L'affaire Caméléon

L’affaire Caméléon – 1/?

James Bond, code : 007. Espion au service de la Grande-Bretagne. Son goût pour les belles femmes n’avait d’égal que celui pour le Martini, qu’il buvait frappé mais pas remué.

– 007 ?

– M. Comment se porte votre bras ?

La question était là par pure politesse. Il s’en moquait éperdument.

– Mieux. Mais je ne vous ai pas convoqué pour parler de mon état de santé.

– Vous me rassurez…

Il se planta au milieu du bureau, un sourire sarcastique aux lèvres, les mains dans les poches et le regard dans le vague. Être là ne l’intéressait vraiment pas.

– Bien que vous avez pu nous démontrer que vous avez récupéré toutes vos capacités, je ne peux vous remettre des missions dont le niveau pourrait correspondre aux précédentes. J’imagine que vous comprenez ?

La plaie des fonctionnaires et bureaucrates en tout genre : la paperasse inhérente à leur fonction. Et plus vous montez dans les grades, plus ça augmente. Un vrai cauchemar, autrement dit.

– Absolument.

Il grinça des dents douloureusement, mais pas un bruit ne filtra. Son regard resta imperturbable alors qu’il serrait ses poings au fond de ses poches.

– Voici le dossier. Vous avez sûrement suffisamment assez de qualifications pour le lire sans moi.

De sa main valide, il glissa la pochette vers l’agent qui n’esquissa pas le moindre mouvement. Il avait pourtant tout intérêt.

Tout était un test, ça y compris.

– Q vous fournira le minimum. Des morts durant une simple infiltration, ça fait plutôt tâche, non ?

Il n’obtint aucune réponse, l’agent préféra un silence méprisant, sauf que M s’en prit aucunement ombrage. Quel intérêt, au fond ? Ledit mépris était partagé.

James s’empara du dossier avec raideur et quitta la pièce sans rien ajouter de plus, saluant à peine miss Moneypenny.


– Vous me recevez Q ?

– Bien évidemment, 007, répliqua celui-ci d’un ton froid et dédaigneux.

Q dans toute sa splendeur.

– Je n’arrive pas à croire ce qui se passe… maugréa-t-il.

Il attrapa un serveur, lui réclamant un Martini. Tant pis si ce n’était pas prévu dans l’organisation de cette réception, il en avait besoin.

– Y’a-t’il seulement quelqu’un au courant que je ne sais absolument rien de la personne que je suis supposé retrouver et approcher ?

C’était amusant, parfois, de jouer les dramaqueens. Surtout avec Q comme unique public. Il ne pouvait pas raccrocher ou passer la communication à un subordonné, il allait devoir subir jérémiades et plaintes sans le moindre échappatoire.

– De quoi vous plaignez-vous ? Soupira l’expert. Du challenge, du mystère, un brin de charme… Ça devrait vous plaire, non ?

L’espion présentait un sourire de convenance aux invités mais les bords restaient crispés. Ils se détendirent légèrement à l’arrivée de son cocktail mais il n’était pas à l’aise pour autant. Peut-être aurait-il dû raccrocher, finalement…

Il se cala dos au mur et observa les entrées et sorties, analysant la foule qui se pressait entre ces murs. La jet-set, des escorts, de beaux spécimens et pas mal de pourris.

Un panier de crabes aux dents longues, en résumé.

– Vous êtes conscients que cette mission est vouée à l’échec avec toute cette absence d’informations ? Murmura-t-il dans son verre.

– N’avez-vous dont pas fini de grogner, 007 ?

Son ton était amusé, cette fois. Il n’était pas difficile d’imaginer son petit sourire narquois.

– Tant que je ne mords pas…

Les créatures femelles étaient charmantes. Tout en faux-cils et décolletés. Qui s’en plaindrait ?

– Je ne sais même pas si c’est un homme ou une femme.

Finalement, son énervement s’était envolé. Il y avait trop de divertissements à portée de main. Alors, il décida de changer d’attitude pour le bien de la mission. Et le sien. Il devint charmeur. Séduisant. James Bond.

– Nous l’ignorons tout autant. Mais vous n’êtes pas là pour l’allonger, alors peu importe.

– Merci Q. Votre aide m’est vraiment précieuse, ironisa-t-il.

– Bonjour, charmant blond, susurra-t-on sur sa gauche.

