Secret Santa 2014

Secret Santa 2014 – Réminiscences 4/5

Turquie fixait son bouchon en soupirant régulièrement, amenant sur lui les regards inquiets et curieux de son peuple qui n’osait pas le déranger pour autant.

Remontant sa ligne, il le relança, suivant sa trajectoire du regard, jusqu’au « plouf » annonçant sa plongée dans l’eau, ce qui sera le moment pour tendre la ligne et attendre que le poisson morde à l’hameçon.

Mais aucun n’en semblait intéressé et il était bredouille depuis plus de deux heures qu’il était là.

Soupirant de nouveau, il lâcha sa canne à pêche après l’avoir adroitement calée, et posa son menton sur la rambarde du pont, les yeux dans les vagues, les oreilles emplies du ressac et du cri des mouettes, oblitérant le bruit de la civilisation du mieux qu’il le pouvait.

Il se laissait porter par ses pensés, ses souvenirs… Et ces souvenirs l’emmenaient loin, loin de la réalité, loin du temps présent, presque une dimension parallèle…

Où Grèce et Égypte étaient des femmes. Et ses amies. Les meilleures, même.

Son masque glissa d’où il était et frappa le sol à ses pieds. Mais il ne fit pas un geste dans sa direction, ne l’ayant même pas remarqué.

-Néferet… Eurydice…

Des bras l’entourèrent de part et d’autre et des poitrines se pressèrent contre lui.

-Salut Sadiq !

-On te manquait ?

Le large sourire de la Grecque était accompagné d’un plus petit et amusé de l’Égyptienne. Toutes deux étaient vêtues de manière antique et rayonnaient de santé, éléments anachroniques dans ce monde de modernité.

-Qu’as-tu fait de Constantinople ? S’écria Eurydice en regardant autour d’elle.

-C’est Istanbul, maintenant, l’informa-t-il.

-Comment Héraclès a-t-il pu te laisser faire ? Se désola-t-elle.

-Il a pas vraiment eu son mot à dire, à l’époque, expliqua-t-il d’un air gêné.

À ses côtés, il pouvait voir le regard étincelant de l’ancienne Égypte qui semblait attendre son tour.

Mais, contre toute attente, elle calma Eurydice avant que ça n’aille trop loin, et la poussa sur leur vieil ami avant de passer les bras autour de ses deux amis.

-Vous êtes contents de vous revoir, voilà, voilà, déclara Néferet au bout d’un moment.

Ils furent bien obligés de l’admettre, leur amie refusant de les lâcher, autrement.

-Bon, tu as bien grandi, on dirait que les siècles t’ont rendu adulte !

-À l’âge que j’ai, c’est encore heureux, tiens !

-Oh, notre petit Sadiq est devenu un homme pendant notre absence, tu entends ça, Néferet ?

Elles roucoulèrent encore quelques minutes avant de le relâcher et de s’éloigner d’un pas.

-En tout cas, ça fait plaisir de te voir après tout ce temps ! Quand nous rejoins-tu ?

Le regard blessé du Turc lui fit se rendre compte de la portée de ses propos et elle se tut, gênée. Ce n’était qu’une parole enthousiaste, trop vite lâchée sans avoir été réfléchie, mais elle rappelait le statut de morte des deux nations antiques à leur vieil ami.

-Vos fils n’ont plus besoin de moi, mais j’ai encore besoin d’eux, marmonna ce dernier, malgré tout.

-Toi ? Avoir besoin de jeunes nations ? C’est la meilleure, s’exclama l’opulente grecque en lui tapant dans le dos pour ponctuer ses paroles.

-Que s’est-il passé pour que le grand Turquie ait ainsi besoin de nos chers bambins ? Susurra Néferet à son oreille.

-Vous êtes agaçantes, fit-il remarquer sur le ton de la conversation.

-C’est ainsi que nous te plaisions ! Commentèrent-elles en chœur.

-Ouais, ou malgré ça, ricana-t-il.

Il maugréa faussement alors qu’elles entortillaient leurs doigts dans ses boucles brunes, comme lorsqu’il était plus jeune et obligé de lever le nez pour leur parler.

-Pour combien de temps êtes-vous là ? Les interrogea-t-il soudainement.

Elles reprirent leur sérieux, se consultant du regard, sûrement sur la teneur de la réponse.

-Nous ne sommes pas vraiment là, Sadiq, commença Eurydice avec un air coupable.

-Au moment où nous parlons, tu es en train de faire une bonne sieste sur le rebord du pont où tu faisais on-ne-sait-quoi, expliqua posément Néferet.

-Il reluquait les jambes des filles, j’en suis sûre !

-Même pas vrai ! Je pêchais, si vous voulez savoir !

Il brandit sa canne à pêche pour appuyer ses propos.

-Mais qui m’a flanqué des gamins pareils… marmonna l’Égyptienne alors que les deux autres commençaient à se chamailler.

Malgré ça, elle les laissa faire, s’amusant de la scène qui partait en vrille, tout en restant comique. Elle applaudit, même, lorsque les deux belligérants cessèrent de se donner des coups et glissèrent au sol, le souffle court.

-La récréation est terminée, les enfants ! Commenta-t-elle en souriant.

Elle les rejoignit par terre, un peu plus gracieusement qu’eux deux.

-Bon, c’est pas tout ça, mais le temps file… soupira Eurydice.

À ces mots, elles prirent d’un même geste l’une des mains du Turc, le visage triste. L’incompréhension et l’attente se partageaient le visage du vivant.

-Ce fut un réel plaisir de te voir, Sadiq.

-N’en doute surtout pas, on a bataillé ferme pour venir te voir.

-C’est vrai ça, pourquoi Rome a-t-il eut droit à trois visites pour son petit-fils et nous n’aurions même pas le droit de voir notre plus vieil ami ?

Ils rirent légèrement au visage courrouce de la Grecque.

-Bref, reprit Néferet.

Elles resserrèrent leur prise en souriant doucement.

-On va devoir y aller.

-Tu commences à te réveiller…

-D’ailleurs, tu vas avoir sacrément mal à la nuque au vu de la position que tu as prise ! Se moqua Eurydice.

-Mais… rouspéta-t-il faiblement.

Leurs poignes se firent plus légères, plus fragiles. Elles-même perdirent de la couleur, de la consistance, presque.

-Au revoir Sadiq, à charge de revanche ! S’exclama la Grecque avec son large sourire qui lui illuminait le visage.

-Porte-toi bien, Sadiq, que les années te rendent le sourire, lui souhaita Néferet d’un air tranquille.

Et il se réveilla, le corps perclus de douleurs, la nuque raide et les yeux humides.

-Ne partez pas… supplia-t-il vainement.

Le vent parut lui caresser le visage pendant un court instant, emportant avec lui les larmes de douleur.

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