L'amour ne dure qu'un jour

L’amour ne dure qu’un jour – 5/6

-Aussi chiant que son père ton mouflet, râlait Turquie.

Il se frottait les mains avec de l’alcool, voulant à tout prix effacer cette lutte acharnée qu’ils avaient dû opérer.

Le petit était tellement impossible qu’il fallut à Sadıq ouvrir le ventre de son amie afin que le bébé puisse miauler son mécontentement à la face du monde entier… et lui happer l’index pour le téter avec force.

Eurydice lui fit un petit sourire, son teint concurrençant le lin de ses draps. L’expérience l’avait marquée, pour ne pas dire traumatisée, et elle ne comptait pas sortir de sa couche avant un bon moment, ordre du médecin et initiative personnelle. Blotti contre son imposante poitrine, le nouveau-né somnolait.

Sadıq s’assit auprès d’elle, l’observant avec gêne, puis finit par détourner le regard. Il voulait parler, mais il ne savait pas quoi dire. Alors il se contenta de regarder ce truc chauve et moche qui servait de progéniture à son amie. D’ailleurs…

-Dis, osa-t-il, on est toujours amis, hein ?

Elle l’observa longuement de ses yeux trop verts et trop grands, semblant le sonder, avant de se décider à lui répondre :

-Évidemment ! Tu m’as même sauvé la vie ! Et sans toi, peut-être que ce petit bonhomme ne serait jamais né !

Elle serra tendrement son fils contre elle, le réveillant au passage. Il fixa à son tour le Turc, comme sa mère l’avait fait peu avant, le hérissant.

-Il te ressemble trop, c’est effrayant !

-Évidemment qu’il me ressemble ! S’offusqua-t-elle. C’est mon fils, imbécile !

-Je me demande bien à quoi il ressemblera plus tard…

Tout pour ne pas y penser. Tous les sujets de conversation pour éloigner cette pensée morbide. En l’aidant à accoucher, Turquie lui avait offert la mort sur un plateau d’argent. Il l’avait condamnée en voulant la sauver.

-Quand je pense que cette pimbêche de Britannia et cette sauvage de Gaule en sont déjà à deux, fulmina soudainement la Grecque. Ça prouve bien que ce ne sont que des barbares pour accepter une douleur pareille !

-Au fait, j’y pense, pour Néferet…

-C’est vrai qu’elle va passer par là, elle aussi… J’irais bien auprès d’elle, mais la mer m’est interdite encore maintenant. Je prierai Ilithye depuis ici. C’est la déesse des accouchements, gros bêta, ajouta-t-elle face à la curiosité du Turc.

-Tes dieux, mes dieux, ceux de Néferet… J’en ai suffisamment à prier, moi ! Déclara-t-il en haussant les épaules.

-Tu pourrais aller la rejoindre.

-Je reste auprès de toi. Néferet est plus entourée que toi, et tu risques plus dans un état de faiblesse comme maintenant.

Elle esquissa un sourire en coin et se cala plus confortablement dans sa couche.

-Il faut que je dorme Sadıq. Ne te force pas à rester.

-Je fais ce que je veux !

Un dernier sourire et elle s’endormit sans bruit, au contraire du bébé qui ouvrit en grand ses yeux yeux clairs, comme s’il voulait tout voir en un instant.

-Héraklès, hein ? J’espère que tu ne seras pas aussi chiant que ton géniteur, sale fils de Rome, grinça le Turc en croisant les bras.

La guerre était déclarée.


-Dis oui, dis oui, dis oui !

-Nan, nan et nan !

Sadıq croisa les bras pour souligner son refus.

-Eurydice, n’y pense même pas.

-Mais il était tellement mignon ! Je n’allais pas le laisser tout seul, quand même !

Il eut un regard semblant affirmer le contraire.

-De toutes façons, ce qui est fait est fait. Et vous allez réveiller les petits.

Cette déclaration suffit à calmer les deux nations.

En séjour chez Turquie, Égypte et Grèce avaient voulu visiter le pays avec un peu plus de profondeur. Sauf qu’en passant trop près des côtes, Eurydice avait senti l’appel d’un enfant nation, trop petit pour le rôle qu’on lui imposait. Elle avait alors décidé de mettre l’île de Chypre sous sa tutelle.

-En plus, celui-là, je n’aurais même pas eu à me racler le fond du ventre pour l’avoir ! Se vantait-elle.

Elle en était à le bercer alors qu’il babillait joyeusement dans ses bras, attrapant sa drôle de mèche pour la suçoter avec application.

-Tu aurais pu t’en occuper aussi, fit remarquer l’Égyptienne.

À ces mots, le visage masqué se ferma. Bien sûr qu’il aurait pu. Mais il ne l’avait pas fait. Alors il se contenta de tirer sur les joues rebondies de Gupta qui mâchonnait une pâtisserie avec ses cinq dents toutes neuves.

-N’embête pas mon fils, toi !

-Oui oui, lui répondit-il évasivement.

Il se pencha pour attraper le petit chacal noir qui suivait Gupta partout depuis ses premiers jours. Il le posa sur ses genoux et aussitôt l’enfant lui tendit un bout de son gâteau, glapissant lorsque les mâchoires ses refermèrent près de ces doigts et gloussant lorsque la langue rose lécha les traces sucrées couvrant les petits doigts potelés.

-Tu as un sourire paternel, Sadıq, déclara Eurydice. Et tu sais très bien t’occuper des enfants… Je comprendrais peut-être jamais pourquoi tu n’es pas allé chercher Neoklos… C’est son nom, au fait.

Héraklès sauta des genoux de Néferet et se dirigea vers son nouveau petit-frère, le pas peu sûr. Il s’accrocha à la toge de sa mère qui se pencha afin qu’il voit mieux la petite nation.

Aussi haut que le genou, une touffe de cheveux châtains hérissée d’un épi frisotté, de grands yeux sinoples interrogateurs, l’air mortellement sérieux, Héraclès posa sa petite main sur le front dégagé.

-Je te reconnais aux yeux du monde comme mon frère, déclara-t-il solennellement.

Il y eut un instant de flottement durant lequel Héraklès en profita pour choper un loukoum dans l’une des petites assiettes et se le caler dans les joues, tel un rongeur.

-Mon petit chat est devenu un homme ! Glapit Eurydice.

-Ton petit chat est surtout en train de tout manger ! S’exclama Sadıq. Néferet, empêche-le !

Et Hellas s’envola pour d’autres genoux.

-Ton fils est trop gourmand.

-Nourris le mien à la place de grogner.

-Ouais ouais…

Sadıq jeta un dernier regard dans la direction du Chypriote. Pourquoi ne l’avait-il pas secouru ? Parce qu’il ressemblait à l’enfant que Grèce et lui aurait pu avoir et qu’il n’aura jamais. Qu’ils n’auront jamais.

-Je t’ai demandé de le nourrir, pas de me le tuer !

Trop pris dans ses pensées, Sadıq avait empilé plusieurs gâteaux sans y faire attention, au grand plaisir de Anubis -le bébé chacal- et celui de Gupta qui semblait ronronner de contentement.

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