Une coupe de champagne lui était tendue malgré qu’il tenait toujours son propre verre à la main. Mais même le pire vin devenait un nectar auprès d’une belle nymphe.

– 007 ! N’oubliez pas la-

Mais l’oreillette fut coupée au profit du bavardage insipide de la poupée brune qui tenait la flûte. Les communications seront rétablies selon le bon vouloir de son porteur. Pas avant. Et puis, les fêtes n’étaient-elles pas faîtes pour s’amuser ?


Toutes ces couleurs… Robes de grands couturiers, bijoux étincelants, costumes à plusieurs chiffres, manières étudiées… Bienvenue dans le jardin artificiel du paraître !

Les femmes sont belles. Les hommes sont séduisants.

Les dés étaient lancés, la chasse était ouverte.

Et Q envoyait Bond au diable. Ça lui apprendra à lui couper le micro au nez ! Et qu’il choppe deux ou trois maladies sexuelles, tiens.


– Vous savez danser ?

La voix était fatiguée, la mine boudeuse, et la flûte à sa main était quasi-vide.

Quelques mèches folâtre s’étaient échappées du chignon sculpté, il était évident qu’elle était allée se remaquiller au cours de la soirée. Aussi discrètement que possible, elle changeait de jambe d’appui, sûrement épuisé par ses talons.

Assurément, cette demoiselle – environ la vingtaine – était dans les lieux depuis bien avant le début de la réception. Peut-être de l’entourage de l’organisation ?

Ou l’organisatrice elle-même. Qu’il aurait dû saluer en arrivant.

Avec affabilité, l’espion la guida sur la poste où les couples virevoltaient avec lenteur.

– Vous êtes de passage ? Votre visage ne me dit rien…

Elle était un peu moins fatiguée et plus curieux. Sa mine se relâcha. La flûte était repartie sur le plateau en argent d’un serveur en queue-de-pie.

C’était une valse. Un rythme si simple, si lent…

– En vacances, seulement. Mon avion décolle demain.

– La ville vous a plu ? Vous avez eu un bon séjour ?

– J’en repartirai frustré, hélas.

Il se pencha pour souffler sa réponse, faisant trembler l’émeraude suspendue à son oreille et occasionnant des frissons à la jeune femme.

– Quel dommage… J’espère que la liesse de ces festivités vous aideront à nous quitter dans un bon état d’esprit…

Elle quitta son étreinte, s’éloigna de quelques pas, attrapa une nouvelle boisson puis rejoignit un groupe d’hommes, s’accrochant au bras d’un barbu au catogan et au cigare hors de prix.

– On ne peut pas plaire à tout le monde, soupira-t-il.

Il quitta la piste de danse en évitant ceux qui s’y dandinaient, reprenant son poste d’observateur. Cela lui permit d’intercepter quelques regards en coin provenant de sa cavalière, ce qui le fit sourire. Son charme avait quand même frappé.

Portant un cocktail quelconque à ses lèvres, il rétablit la conversation de son oreillette, l’esprit ailleurs.

– Comment se déroule votre soirée, Q ? Lança-t-il en guise de salutation.

– 007, grinça-t-il. Vous venez de vous rappeler pour qui vous travaillez ?

– Pas pour vous. Pour l’Angleterre, peut-être.

– Concentrez-vous, s’il vous plaît. Un vétéran comme vous devrait réussir une mission aussi simple sans trop d’escarmouche, non ?

– Écoutez, Q. Je suis en plein milieu d’une réception dont j’ignore presque tout, dans une ville que je n’apprécie guère, à devoir trouver un être humain sans indice.

– 007…

– « Vous devriez vous sentir comme une proie face à elle », ce n’est pas un indice, ragea-t-il.

– 007. Ouvrez les yeux, fermez-la. Votre but est dans la pièce.

James resserra sa prise sur son verre, jetant de discrets coups d’œil autour de lui. Sa cavalière avait cessé son jeu de regard, sans doute lassée.

– Vous l’avez repéré ? Alors vous savez à quoi elle ressemble. Dîtes-le-moi ou débrouillez-vous tout seul.

Sa mauvaise humeur était finalement revenue et le quartier-maître en devenait la cible principale. Le poids du métier…

– Je n’ai pas le droit d’en dire plus. C’est une anguille qu’il vous faut chasser, c’est tout.

