Très rapidement, Link avait pu conclure que Lavio était quelqu’un d’enjoué. Il plaisantait, il chantonnait et, quand il retirait sa capuche, il avait toujours le sourire aux lèvres. C’était un grand contraste avec lui qui tirait perpétuellement la tronche.
Donc, quand il se mit à soupirer lourdement, à s’arrêter aux fenêtres pour contempler l’extérieur – mais le faisait-il vraiment ? Ses yeux ne bougeaient pas et il paraissait trop pensif – que chaque geste semblait lui coûter, que même s’occuper de Shiro n’adoucissait pas son humeur, Link dut se résoudre à l’évidence : son locataire n’allait pas bien.
Un peu maladroit dans ce genre de contexte, il essaya quelques discrètes attentions, de celles dont il pouvait se défendre en arguant l’habitude : réaliser la part de corvées qui lui étaient dédiées, lui préparer sa boisson chaude préférée, entonner les premières notes de cette chanson qu’il avait toujours au bord des lèvres quand il était concentré…
Il obtint quelques regards circonspects, des froncements de sourcils et des sourires légers, mais rien n’amorçant le retour du Lavio gai et enjoué.
Alors il décida de passer à l’étape supérieure : cuisiner les quelques plats qu’il pensait l’avoir vu apprécier, lui proposer des activités ensemble, plutôt que chacun dans son coin, chouchouter Shiro malgré les coups de bec qu’il lui assénait, chanter plus franchement avec lui, lui proposer de fouiller parmi les articles qu’il a ramassé à travers ses aventures…
Beaucoup de surprise et de sourire plus appuyés, mais il restait cette ombre dans ses yeux verts qui ne bougeait pas, telle une pensée fixe qu’il était impossible de chasser.
Un soir, ils lisaient paisiblement sur le canapé, la cheminée remplie de bûches, le feu dispersant une lueur orangée en plus de celles des bougies, offrant une ambiance chaleureuse, presque intime. Shiro somnolait sur un des coussins à côté de son maître qui caressait son plumage du bout des doigts, concentré sur sa lecture.
Puis ses yeux quittèrent sa page et se perdirent dans les flammes avant qu’un soupir profond ne retentisse.
Surpris, Link écarquilla les yeux et tourna la tête pour l’observer, à la recherche d’un indice expliquant ce bruit, surtout dans un contexte aussi serein que celui-ci.
De son côté, Lavio ignorait son attention, la nuque calée contre le dossier du canapé, observant toujours le feu par-dessous ses paupières, le livre était abandonné sur ses genoux, ouvert, Shiro avait relevé le bec, tout aussi curieux.
Enfonçant ses dents dans sa lèvre inférieure, il la mâchonna un instant pendant qu’il réfléchissait sur la démarche à suivre. S’il le braquait ou oubliait d’utiliser la dose suffisante de tact, il ferait plus de mal que du bien. Une réplique lui revint subitement à l’esprit.
— Un rubis pour tes pensées ? souffla-t-il.
— Ce serait de l’argent bien mal dépensé…
— Laisse-moi gérer mes finances comme je le veux. Et si c’est pour toi, ce n’est jamais gaspillé.
Il fixait les lignes sans en reconnaître les mots, la pointe de ses oreilles brûlant de même que ses joues, refusant de tourner la tête dans sa direction.
— M. le Héros se radoucirait ? Ganon n’a qu’à bien se tenir !
— Ce n’est pas particulièrement drôle.
— Tu as raison.
Il y avait une légère note d’amusement jusqu’à maintenant mais elle disparut à cette conclusion, attirant de nouveau son attention. Lavio avait baissé la tête, la prenant dans ses mains, le livre posé entre eux. Il paraissait abattu, plus fragile que ce à quoi avait assisté Link jusqu’à maintenant. Et il avait lu les dernières pages de son journal !
Affolé, il ne sut comment réagir, scrutant le salon à la recherche d’une idée, d’une aide, de n’importe quoi. Même d’une faille vers un autre monde, il prenait ! Mais ils n’étaient que tous les deux – trois avec Shiro – donc soit il l’ignorait, soit il agissait. Et on ne devenait pas un héros par son inaction.
