Lachlan ronflait tranquillement depuis quelques heures déjà, se moquant allègrement de ce qui l’entourait en ce moment. Bon, il y avait bien ce petit vent frisquet qui lui chatouillait le poil des oreilles, mais rien de bien extraordinaire pour quelqu’un vivant dans le royaume des courants d’air !
Par contre, lorsqu’il se retourna, à moitié réveillé, pour tomber sur un visage banal qui semblait le fixer depuis un moment, il ne put s’empêcher de faire vibrer ses cordes vocales en bon chanteur qu’il était, ce qui eut pour résultat de casser tout ce qui était en verre ou en cristal dans un champ de vingt mètres. Puis il tenta de faire disparaître l’espèce d’idiot qui avait reculé suite à l’attaque sonore.
– Lachlan ? Un souci ?
Francis entra dans la chambre sans attendre d’invitation, effrayé de ce que les fantômes auraient pu faire au frère d’Arthur. Enfin, au vu du spectacle, il avait eu peur pour rien. En effet, debout sur le lit défait, Lachlan donnait des coups d’oreiller à une autre forme translucide.
– J’ai jamais pu supporter cette larve de Jean d’Écosse, grogna Lachlan une fois débarrassé du gêneur.
– C’est drôle, ils ont dû venir par pair, car c’était Philippe le Bel de mon côté. Il me fixait sans rien dire, je déteste quand ils font ça !
Il frissonna à ce souvenir dérangeant qui était survenu il y a de ça une dizaine de minutes.
– Bon, en tout cas, un point est clair : ma présence les attire aussi.
Il dégaina un dernier coup d’oreiller à l’esprit pour souligner ses propos.
– As-tu invité d’autres nations depuis l’apparition des fantômes ?
Bien que l’aube était encore loin, ils étaient tous deux installés dans la cuisine, une tasse à la main.
– Non, tu es le premier. Je n’invite pas grand-monde, en général, dans cette demeure. Et là, encore moins. Tout le monde ne tire pas fierté d’avoir sa maison hantée !
Lachlan sourit à cette pique. Il était fier, lui, de tous ses fantômes ! C’est ce qui faisait de son pays une destination originale. Ça, l’alcool et les beaux gosses en kilt. Sans oublier sa mignonne petite Muireall, bien sûr…
– Jaloux.
– C’est sûr que ma tour Eiffel fait bien pâle figure comparée au Fernie Castle !
– C’est une déclaration ou une invitation licencieuse ?
L’air exaspéré de son hôte était beaucoup trop théâtrale pour être prise au sérieux.
– Oh, allez Fran’ ! Tu n’as jamais été le dernier à faire ce genre de sous-entendu !
– Lachlan. Il est trois heures du matin et je n’ai pas fait de nuit complète depuis plus d’un mois. Mon humour et mon esprit léger se sont envolés avec mon affabilité.
Loin d’en prendre ombrage, son interlocuteur se cala plus confortablement dans sa chaise, jouant avec sa tasse de chicorée. Il n’était peut-être pas sur ses terres, mais il restait en terrain connu. Leur alliance avait duré trop longtemps pour qu’il se sente étranger à ce territoire qui n’était pas le sien.
Il finit par se pencher en avant et tendre la main, recouvrant celle de son ami.
– Tu es toujours le bienvenue chez moi, Francis. Installe-toi chez moi le temps que les affaires se tassent, tu pourras y prendre du repos, respirer de nouveau…
Il déglutit, ses yeux bleus scrutant le visage sincère mangé par une barbe touffue, puis la main tenant la sienne. Il finit par la retirer, lentement.
– Je suis chez moi, ici. Et partir ailleurs, hors de mes frontières, ce serait juste repousser l’inévitable. À mon retour, ils seront toujours là. À m’attendre ?
Francis s’accrocha à sa tasse comme si c’était une bouée qui l’aiderait à sortir la tête de l’eau.
Mais il se noyait, toujours plus et toujours plus loin.
Il reprit conscience après avoir été durement secoué.
– Si tu veux, dormir, retourne t’allonger, aussi confortables que soient tes chaises, tu seras mieux sur un matelas.
– Je ne peux pas… les fantômes… geignit-il plaintivement.
– Ils ne reviendront pas. Crois-moi sur parole, les fantômes c’est mon domaine !
Lachlan ne lui laissa pas le temps de réagir ou de prendre une décision : il l’attrapa par les aisselles et le traîna jusqu’à son lit où il poussa la moquerie jusqu’à le border affectueusement.