– Une anguille, ça se pêche. Ça ne se chasse pas.

– Ça reste une activité de vieux retraités. Vous avez l’air bien au courant par contre…

Au lieu de lui répondre, le Britannique prit un air dégagé, reposa sa boisson et traversa la grande salle d’un pas amusé. Il referma sa veste de costume en parallèle, affichant un sourire mi-séducteur, mi-sérieux. Magnétique.

– Que faîtes-vous ? L’interrogea Q, interloqué.

S’il avait su que se charger de l’agent senior était une telle plaie, il se serait plutôt tiré une balle dans le pied… À la place, il se frotta les paupières en soupirant puis reprit la surveillance des caméras, suivant le pas de Bond.

– Me permettez-vous cette danse ? Offrit ce dernier à une des invitées.

Elle parut rougir et glissa avant d’accepter, glissant sa main dans la sienne et suivant son rythme sur la piste.

Si la reconnaissance faciale était correcte, elle était la fille d’un magnat de pétrole. C’était loin d’être une petite proie.

Pendant plusieurs dizaines de minutes, il assista aux danses de l’agent avec les trois jeunes filles qui l’accompagnaient. Mais malgré tout le charme qu’il leur faisait, l’arrivée d’une cinquième les firent s’éloigner pour son profit, l’abandonnant.

– Fini vos numéros de séduction, 007 ?

Celui-ci s’assit enfin, camouflant un soupir d’aise.

– Êtes-vous sûr de vos informations ? Je ne vois rien sortant de l’ordinaire, ici. Ce n’est qu’une fête parmi les autres, avec des gens très classiques et un traiteur assez passable.

– Celui prévu à la base a annulé deux jours auparavant, marmonna Q en tapant à son clavier. Il vous aurait sans doute plus plu.

– Ce n’est pas comme si j’étais venu pour le buffet, dans un sens.

– Ouvrez l’œil, 007. Ouvrez l’œil. Tout cela devrait bientôt finir.

Peut-être par esprit de contradiction, l’agent clôt plutôt les paupières et s’adossa confortablement, soulageant la légère migraine qui commençait à poindre.

– Un Martini ? Proposa une voix calme.

Les glaçons dans le verre tintèrent mais ce fut surtout l’odeur entêtante de vanille qui le décida à rouvrir les yeux pour plonger dans un jade presque surréel maquillé de cuivre et cerclé de cils alourdis de mascara.

– Un Martini ? Répéta la jeune femme.

– Oui, merci, accepta-t-il.

Il n’eut pas le temps de se lever qu’elle prit place auprès de lui, sûrement pour soulager ses pieds endoloris vu sa discrète grimace.

Un petit silence s’installa alors qu’ils dégustaient leurs verres respectifs.

– Le temps des danses sera bientôt achevé, finit par déclarer sa voisine. Ai-je mes chances avec vous ou dois-je repartir chercher un autre partenaire ?

La proposition était différente de celles qu’il avait pu recevoir jusque là, ce qui le fit accepter malgré sa fatigue.

Ils voltigèrent quelques minutes puis allèrent sagement se ranger après les dernières notes. C’était le signe que la réception touchait à sa fin et ils le savaient tous les deux.

Durant leurs danses, la jeune femme ne s’était pas gênée pour s’amuser à le frôler, que ce soit avec ses mains ou avec ses longues jambes habiles. Elle jouait. Elle aimait jouer, ça se voyait dans le jade de ses yeux. Comme un scintillement.

– M’accompagnerez-vous ? Susurra-t-elle en le regardant par-dessous ses longs cils.

Le sous-entendu était assez évident, surtout avec le mouvement de foule en direction de la sortie, remerciant et félicitant leurs hôtes pour les festivités.

– Jusqu’à votre voiture ? Voulut-il éclaircir.

– Jusqu’à mon lit, asséna-t-elle.

Elle eut un sourire provocateur qui était loin de l’enlaidir, alors qu’elle glissait hors de sa prise au profit du vestiaire afin d’y récupérer sa pelisse et son sac à main sans attendre sa réponse.

– 007, reprit Q.

– Vous n’allez pas me faire la morale, tout de même, renifla James. Je n’ai pas trouvé notre cible, il me faut bien un lot de consolation.

