Demande de Retour d’Acide
Ils se fixaient sans rien dire depuis plusieurs minutes, déjà. Devant eux, il y avait cet invisible. Ce pan de terre qui les attirait et les repoussait. Une frontière.
Ils étaient seuls, aucun village, aucune armée. Juste eux deux.
– Fais seulement un pas par ici et je le prendrai pour une déclaration de guerre, déclara-t-elle finalement.
– Ce n’était pas dans mes intentions. Mais au vu de votre réputation, ce serait plutôt à moi de vous mettre en garde…
Ni l’un ni l’autre ne cachait ses armes. Elles étaient là, attrapant le soleil, éblouissant presque. Menaçant dans le silence.
Aucun des deux ne comptait tourner le dos à l’autre, montrer une faiblesse et risquer la première attaque. C’était un duel de volonté. Celle qui fera défaut en premier sera la cible de l’autre.
C’était deux fauves qui se toisaient, grondant, griffes et dents sorties, tout prêt à sauter sur l’autre afin de lui arracher la gorge.
Ce manège était régulier, les deux pays partageaient une frontière assez longue pour s’apercevoir de temps à autre, volontairement ou non.
Un jeu de chat et de souris, appuyant sur l’intangible limitation de deux territoires avides de surfaces supplémentaires. Pour en faire quoi ? Quelle importance, tant que l’un pouvait asseoir sa supériorité sur le voisin…
Siobhan y jouait avec de nombreux représentants, même si elle avait la chance d’être majoritairement bordée par océans et mers, réduisant les candidats potentiels. Être entouré de terres déjà occupés sans aucune chance de pouvoir s’étendre autrement qu’en faisant couler le sang.
Ça lui arrivait, aussi, bien sûr, taper sur les doigts des gloutons qui louchaient sur ses belles forêts et son gibier, mais elle était une grande fille et ses adversaires savaient à quoi s’en tenir, maintenant, évitant de (trop) regarder dans sa direction.
Sauf ce Germanique renfrogné.
Il revenait régulièrement frôler la magie placée sur les limites territoriales, la faisant accourir ventre à terre, puis ils restaient là, se jaugeant l’un l’autre du regard puis, fatigués, ils finissaient par s’éloigner, toujours sur leurs gardes, puis par disparaître, jusqu’à la fin suivante…
Les rares spectateurs de cette étrange parade finirent par se demander quand cela allait cesser.
Si au début ils s’inquiétaient de ce face-à-face qui pouvaient tourner à la guerre de territoire à n’importe quel instant, ils terminèrent par le prendre à la rigolade et bien vite des paris furent pris sur le moment où ils allaient sauter le pas… Et pas que le pas, d’ailleurs !
Des plaisanteries graveleuses et de petites chansonnettes salaces les suivaient quand ils s’approchaient des frontières, taquinant leurs nerfs au point de les rendre irritables de manière très dangereuse…
Gaule et Germanie en étaient pratiquement à se montrer les crocs, tels deux fauves prêts à en découdre, quand un petit garçon aux cheveux couleur de neige déboula en piaillant et sans retenue.
Il ralentit à peine, bousculant son image paternelle pour mieux sauter au cour de la nation ennemie.
– MAMAAAN ! Glapit-il.
Les deux figures adultes se figèrent et se fixèrent, droit dans les yeux, leurs esprits battant la campagne le temps de quelques battements de cœur.
– … Gilbert ? Reviens-la tout de suite, déclara Ulrich, embarrassé.
– Mais papa…
– Maintenant !
Amusée malgré elle, Siobhan caressa les mèches blanches tout en desserrant la prise de cette future nation.
– Tu fais erreur, petit, je ne suis pas ta mère. Vois ça avec ton père pour les détails, par contre.
– Mais…
Il lui jeta un regard blasé mais s’éloigna quand même, l’air piteux.
– Tu as un fils ? Lança-t-elle une fois plus que tous les deux.
– Oui. Et avec toi, je sens que j’en aurai plus.
