L'affaire Caméléon

L’affaire Caméléon – 2/?

– Nerveux, James ?

Ses talons claquaient sur le sol en béton, résonnant sur les murs et le plafond, créant un vacarme peu agréable mais nécessaire.

Qu’était une femme sans ses talons ?

Ils avaient laissé leurs bagages à la conciergerie et déambulaient maintenant entre les couloirs du quartier-général en direction du bureau de M, comme le demandaient les ordres.

– C’est vous qui m’emmenez et c’est vous qui stressez… s’amusa-t-elle.

Elle se pencha pour l’embrasser sur la joue, sans s’arrêter pour autant.

– Je ne suis pas nerveux.

– Vous n’avez pas décroché un mot depuis que nous avons dépassé la douane. Donc, soit ma compagnie vous insupporte déjà, ce qui serait un record, soit votre tension prend de l’ampleur à mesure que nous nous rapprochons de notre but. Comment va la vieille, au fait ?

– La… vieille ?

– M. Je sais que la science fait des miracles, mais je doute qu’on lui ait prescrit une cure de Jouvence…

Il y avait quelque chose de déroutant, au fond de ce jade… Une étincelle froide qui mettait mal à l’aise. Quelque chose de métallique. De létal.

– Elle est morte, déclara James avant d’ouvrir la porte. Miss Moneypenny…

– James ! Votre mission s’est bien passée ?

– Couronnée de succès.

Légèrement sonnée par l’information, elle finit par lui emboîter le pas, saluant la secrétaire par automatisme, ne se reprenant qu’une fois dans le bureau de M.

– 007. Vous êtes en retard, déclara celui-ci en guise de salutation.

– Je crains que ça ne soit de la faute de la météo, cette fois. L’avion a été retardé.

– Au moins aviez-vous été capable de mener à bien votre tâche. Mademoiselle.

– Mallory ? Ça faisait un moment depuis notre dernière entrevue !

Glissant près de James, elle se planta face au directeur, tendant le bras dans l’idée de lui serrer la main qu’il porta finalement à ses lèvres, en un parfait baisemain.

– Dix ans, déjà, et vous n’avez pas changé. Vous êtes toujours aussi belle.

– Charmeur, sourit-elle. Je vous aurais bien retournée le compliment, hélas le temps ne semble pas vous avoir oublié… Ou est-ce l’œuvre de l’Irak ?

James dut étouffer un rire, détournant le regard alors que leur supérieur se renfrognait, sa posture déjà droite se renforçant d’autant plus.

– Votre badinage est resté intact, de ce que je peux voir, reprit-il. Parfait. Vous allez sortir de votre retraite forcée et reprendre du service, agent K.M.L.

– C’est ce que j’avais cru deviner, oui, quand j’ai reconnu l’un de vos meilleurs agents sur la piste de danse d’une amie. Un double zéro, sérieusement ?

– Se méfier de vous est une bonne chose. Mais j’ai peut-être manqué de discernement en nous envoyant Bond. Son attrait pour les femmes n’est un secret pour personne et il est évident qu’il a déjà succombé à vos charmes…

Loin de s’en offusquer, elle porta la main à sa bouche, la cachant alors qu’elle pouffait.

– Peu ceux sont qui y parviennent, Mallory. Vous-même…

Le choc provoqué par le coup qu’il donna à la surface de son bureau la coupa efficacement et fit sursauter les deux agents. À croire que c’était un sujet sensible…

– Je n’ai qu’une seule condition pour reprendre du service, M. Et vous la connaissez.

– Seriez-vous à court ? Se moqua-t-il.

Elle les contourna et alla s’asseoir sans leur jeter un regard.

– Pas le moins du monde, expliqua-t-elle en sortant un miroir de poche de son sac à main, admirant sa coiffure. Ça me revient juste très cher. Alors, si le gouvernement Britannique pouvait en éponger une partie…

– Il n’est pas là pour ça.

Paraissant satisfaite de ses tresses, elle ferma son miroir dans un claquement sec, se tournant légèrement vers M, accentuant son décolleté.

– Mais vous avez besoin de moi, de mes services. Pas l’inverse…

Son sourire devint plus appuyé alors que la lueur métallique de tantôt revenait.

« Vous devriez vous sentir comme une proie face à elle. »

Cette phrase mystérieuse prenait subitement tout son sens, réalisa James.

– Je verrai ce qui sera passible, grinça finalement M. Mais ne croyez pas que ce sera aussi simple ou que ce sera particulièrement élevé.

– Je garderai ça à l’esprit. Et, au pire, ce ne sera pas la première fois que j’aurai à montrer mes seins…

– 007, faîtes visiter à l’agent K.M.L, ordonna-t-il finalement.

Ses phalanges blanchissaient dangereusement alors qu’il rejoignait la chaise de son bureau. Ça ne s’était pas aussi bien pensé qu’il ne l’avait prévu.