Attrapant leurs livres abandonnés, il les déposa sur la table devant eux puis plia les jambes sous lui, se tournant totalement vers son voisin, se tordant les mains dans les plis de son vêtements, hésitant sur ce qui allait suivre.
Tendant le bras, il saisit son épaule, le faisant sursauter. Il releva la tête et le regarda, surpris de son initiative.
— M. le Héros ?
— Tu peux m’appeler Link, tu sais, ce n’est pas un gros mot.
Au lieu de lui répondre, il se détourna, pliant les genoux pour y appuyer ses bras, y nichant sa tête.
— Ou tu peux continuer de m’appeler comme tu veux, bien sûr, je ne te force en rien…
Se sentant maladroit, il se tut et resserra sa prise sur lui.
— Est-ce que je peux faire quoi que ce soit pour que tu ailles mieux ? chuchota-t-il.
— Mais je vais bien. Tu n’as rien à faire pour moi.
— Tes soupirs prennent tellement d’ampleur que la Baguette aux Tornades va bientôt être inutile.
Il continua de fixer le mur de l’autre côté mais au moins il lui répondait. C’était déjà ça ?
Le marchand garda le silence puis il tourna la tête, lui lançant un regard par en-dessous.
— Pourquoi as-tu accepté que je m’installe chez toi ?
— Pourquoi l’aurais-je refusé ? On a appris à se connaître, nous ne sommes plus des étrangers l’un pour l’autre, et nous nous entendons bien. Tu aurais voulu que je sois contre ?
Link perdait pied, il ne comprenait plus rien. Alors, c’était lui le problème, finalement ?
— Non, non, je t’en remercie et t’en suis reconnaissant ! Même maintenant je ne connais personne qui aurait accepté notre arrangement.
Il s’était redressé pour protester, secouant les mains, les sourcils froncés et la bouche entrouverte, choqué par les propos qu’il avait tenu.
— Alors quel est le souci ? Tu veux qu’on change quelque chose à la maison ? Une pièce qui te serait dédiée ? Modifier la décoration ou l’agencement ?
Sa main était tombée sur le coussin lorsqu’il avait réagi et il la laissa là, jouant avec le motif qui y était brodé.
— Mais non, tout va bien, c’est juste que…
— Que ?
Lavio se recroquevilla, s’enlaçant, ses yeux de nouveau aimantés par le feu.
— Lorule me manque, finit-il par avouer, sa voix se brisant presque.
Et juste à ces mots, de lourds sanglots le secouèrent et il se plia plus encore, son front touchant l’assise.
Link resta pétrifié, dépassé. Il n’avait aucune idée de ce qu’il pourrait dire pour lui remonter le moral – y’aurait-il seulement quelque chose à dire ? – et il n’était pas sûr de comment agir. Devrait-il le prendre dans ses bras ? Le laisser seul ? Rester seul et continuer à le contempler comme s’il allait changer d’apparence ?
Shiro battit des ailes et alla se nicher dans les cheveux aubergines, tirant sur les mèches à l’aide de son bec.
Timidement, il décida de l’imiter et plaça sa main contre sa nuque – Shiro avait pris le reste – la caressant maladroitement.
Des reniflements résonnèrent et il bougea un peu sans les déloger.
— Je ne suis pas un chien, commenta-t-il.
— Je sais. J’arrête ? J’ai pensé qu’imiter Shiro…
— Tu peux le retirer ? Cette position n’est pas vraiment confortable.
Il obéit rapidement, le cueillant dans ses paumes rassemblées, pendant que son locataire se redressait et s’affalait un peu contre le canapé, le visage rouge et les yeux humides, reniflant. Il frotta le bord de ses longues manches pour les sécher, sortant un mouchoir de nulle part pour s’y moucher.
Leurs regards se croisèrent et ils échangèrent un petit sourire gêné avant de se s’accrocher ailleurs.
— Tu… tu veux bien recommencer ? murmura-t-il. C’était… agréable ?
