Joküll : Islande.
Demande personnelle
Joküll était un pêcheur, comme l’était sa famille et son village.
Depuis le temps qu’il officiait, il avait pris ses petites habitudes, comme se mettre en panne aux environs d’un tas de rochers affleurant l’eau, surpeuplé par des nids de macareux qu’il pillait pour leurs œufs qu’il gobait goulûment.
Pendant que ses filets attrapaient les poissons, il paressait au soleil, couvert de quelques fourrures huilées.
Parfois, il devait défendre ses prises de phoques mais cherchait toujours à leur laisser une part, en paiement de ce qu’il prenait.
Mais parfois, il dérogeait de ses habitudes au profit d’une petite crique sablonneuse où des phoques se reposaient sagement. Il se faufilait parmi eux et profitait de leur chaleur. Mais surtout dans l’espoir de voir la Transformation. Le passage du phoque à l’être humain.
Islande n’était pas présomptueux au point de se penser digne d’un tel spectacle, mais il était assez rêveur pour y croire.
Lorsqu’il était petit, il s’était fait la promesse d’épouser le premier changeur qu’il apercevrait. Et, bien malgré lui, il s’y tenait.
Au travers de ses songes, il se plaisait à imaginer une brunette suffisamment ronde pour traverser les périodes de disettes, qui l’aiderait dans ses tâches quotidiennes et saurait cuire le poisson comme le faisait sa mère.
Et puis même, pourquoi pas ? Faire naître des fils, pêcheur comme lui ou commerçant comme son oncle !
Alors, il revenait à chaque fois, se faufilant parmi les masses douces et berçantes, s’endormant en rêvant à la femme de sa vie. Et se réveillant sans elle.
Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui était différent, forcément.
C’est pour ça que, lorsqu’il ouvrit les yeux, il ne fut pas étonné de voir des êtres surréels nus s’étirer et fouler le sable gris volcanique, parlant entre eux dans une langue aux accents chantants.
C’était un rêve éveillé.
Avisant une peau de phoque non loin, il se tortilla discrètement en sa direction et l’attrapa, la glissant sous lui afin de la cacher.
Il ne pouvait pas la jeter dans la mer, elle serait récupérée par ses congénères, il ne pouvait pas non plus la brûler ou la déchirer, il perdrait tout avantage.
Feignant toujours le sommeil, il patienta, l’oreille tendue, dans l’attente de ce qu’il pourrait découvrir. À quoi ressemblerait la femme de sa vie ?
Il put percevoir le bruit inverse de celui qui l’avait réveillé, augmentant son excitation et le tendant au maximum. Il n’en pouvait plus d’attendre.
Les phoques glissèrent dans l’eau, un par un, alors que des sons de pas dans le sable se faisaient de plus en plus frénétiques.
C’était le signal.
Vérifiant rapidement l’absence d’autres phoques, il se concentra sur la selkie effrayée qui creusait le sable de ses mains, sa tête blonde allant d’un côté à l’autre de la crique. Elle était tellement concentrée qu’elle ne s’aperçut de la présence de Joküll que lorsqu’il posa sa main sur son épaule.
-Bonjour, commença-t-il.
Sa voix cassait un peu alors il se racla la gorge et prit un ton plus ferme, ce n’était pas le moment de montrer la moindre faille.
-Je ne voulais pas te faire peur, désolé. Tu me comprends ?
Son cœur rata un battement lorsqu’il croisa de grands yeux bleus bordés de larmes.
-O… oui.
Cette voix… Surpris, Joküll observa un peu mieux la selkie se tenant devant lui. Évidemment, il avait dû tomber sur l’un des rares hommes parmi ces créatures féeriques. Tout lui, tiens.
Que faire ? Il pourrait lui rendre sa peau et le regarde plonger aux tréfonds des eaux, avec le risque qu’il prévienne ses congénères. Mais il ne pouvait pas non plus se mettre avec un homme…
-Tu… tu vas prendre froid, comme ça.
Il lui tendit sa veste, tentant de recouvrir le corps nu et pâle, ses rêveries d’enfants s’évaporant lentement alors que l’inconnu se laissait faire, hébété.
-Écoute, j’ignore comment tu es arrivé ici, mais… si tu veux, je rentre dans deux heures, je peux te raccompagner jusqu’au port de mon village…
Les grands yeux revinrent sur lui, le troublant au plus profond de son être.
-Vraiment ? Mais, ma peau… mes sœurs…
Les sanglots secouèrent les épaules fines et les boucles blondes dévalèrent son visage. Cette vision fut douloureuse à supporter pour le jeune pêcheur, mais il tint bon, la peau volée chatouillant son ventre à chaque expiration.
-Allez, viens, je ne peux pas te laisser là tout seul, personne ne vient ici.
Il l’aida à se mettre debout, le soutenant jusqu’à sa frégate où il l’installa, le temps de dénouer l’attache et d’ouvrir grand les voiles, profitant de la brise qui venait juste de se lever. Sans doute un signe.
Les yeux fermement rivés sur l’horizon, Joküll évita de se tourner vers le blond qu’il entendait pleurer encore et encore, le son lui déchirant le cœur.
-Comment tu t’appelles ? Souffla-t-il, au milieu du trajet.
-Francis. Et toi ?
-Joküll. Je suis pêcheur. Tu aimes le poisson ?
Peut-être que son rêve n’était pas complètement fichu…
