C’est pas tout les jours faciles, vous savez, lorsque vous devez cacher votre identité… Et encore, mon boss actuel est au courant. Mais il y en a eu où j’aurais très bien pu finir dans leur harem. Et ça, jamais ! J’ai ma fierté, ma force, ma droiture. Du moins, c’est ce que j’aime à me répéter.
J’ai été un fier empire conquérant, longtemps, j’ai tenu ce paresseux de Grèce sous la semelle de ma botte (une vraie teigne ce gosse. J’avais intérêt à avoir un chat à porté de main si je voulais être tranquille). Et maintenant… Maintenant ?
L’Europe. Turquie a faim de nouveaux territoires, de donner l’impression de s’être soumise, tout en gardant sa liberté, tout en restant indomptée. Une tigresse en captivité. Fière, droite, patiente pour son heure.
Parce qu’elle l’aura, évidemment. Je ne vois pas ce qui pourrait l’empêcher…
-Nurichet ?
-Qu’est-ce que tu me veux encore ?
Le nez dans des papiers plus ou moins importants, je ne relève même pas la tête. Pourquoi faire ? Je sais très bien quelle est l’expression qu’il arbore : un petit sourire joueur, un regard pétillant d’amusement et sa petite fossette au creux de sa joue qui me fait, hélas, très vite craquer. Ce qui est la raison qui fait que je ne tente pas de croiser son regard si je veux achever mes dossiers en temps et en heure. Ce qui est tout ce qui a de plus compréhensible. De plus, si je veux faire partie de l’Europe, autant mettre toutes les cartes de mon côté !
-Je m’ennuie. Je me suis dit que tu voudrais bien me distraire.
Je le fusillai du regard, appréciant que très mal le sous-entendu matériel qui s’y camouflait.
-Je ne suis pas ta chose, lui assénai-je froidement. Ton pays regorge d’assez de tes conquêtes pour que ta libido n’ait pas à s’inquiéter. Maintenant, dégage de là, je travaille, moi.
Je récupérai le dossier qu’il avait entrepris de feuilleter malgré l’indication « secret défense » qui s’y trouvait (il ne savait plus parler turc, ou quoi ?) et effectuai un mouvement d’agacement pour le faire fuir, ce qui ne servit à rien. La bête était habituée à mes mouvements d’humeur, après tout.
-Allez, ma belle… Rien de dégradant, je te promets !
-Vu tout ce qu’on a déjà fait, je me demande si il reste quoique ce soit que l’on puisse juger de dégradant, marmonnai-je entre mes dents.
Je lui jetai un regard noir et l’idée de ressortir mon vieux cimeterre me frôla, le temps de quelques secondes.
-Allez Nurichet, danse pour moi…
Il était passé derrière moi, collant ses lèvres à mon oreille afin de murmurer le plus bas possible et dans sa langue maternelle qui m’électrisait toujours autant. Il me connaissait bien trop pour ma survie.
-Juste une petite danse, juste toi et moi. Juste… Nous deux.
Ses mains se promenaient sur mon corps en de discrètes caresses qui me détendaient grandement et me faisaient hésiter. Il y avait encore une partie de moi qui tentait de résister, de se révolter, de reprendre le travail, la mission… Mais il y avait une autre, aussi. Une qui souhaitait se laisser aller et devenir le pantin du marionnettiste. Une qui aimerait bien s’étendre dans la soie du lit pour se faire aimer.
-Allez… Danse pour moi, ma belle !
Il prit possession de mes lèvres, me faisant complètement fondre entre ses bras.
-Je te déteste, marmonnai-je en me collant contre lui.
Après, ce ne fut plus les mots qui furent les plus importants, mais les gestes, les preuves d’amour… Et la fin.
Allongée sur le bureau, entourée par mes fournitures éparses, je tentais de calmer ma respiration, passant et repassant les doigts dans sa chevelure ébouriffée. Le pantalon sur les chevilles, la tunique largement ouverte et un peu déchirée, les cheveux collés sur les tempes, j’étais l’image même de l’employée modèle…
-Tu ronronnes encore, ricanai-je. Un vrai petit chat !
Il esquissa un sourire paresseux, les paupières closes. Il était vraiment beau ainsi, détendu, tendre, amoureux…
-Je t’aime… murmura-t-il.