Sans son oiseau de malheur, il était plus simple d’accéder à son crâne et de le caresser. Il le sentit se détendre sous le contact, se pencher en arrière et se reposant contre le dossier.
— Ma tante avait l’habitude de faire ça, quand j’étais petit. Elle me manque. Enfin, non, tout me manque. Ma maison, ma vie à Lorule, Hilda et les querelles stupides que nous pouvions avoir…
Les larmes coulaient de nouveau et il les cacha sous ses manches.
— Et je n’arrive pas à comprendre pourquoi ! Pourquoi ai-je mal au cœur en me les rappelant ? Je ne me suis jamais senti bien, là-bas ! Tu dois lutter pour survivre, quasiment rien ne pousse, il fait mauvais temps constamment, tout est si cher et rare ! J’ai détesté chaque jour que j’y vivais ! Quand Hilda m’a proposé de venir vivre en Hyrule, j’ai sauté sur l’occasion sans même y repenser deux fois !
Ses gestes étaient devenus saccadés et larges, manquant de peu de le balancer au sol dans son élan.
— Je n’ai pas regretté un seul jour ici ! Tout le monde est gentil et accueillant, on me sourit alors que je ne suis pas d’ici, tu m’as proposé d’emménager chez toi et tu me fais même assez confiance quand tu t’absentes !
Il se roula encore en boule, comme s’il s’écroulait, et Link se précipita à ses côtés, affolé, le prenant dans ses bras. Il s’agrippa à lui, ses sanglots résonnant plus forts.
— Je n’ai même pas envie de rentrer, et ce n’est pas comme si ça m’était possible ! Mais les souvenirs me reviennent et quand je me réveille, je m’attends à voir le plafond de chez moi, quand je regarde par la fenêtre, je cherche les paysages désolés où j’ai grandi, le nourriture me semble presque trop riche et abondante…
— Est-ce que tu veux rentrer ?
— NON !
Il l’avait attrapé par les biceps, se redressant et le fixant avec un air dévasté.
— Non, ne me renvoie pas là-bas, je t’en supplie ! Si j’y vais, si j’y vais…
Il ne finit pas sa phrase, le lâchant au profit de sa capuche qu’il fit tomber sur son visage, s’accrochant aux oreilles qu’il tordit.
— Je n’ai aucunement l’intention de t’y renvoyer, surtout si tu ne le veux pas, lui assura Link. Déjà, parce que c’est impossible, comme tu le dis, mais aussi parce que je n’ai pas de raison de le faire. Les villageois t’aiment bien, bien plus que moi, et tu es bien intégré. Tu as l’air heureux, en général, et je n’ai absolument aucune plainte en ton encontre. Mais tu devrais peut-être voyager ? Découvrir de nouveaux pays, d’autres gens, des cultures… C’est ce que j’ai fait il y a quelques années et ça m’a permis d’apprécier différemment Hyrule. Qu’en penses-tu ?
— Ça va passer. Merci pour la proposition, mais c’est trop tôt. C’est la première fois que je quitte ma maison aussi longtemps, et aussi loin. Je ne pense pas que visiter d’autres endroits est une bonne idée.
Les gestes un peu raides, l’aventurier le reprit dans ses bras, se retrouvant à caresser la capuche.
— Tu peux rester ici aussi longtemps que tu le souhaites. Ma maison est ta maison. Tant que tu fais ta part de corvées, je n’ai pas l’intention de te mettre à la porte. Et que tu arrêtes de vouloir revendre mes armes aux pigeons qui fréquentent ta boutique !
— Tu m’en as acheté, t’es aussi un pigeon, renifla-t-il.
— Je ne referai pas la même erreur deux fois.
— Tu l’as fait au moins neuf fois, si on ne prend pas en compte les locations.
— Rah, mais tais-toi !
Link attrapa sa capuche et la tira plus encore vers le bas, comme pour la sceller, Lavio tentant de s’échapper de sa prise, riant doucement.
Ils finirent la soirée en échangeant des taquineries et allèrent se coucher, le cœur plus léger, la situation ayant évolué positivement.