– 007, fermez-la deux secondes… Vous l’avez votre anguille. Ferrez-la et vite. L’avion décolle à huit heures demain.

Ce fut lui qui éteignit la ligne, cette fois. Une vengeance, sans doute.

James retira l’oreillette rapidement et la rangea dans la poche intérieure de sa veste alors qu’on lui tendait son manteau qu’il enfila.

– Vous avez un nom, peut-être ? Reprit la jeune femme en revenant.

– Bond. James Bond.

Il lui tendit son bras auquel elle s’accrocha.

– Je suis venu dans une voiture avec chauffeur. Souhaitez-vous essayer les sièges ? Ils sont très confortables.

Le MI6 lui avait mis une très belle voiture à disposition. Mais ça restait très tentant.

– Vous savez y faire, dis donc…

Le jade paraissait briller de nouveau alors qu’un sourire mutin s’affichait.

– J’ai appris avec le temps qu’il valait mieux parfois être directe. Ça vous dérange ?

– Ça me plaît plutôt bien, avoua-t-il.

Il porta une main fine et hâlée à ses lèvres, la baisant.

– La vie est trop courte pour tourner autour du pot. Suivez-moi.

Malgré ses talons, elle garda un rythme cadencé pour le guider au véhicule où on leur ouvrit la portière.

La nuit ne faisait que commencer.


Lorsque James Bond ouvrit les yeux, il était dans une chambre dont il découvrait les couleurs. Ils n’avaient pas pris le temps d’allumer les lampes, la veille.

La vanille revint en force alors que des pas légers se faisaient entendre.

– Je vois que vous êtes réveillé, le salua-t-elle.

La tête penchée sur le côté, elle enfilait une paire de boucles d’oreille, finalisant sa tenue.

– C’est parfait, ce sera déjà ça de moins à faire. Un de vos amis a appelé. L’avion a été retardé. Il semblerait que je fasse partie du voyage ?

Elle s’assit sur le lit, à ses côtés, lui tendant son portable.

– C’est quelque chose que j’ai oublié de mentionner plus tôt… mais nous étions tellement occupé, après tout…

L’agent s’appuya sur son coude pour l’aider à se relever, l’embrassant.

– Vous êtes un gourmand, gloussa-t-elle en le repoussant. Reprenez votre téléphone et allez vous laver, nous allons bientôt partir.

Elle s’éloigna, disparaissant de son champ de vision.

– La salle de bain se trouve derrière la porte bleue, lança-t-elle. Des vêtements propres vous y attendent.

Ce ne fut qu’une fois sous le jet puissant de la douche que le Britannique releva quelques incohérences sur la scène de tantôt.

L’âge devait sans doute être le coupable de cette lente réflexion…

Rasé de frais et vêtu d’un de ses costumes sur-mesure, il retourna dans la chambre à la recherche de sa montre qu’il retrouva sur la table de chevet.

– Nos bagages sont prêts, annonça la propriétaire en revenant. Et vous ?

– « Nos » ?

– Les miens et le vôtre, récupéré à l’hôtel par les soins de mon voiturier, voyons. On ne sait jamais quand on a besoin d’un bon Walther PPK/S avec reconnaissance digitale.

– Vous les avez fouillé ?

Elle se contenta d’un sourire, arrangeant sa coiffure.

– Nous avons le temps pour un petit-déjeuner. Vous m’accompagnez ? La vérité accompagne bien les toasts beurrés, vous savez…

Elle l’attrapa par la main, le guidant à travers les couloirs colorés de la villa.

– Pourquoi m’accompagnez-vous en Angleterre ?

– Parce qu’on me l’a demandé. Café ?

– S’il vous plaît. Je ne me rappelle pas vous avoir parlé que nous sommes entrés dans votre limousine. En tout cas, rien en-dehors du contexte qui nous liait…

Ils échangèrent un regard entendu par-dessus leurs tasses.

– Ce n’était pas vous. C’était votre ami. Un certain… Kyū ? Il est d’origine japonaise ?

Le temps de comprendre à qui elle faisait référence et elle s’était déjà relevée, remplissant le lave-vaisselle.

– Q ?

– Oui, c’est ce que j’ai dit. Non ?

Il y avait tellement d’innocence qu’il préféra ne pas entrer dans le débat et se concentra plutôt sur les préparatifs et son petit-déjeuner.

– De la confiture ?

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