– Fais de beaux rêves, mo chridhe.
– Barre-toi, marmonna-t-il en réponse, le sommeil l’engourdissant.
Et, en effet, Morphée le faucha sans problème.
Lachlan raccrocha avec humeur, balançant son portable sans ménagement sur la table de la cuisine, faisant sursauter Francis. Heureusement, sa tasse était déjà vide.
– De mauvaises nouvelles ? Tenta-t-il.
– Mon gouvernement me rappelle auprès de lui. Comme si ils avaient besoin de moi ! Je passe mon temps à jouer les guides touristiques et à repasser mes kilts !
– Ça se repasse, les kilts ?
Francis replongea le nez dans sa tasse malgré qu’il n’y ait rien dedans, afin d’éviter de se faire fusiller du regard par son invité. Les Kirkland avaient des fuites de magie lors de leurs sautes d’humeur. Et c’était aussi effrayant que dangereux.
– Je vais leur balancer Muireall au cul, tu vas voir ! s’exclama-t-il avec fureur.
Comme prévu, des vapes d’énergies colorées s’échappèrent de son corps et ses cheveux voletèrent sous un vent invisible.
C’était le moment d’effectuer une retraite stratégique dans la salle de bain. Il y avait un verrou et il l’avait rendue imperméable à toute manifestation surnaturelle.
Lorsque la vaisselle commença à s’entrechoquer, il augmenta l’allure.
Vite.
Les manifestations spirituelles augmentèrent, passant de têtes couronnées aux figures importantes de leurs histoires communes, les tenant toujours plus éveillés.
– Je crois avoir été plus frais durant les vagues de peste… déclara Lachlan.
Un vague gargouillis s’échappa du Français, à moitié allongé sur la table de la cuisine, ses boucles blondes bien ternes.
– Le souci dépasse toutes mes connaissances, mo chridhe, j’en suis navré.
Ils avaient passé le dernier mois à désosser la demeure afin d’y dénicher le moindre appât à fantôme, le plus petit bout de possession antique qui serait hanté par un esprit revanchard… Après, ils avaient compulsé tous les grimoires reconnus et les plus décriés par les spécialistes, tout pour débusquer le charme ou la malédiction qui éveillait les morts et les attirait uniquement ici.
Mais il n’y avait rien.
Francis avait dû faire ses adieux à de nombreux souvenirs avant de les détruire pour effacer les dernières attaches des défunts. Il avait dû subir la modification de sa maison et la dévastation de sa décoration au profit de leur traque.
Il était en miettes et avait perdu tout espoir.
Entre les spectres qui l’empêchaient de dormir et le deuil d’un passé qui lui tenait à cœur, il était plus qu’à bout.
Ses cernes étaient plus noirs qu’une nuit sans lune et son teint tenait du papier mâché. Il avait perdu son habituelle prestance et sa grâce naturelle, tenant plutôt du vieillard en fin de vie.
Des coups de fil provenant de différentes régions avaient été passés, suite à l’observation de la chute du train de vie de leur nation, ce qui les inquiétait.
Si Francis sombrait, merci de les laisser quitter la barque avant le naufrage !
– Bon, le soleil vient de se lever, on peut retourner faire la sieste, on est tranquille jusqu’à ce soir ! Heureusement qu’on n’est pas en hiver !
En effet, de manière surprenante, ils n’apparaissaient qu’une fois l’astre lunaire présent, ce qui était rassurant, au moins. Il y avait au moins une limite. Une sécurité.
Un gémissement de fin du monde s’échappa de sa bouche alors qu’il se redressait péniblement du dessus du meuble.
– Ça va aller ? Tu veux que je t’aide ? s’inquiéta son ami.
– Non, je veux juste dormir, sanglota-t-il subitement. Cette situation me glisse entre les doigts et je déteste cette sensation d’impuissance, de n’avoir aucun contrôle ni solution dessus !
Il éclata enfin, s’écroulant entre les bras de Lachlan, s’étouffant dans ses larmes et dans la chemise en laine, ses nerfs ne supportant plus autant de tensions…
Francis était quelqu’un de fier. Il pouvait minauder et pousser aux larmes de crocodiles, mais jamais il ne mettait à vue ses sentiments devant d’autres. C’était trop intime pour lui.
Et, pourtant, il sentait qu’il pouvait se le permettre, dans l’étreinte de cette nation qui lui restait inconnue…
Il finit par s’endormir, épuisé.