– Bonne idée, les locaux ont l’air d’avoir énormément évolué depuis la dernière fois…

Elle se leva élégamment, rejoignant la porte.

James la rejoignit après les salutations d’usage, ouvrant la porte et la faisant passer avec lui, par politesse. Une fois de retour dans le bureau de Moneypenny, il permit à ses épaules de se détendre, soufflant un coup.

– Vous savez vous faire des amis, commenta-t-il.

– Vous n’avez pas idée, minauda-t-elle.

– Agent K.M.L, donc ?

– Pardon ? S’étonna-t-elle.

– Nous ne nous sommes pas présentés malgré notre… degré d’intimité. Enfin, vous connaissez mon identité mais la réciproque n’est pas vraie.

– C’est le mystère qui compose le charme des femmes, je me trompe ?

En parlant, ils avaient réduit l’espace entre eux et leurs nez se frôlaient pratiquement, leurs yeux ne se lâchant pas une seconde.

– Mais n’est-ce pas triste de ne pas pouvoir vous nommer correctement ?

– Affligeant, certainement.

Le silence s’installa, confortable, alors qu’ils s’absorbaient dans la contemplation des yeux de l’autre. Ils auraient pu s’embrasser si la locataire des lieux n’avait pas toussé exagérément afin de signaler sa présence.

– James. Toujours un plaisir de vous voir, énonça-t-elle. Je crains ne pas connaître madame…?

– Mademoiselle, corrigea-t-elle gentiment. Je reprends du service après dix ans d’inactivité. Et, sans doute, une remise à niveau…

Elle haussa un sourcil en direction de son partenaire, à la recherche d’un assentiment qu’elle obtint aussitôt. On ne la renverrait pas sur le terrain tant que ses capacités n’avaient pas été validées. On était au MI6, tout de même !

– James devait me faire visiter, rajouta-t-elle. Nous n’allons pas vous ennuyer plus longtemps. Passez une bonne journée !

Et elle quitta la pièce, suivie rapidement par l’agent qui salua brièvement son ancienne coéquipière.

– Ce n’était pas très poli, fit-il remarquer.

– Les mondanités sont réservées aux soirées. Et elle devrait apprendre à camoufler sa jalousie d’une meilleure manière.

– Ève, jalouse ? Vous m’en direz tant, s’amusa-t-il.

– Vous vous connaissez depuis longtemps ? Et si vous me racontiez tout cela ?

Elle se pendit à son bras alors qu’ils commençaient la visite des lieux.


– James. Nous n’avons pas pu parler depuis votre retour de mission…

– Miss Moneypenny, la salua-t-il.

Elle quitta son bureau pour s’approcher de lui, pensive.

– Vous devriez faire attention. La femme que vous avez amené avec vous… Elle est dangereuse.

Il se contenta de hausser le sourcil gauche mais resta imperturbable.

– Son dossier m’est passé entre les mains, expliqua-t-elle.

– Vous m’avez tiré dessus. À ce compte, je devrais me méfier de toutes les femmes du MI6 ?

– Vous le devriez, au passage. Mais elle est pire.

– Je crois qu’elle sait viser, en effet.

Elle le fusilla du regard alors qu’il affichait un sourire narquois. Ils avaient assisté à ses séances de tir et à son bon score. Pas phénoménal mais suffisamment correct pour agent du terrain.

– Vous aviez dit que vous aviez eu le dossier entre les mains ? Reprit-il.

– Exactement. Pourquoi cette question ?

– J’ignore son nom.

Un autre silence s’installa mais ce fut la secrétaire, cette fois, qui souriait.

– Oh, résisterait-elle à votre charme à tout épreuve ? Elle commence à me plaire, finalement…

James la fusilla du regard, à son tour.

– Pour vous répondre, son nom n’est pas précisé. Uniquement son titre d’agent.

– Est-ce possible ?

– Ça l’est, pour elle.

Ils se turent de nouveau, pensif, avant d’être interrompus par l’arrivée intempestive de leur sujet de conversation.

– Je dérange ? Demanda-t-elle poliment.

Elle portait une jupe longue, blanche à pois gris, accompagnée d’une chemise à manche gigot. Associé à la tresse et au foulard qui l’ornait, elle paraissait quasiment innocente. Pure.

Menteuse.

– Nullement, la salua James. Comment allez-vous depuis la dernière fois ?

– Il fait bien froid à Londres, comparé à ma villa en Grèce, soupira-t-elle. Mais les moyens de se réchauffer sont infinis ! Et vous ? M m’a convoqué au sujet des résultats des tests de réhabilitation, mais je doute que ça vous concerne.

Elle lui jeta un regard curieux par-dessous ses longs cils.

– Ce serait en effet surprenant. Malgré tout, j’ai été aussi convoqué.

– M jouerait-il les marieuses ? Tout cela est bien intriguant…

Elle s’engouffra dans le bureau du directeur dans un mouvement de jupe, suivie de peu par l’agent qui rattrapa la porte in-extremis.

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