Tinö 2.0

Tinö 2.0 – 2/?

Avec une certaine appréhension, Berwald signa le bon de réception que lui tendait un livreur grognon.

Là, dans son salon, un colis assez imposant et particulièrement lourd patientait. Nul besoin d’en vérifier l’expéditeur, ça ne pouvait être que son androïde.

Le moment était venu.

Revenu dans la pièce, il fixa la grande boîte -mais plus petite que lui- sans oser esquisser le moindre geste. Allait-il l’ouvrir ? Ou la renvoyer à l’usine ? Était-ce une bonne idée d’avoir sollicité une entreprise afin de créer l’être qu’il lui fallait ? Après tout, peut-être qu’en cherchant bien…

Les derniers mots de son ex lui revinrent en mémoire, le giflant presque. Et lui donnant la force pour arracher l’adhésif fermant la boîte.

Il dut batailler quelque peu avec le tout avant d’atteindre son objectif et de sortir… Un manuel.

Bon, c’était pas vraiment ce qu’il cherchait, mais d’un autre côté, autant procéder par étape…

S’asseyant dans un fauteuil, il s’attela à la lecture du mode d’emploi.


-Bonjour Berwald, je m’appelle Tinö.

Le doux sourire qui accompagna cette présentation troubla l’ingénieur. Il avait beau observer et écouter, rien ne prouvait qu’il avait en face de lui un androïde. Il avait vraiment tout de l’humain. C’était aussi effrayant que plaisant.

-Bonjour, marmonna-t-il sans réfléchir.

S’en rendant compte, il se morigéna. Il n’allait pas lui faire peur dès les premiers instants de leur rencontre !

Mais, loin de s’en effrayer, Tinö gloussa doucement avant de lui tendre la main avec un léger sourire et les pommettes rosies.

Se sentant tout ballot, il attrapa cette petite main de sa grande paluche, la serrant doucement, comme par peur de la briser.

-J’ai hâte de faire ta connaissance.

Le cœur de Berwald parut lui battre dans les oreilles.


Les premiers jours de vie à deux furent… Du sport. Indubitablement du sport.

Enfin, surtout pour Berwald.

En effet, à force d’avoir des relations qui n’allaient pas bien loin, il n’avait jamais vraiment perdu ses habitudes de célibataire. Et, bien que très propre, sa maison restait… Eh bien, une fichue garçonnière.

Ce fut donc le premier combat de Tinö. Faire évoluer l’habitation afin qu’on ne s’attende pas à trouver une tripotée de chats à chaque coin de pièce. Enfin, pour peu que Berwald soit un homme à chats.

Le deuxième combat fut… Différent.

Malgré sa carrure imposante et sa taille impressionnante (surtout quand on s’appelle Tinö), son regard « mauvais » et la rigidité de son visage, Berwald avait un manque de confiance sidérant. Enfin, vis-à-vis des situations amoureuses.

Souvent, il relevait la tête, cherchant l’approbation de Tinö, se réveillait en sursaut en cherchant sa présence, lui attrapait la main ou le prenait dans ses bras. Comme si il craignait qu’il s’efface. Qu’il disparaisse. Qu’il s’enfuit.

Pourtant, au fond, il savait que Tinö était à lui, qu’il avait été programmé juste pour lui, que c’était contre ses paramètres de s’en aller. Mais c’était plus fort que lui.

Malgré lui, il le considérait comme un être humain lambda pouvant faire ses propres choix.

Si il n’avait pas déjà été paramétré dans ce sens-là, Tinö sut qu’il en serait tombé amoureux.

Il savait bien que la plupart des androïdes dans sa situation était plus considéré comme des objets, des esclaves, que comme de véritables compagnons. Les gens développaient un sentiment de possession qui les bloquait dans une relation homme/machine. Soit ils en devenaient malheureux, soit ils en abusaient.

Et qui porterait plainte pour un androïde ?

Alors, Tinö souriait doucement à Berwald lorsqu’il le cherchait du regard, il le serrait contre lui lors de ses réveils intempestifs, il lui prenait la main lorsqu’il l’attrapait. Et à chaque fois, la réaction ne se faisait pas attendre : Berwald s’apaisait. Berwald souriait. Berwald rougissait. Berwald détournait le regard.

