-C’est fini.
Ce n’était que trois mots, deux verbes et une horrible évidence. Une implacable évidence.
Rome avait chuté, Gaule était enterrée, Britannia avait explosé, Égypte avait été soufflée et Grèce… Grèce agonisait à ses pieds, baignant dans un sang noirâtre qui était malheureusement le sien. Le poison calcinait ses organes et brûlait ses veines. Des larmes taries tentaient de s’échapper.
Et à ses côtés, Turquie. Turquie qui lui serrait la main à lui en faire mal et dont les yeux débordaient, son masque au sol depuis longtemps déjà.
Il venait de perdre une amie et allait perdre une autre. La dernière qu’il lui restait et la seule qu’il avait aimé. Et il ne voulait pas la voir partir, elle devait rester avec lui, toujours.
-Eurydice…
-Ne viens pas me chercher aux Enfers, hoqueta-t-elle.
Il aurait voulu lui dire de se taire, lui dire qu’il l’aimait et que ce n’était pas juste qu’elle meurt. Que rien n’était juste, et encore moins le monde. Mais sa gorge était bloquée, le souffle lui manquait et son nez le piquait. Il s’en voulait d’avoir l’air aussi méprisable, qu’elle ait à garder une image pitoyable de sa personne dans l’au-delà.
-Héraklès et Neoklos, souffla-t-elle. Tu ferais un bon père.
Ils savaient que Gupta lui reviendrait aussi, selon le vœu de leur vieille amie, mais il y avait déjà une mort à déplorer, penser aux vivants n’était pas de très bon augure.
Ils ont besoin d’une mère, pas d’un père, finit-il par déclarer.
Mais le corps était froid dans ses bras, l’air ne gonflait plus les poumons et le sang coagulait sur sa tenue de guerre. C’était la fin de la vieille Grèce, l’Antique Grèce. Une nouvelle ère était à venir, une nouvelle génération avait champ libre.
Et lui restait là. Presque abandonné, entouré d’étrangers. Et il devait protéger de ces gamins avides d’espace et de nouvelles terres. Les enfants de ses amies, leurs héritiers et leur héritage. Ses enfants.
Alors il se releva après avoir fermé les yeux de son amie et glissé une pièce dans son poing comme le voulait alors la culture grecque. Il laça son masque et enfonça son turban sur son crâne, serrant la garde de son cimeterre sans en dénuder la lame. Il devait mettre les enfants en sécurité au plus vite.
Il surgit dans le domaine de la nation, poussant les esclaves sans même les voir, mettant les salles sans dessus-dessous à la recherche des petits qu’il finit par trouver dans la cuisine à chaparder quelques douceurs.
En d’autres temps, il aurait souri, attendri par la visions. En d’autres temps, il aurait pris le temps de leur expliquer patiemment, s’assurant de leur compréhension. En d’autres temps, il les aurait défié à la course jusqu’à sa carriole. En d’autres temps, leur mère n’était pas morte et la situation aussi pressante. En d’autres temps…
Neoklos hurlait à la mort, appelant sa défunte mère pour qu’elle le sauve de cette effrayante nation et Héraklès semblait absent, presque choqué. Aurait-il compris ce qui venait de se passer ?
Mais Sadıq n’avait pas le temps de leur faire un discours sur la vie et la mort, sur ce qui était inévitable. Alors il les prit sous le bras, revenant au pas de course à sa carriole et guida son taureau vers le port où mouillait son navire depuis une semaine, patiemment.
Eurydice était morte, rejoignant Néferet. Son passé s’écroulait et il devait armer son présent pour défendre le futur de trois petites nations orphelines. Il devait devenir plus fort, afin de les protéger. Il fera peur à l’Europe toute entière si il le fallait pour garantir la liberté du trio !
-Il est temps de partir sur les mers, déclara-t-il à son supérieur. Des terres s’offrent à nous, hâtons-nous de les récupérer, nous ne sommes pas seuls dans la course.
Et ainsi débuta l’histoire d’un Empire.
