faisait Hilda pour ne pas froisser sa robe.
— En effet, ça pourrait être problématique, commenta-t-il en toussotant.
— Je doute que le plancher supporte mon poids.
Le sourire était léger, mais présent, alors il l’imita, les pommettes rosissant légèrement.
— Il t’arrive de t’en séparer ?
— Le moins possible, mais ils commencent à perdre en efficacité. Les enchantements se font vieux, ils deviendront bientôt de simples bijoux. Je devrai alors me résoudre à m’en séparer, mais… je les porte depuis si longtemps… ça ferait bizarre.
Ses mains glissèrent hors de la sienne, retirant quelques unes des bagues pour les examiner à la lumière.
— Tes doigts, s’étrangla Lavio.
Il rattrapa sa dextre, l’inspectant avec soin, frôlant de la pulpe de l’index les déformations provoquées par le port constant des anneaux.
— À quoi t’attendais-tu ? soupira Link. J’avais douze ans quand je les ai porté pour la première fois, j’ai grandi avec, sans parler des combats durant lesquels je tiens fermement la garde de mon épée ou n’importe quelle arme de fortune. Tout ce que j’ai pu faire, c’est les retirer régulièrement afin de m’assurer qu’aucune ne reste bloquée. Hors de question d’aller voir le forgeron en pleurant pour qu’il me libère.
Son air grincheux était revenu mais il le connaissait suffisamment pour avoir compris que c’était celui par défaut ou pour cacher une émotion qu’il refusait d’afficher dans sa grande pudeur constipée.
— Oui, je me doute bien que tu serais plutôt du genre à te la trancher toi-même, taquina-t-il.
Sa grimace s’aggrava mais il n’avait rien à répondre à ça – conscient de la véracité de ses propos – alors il ne répondit rien, légèrement boudeur.
Amusé, Lavio étouffa son ricanement dans son écharpe, frôlant pensivement les doigts osseux des siens.
Ils ne quittèrent la pièce que longtemps après malgré qu’ils n’avaient pas rouvert la bouche depuis, se contentant de rester épaule contre épaule, main dans la main, les yeux perdus sur le parquet ou le meuble ouvert.
— Mais au fait, qu’est-ce que tu cherchais ? se redressa Link.
— Un passage secret ? tenta son locataire en rougissant.
Il marmonna inintelligiblement face à son sourcil haussé avant de détourner la tête, se dégageant la gorge.
— Je fais des repérages, au cas où, avoua-t-il.
— Ah. Bonne initiative. T’as trouvé des trucs sympas ?
— Tu plies bizarrement tes habits.
— Attends… quoi ? T’as fouillé dans ma chambre ?
Lavio démarra sa course bien avant qu’il ne percute, dévalant les escaliers en relevant les bords longs de sa tunique afin de ne pas se prendre les pieds dedans, mettant le plus de distance entre eux. Évidemment que M. le Héros allait le rattraper, soit avant qu’il n’atteigne la porte, soit dans le jardin, mais il n’allait pas se rendre sans se battre pour autant !
Effectivement, la course-poursuite ne fut pas longue, surtout grâce au port des Bottes de Pégases et la complicité de quelques abeilles butinant dans le coin.
— Tricheur, se plaignit Lavio.
Il était trainé par le col, sur le sol, bras croisés et lippe boudeuse, au grand amusement de l’hylien. Il le déposa sur le canapé avec une légère grimace de douleur qui ne fut pas ratée, l’inquiétude chassant la moue.
— Tu t’es fait mal ? Tu veux que je te rapporte quelque chose ? Maintenant que tu m’as tout expliqué, tu peux compter sur moi, tu sais !
Il avait sauté sur ses pieds, poussant pratiquement l’apprenti forgeron à sa place qui, lui, se débattait pour rester debout, de repousser cet envahisseur envahissant avec trop de mains.
— C’est pour ça que je déteste en parler, les gens s’obstinent à me couver après, râla-t-il. Ouvre grand tes oreilles de lapin ! Je n’ai besoin de personne, je suis un grand garçon, si j’ai besoin d’un remède, j’ai des jambes, je peux aller le chercher moi-même !
Il l’avait rattrapé par le col, le forçant à se pencher pour que leurs yeux soient à même hauteur, l’air menaçant.
— Des jambes ? Tu as planqué tout ton matériel dans la salle de bain, qui est la pièce au bout du couloir, en haut d’un escalier ! Dis-moi en quoi c’est responsable, quand tu rentres au bord de la mort un jour sur deux ?
Le soudain éclat de colère du Lolien le surprit suffisamment pour qu’il gagne et l’allonge sur le canapé, lui écrasant un coussin sur le visage (et il niera l’avoir fait pour le plaisir, prétendant la précipitation).
— Écoute-moi bien, M. le têtu. Si tu veux jouer à celui qui fera sa meilleure tête de mule, tu risques d’avoir des surprises. Tu as peut-être sauvé le monde à plusieurs reprises, mais moi j’ai dû me battre contre des membres du conseil royal persuadés que le seul but de leur vie était de s’enrichir et d’enfoncer la princesse. Alors ta tendance à lécher tes plaies en secret, tu vas vite apprendre à la perdre, c’est moi qui te le dis !
Qui aurait pu croire que le marchand craintif et plaisant était capable d’avoir l’ascendant sur quelqu’un ? Personne. Ou, du moins, pas Link.
Il hocha la tête vigoureusement, mal à l’aise.
— De quoi as-tu besoin ?
— Juste un peu de glace, j’ai dérapé. Ça va partir tout seul.
Il déglutit bruyamment en croisant le vert de ses yeux l’épinglant sur place.
— Juré ! couina-t-il.