Berwald tombait amoureux à son tour.


-Qu’est-ce que… Berwald !

Sans être réellement monté dans les aiguës, il n’y avait qu’à tendre l’oreille pour comprendre que Tinö était face à une situation inattendue. Et inattendue était le bon mot.

-Ça te plaît ? Tenta timidement l’ingénieur.

Un peu perdu, Tinö passait de la boule de poil au grand blond. Plaît-il ?

-Je l’ai trouvé, abandonné dans un carton, alors je me suis dit que…

Il butait sur les mots et tordait ses doigts, tel un enfant pris en faute. C’était adorable. Et complètement décalé.

-C’est… C’est bien un chien, n’est-ce pas ?

-Tout à fait !

Il tourna et retourna la chienne dans tous les sens, comme si il cherchait la tête. Mais que faisait-il ?

-Il y a un problème ? Tenta-t-il doucement.

-Non non.

Berwald le laissa faire encore quelques minutes, attendant que le spectacle s’achève. Cela fait, il présenta le nœud du problème : il fallait nommer la nouvelle résidente.

Il y eut de nombreuses propositions qui eurent le mérite de filer des sueurs froides à Berwald. Sérieusement ? Sardine panic ? Mais QUI avait programmé son petit-ami ?!

Ils finirent par statuer sur « Hanatamago ». C’était aussi suédois que son dentifrice, mais qu’importe. Même si il avait dû faire des concessions pour un « bloody » de toute beauté en préfixe.

-T’es pas passée loin de la catastrophe, souffla-t-il à l’oreille de la chienne.

Elle jappa en réponse.


Dimanche, jour de repos.

Une belle flambée habitait la cheminée, réchauffant la pièce et la peau synthétique de Tinö.

Berwald rentra avec une chargée de bois secs et l’ajouta à la pile à côté. Il alla rejoindre son compagnon sur le canapé et s’emmitoufla sous les couvertures polaires en laissant s’échapper un soupir d’aise.

Il n’avait rien prévu en-dehors de rester là à profiter du silence et de la chaleur. C’était un bon programme, après tout, non ?

En tout cas, l’avis semblait bien partagé, si il devait se référer à son compagnon qui se bouinait contre lui, un petit sourire tendre aux lèvres.

Machinalement, il passa une main dans les mèches platines, appréciant leurs douceurs. On faisait vraiment du progrès dans le domaine de l’artificiel ! Ou alors, c’était de vrais cheveux ?

Il se résolut à ne pas creuser plus la question, se rendant compte que la réponse, en plus de ne pas l’intéresser tant que ça, ne lui plairait peut-être pas.

Tinö se rencogna un peu plus contre lui, disparaissant entre les couvertures et les bras de son maître, une étrange langueur noyant ses capteurs.

Au début, ça l’avait effrayé, persuadé d’avoir un dysfonctionnement, un virus qui attaquait ses fonctions et le dévorait lentement. Mais, après en avoir parlé avec Berwald, il put se rassurer : c’était dans ses fonctions les plus « humaines ».

Depuis, c’est avec une curiosité mêlée d’appréhension qu’il découvrait l’étendue de ces fonctionnalités, cherchant parfois Berwald lorsqu’il se retrouvait empli d’une chaleur dangereuse ou lors de sa première larme.

Cet événement fut un véritable cauchemar.

L’apparition non attendue l’avait emplie d’une panique pas spécialement prévue, elle non plus.

Donc, en plus de cette goutte traîtresse, capteurs et disques durs furent submergés par un signal d’urgence qui ne fut arrêté que par Berwald.

S’ensuivit une longue conversation permettant de mettre des mots sur la foule de données dont étaient saturés ses processeurs.

Ce fut éprouvant, pour l’un comme pour l’autre, mais ils s’en sortirent plus liés encore.

C’était fascinant de voir l’avancée de leur relation. Loin d’être considérée comme acquise, ils avançaient pas à pas, créant une confiance qui paraissait presque à eux, pourtant.

Comme deux amoureux qui se découvraient, intimidés par l’autre, et comme un vieux couple, vivant ensemble depuis des décennies.

Le léger ronronnement d’un disque dur s’éleva, à peine perceptible avec le craquement des bûches dans le foyer.

C’était un dimanche paisible qui se profilait.

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