Je ne répondis pas, baissant les paupières un instant, avant de me tendre.
Dans le couloir menant à mon bureau professionnel, des pas résonnaient. Ils étaient de plus en plus proche.
Je me redressai vivement, poussant mon amant avec violence et me rhabillai en même temps, puis remis de l’ordre sur le meuble, le cœur battant à tout rompre, au même rythme que ces pas angoissants. Du coin de l’œil, je m’assurai de l’apparence de mon compagnon, et soupirai à son rhabillement, d’autant plus que ce fut mon boss et son bras droit qui ouvrirent la porte.
-Maşallah ! jurai-je tout bas.
-Tu boudes ?
Je le tapai mollement, encore un peu alanguie par les minutes précédentes. La tête sur son torse, je le flattai sans y faire trop attention, les pensées encore un peu chamboulées.
-Tu m’as fichu la honte devant mon supérieur, tu t’en rends compte, j’espère ? T’aurais au moins pu fermer ta braguette. Bonjour la crédibilité !
Je me calai un peu plus contre sa chaleur, savourant ce contact malgré moi. J’aimais beaucoup ce petit moment se passant après qu’on ait fait l’amour, ce moment où je pouvais abandonner le masque et me laisser faire, où tendresse et affection étaient de mise. Je ne pouvais pas être ainsi en public, et l’habitude faisant, il m’était difficile de me détendre, même lorsque nous n’étions que tous les deux. J’étais bloquée, voilà tout, à la grande douleur de mon compagnon qui apprécierait m’entendre lui déclarer mes sentiments à son égard sans forcément avoir à passer par la case « baise ». Mais il n’était pas le seul à en être blessé, hélas…
-La crédibilité ? Ton peuple t’aime, ton boss sait, à quoi est-ce qu’elle sert la crédibilité ? T’en as pas besoin, tu sais !
Il plaça un baiser dans mes cheveux, les caressant lentement, comme si c’était le pelage d’un de ses chats. J’aurais bien pu ronronner, comme il lui arrive, mais ce n’était définitivement pas dans mon caractère.
-Laisse-moi me battre contre mes ennemis, je te laisse aux tiens, déclarai-je.
Il s’arrêta avant de reprendre ses attentions.
-C’est ainsi que tu vois le monde ? Comme un ennemi à battre ?
-Comme un ennemi à abattre, corrigeai-je machinalement. Mais, oui, c’est dans l’idée.
Il soupira lourdement ce qui me fit sourire. Un peu.
Je me redressai, ancrant mon regard dans le sien quelques secondes avant de l’embrasser tendrement.
-Mais tu n’es pas un ennemi. Pas à mes yeux.
-Oh, j’en suis charmé…
Il reprit mes lèvres alors que je m’asseyais sur lui. Il me regarda alors, autant surpris que ravi.
-J’adore quand tu as cette lueur de gourmandise au fond des yeux, susurra-il au creux de mon oreille. J’ai l’impression que tu vas me dévorer sur place.
-Il ne restera même plus tes os, ronronnai-je en me frottant contre son aine.
Depuis tout ce temps passé ensemble à s’aimer, j’avais une idée plus ou moins précise de ce qui lui plaisait et de ce qui l’excitait au plus haut point, et je ne me gênais nullement pour mettre ce savoir-faire à exécution.
Certains diraient que autant de temps passés ensemble auraient dû tuer la flamme de notre passion, mais nous sommes des pays. La haine séparant nos deux peuples nous brûle au point de rendre nos ébats bestiaux et de nous pousser l’un dans les bras de l’autre. Et autant dire que dans certains moments, nous sommes déchaînés au point d’en avoir le dos et les bras qui saignent !
Ses yeux à moitié clos ne quittaient pas mon visage alors que je m’empalais lentement sur lui, mes ongles le pinçant doucement lorsque il ne pouvait s’empêcher de donner des coups de bassins pour aller plus vite, plus profond. Mais c’est moi qui décidait, qui mènerait ces ébats.
Ne te pense pas la Turquie soumise, gamin ! Elle ronronne et montre le ventre mais ses griffes luisent et ses crocs s’aiguisent.
