L'amour ne dure qu'un jour

L’amour ne dure qu’un jour – 4/6

Turquie était dans Athènes.

Avec sa grossesse avancée, Eurydice n’avait plus le droit de prendre la mer, à sa grande tristesse. C’était donc à lui de venir.

Ne jetant pas le moindre regard aux divers marchands, il avançait d’un pas rapide, pressé d’arriver.

Elle n’était pas dans la capitale d’après son empereur, et se serait retirée à la campagne pour y être tranquille.

Il avait le nom de la ville, il n’avait plus qu’à trouver sa direction.

-Eurydice ? L’appela-t-il.

Un esclave vint à sa rencontre, lui proposant d’attendre la maîtresse de maison, ce qu’il refusa.

-La Dame se trouve dans les jardins.

Et lui aussi, maintenant.

Marchant furtivement, il tentait de la localiser, cœur battant.

-Arrête, tu me chatouilles, l’entendit-il rire.

Se dirigeant vers le son, Turquie se demandait à qui pouvait-elle bien parler.

Rome. Rome était là, dans sa tenue de dux bellorum, serrant contre lui la nation grecque et caressant tendrement le ventre proéminent.

Figé, Sadıq ne pouvait s’empêcher de les observer. Il se faisait du mal, il le savait, mais c’était plus fort que lui.

Rome cueillit quelques fleurs qu’il passa dans dans les boucles légères et l’embrassa.

-Tu devrais partir.

-Serais-tu en train de me chasser ?

-Rome. Tu es peut-être le père de mon enfant, mais tu restes une nation étrangère à la mienne. Tu n’y es le bienvenu que parce que tu es le plus fort. Ne t’imagine pas vivre une quelconque histoire. Et je ne suis pas sourde, je sais que je ne suis pas la seule à avoir accédé à tes charmes.

Après un dernier baiser, le latin quitta les terres sans perdre le sourire.

Seule, Eurydice se tourna vers ses plantes, les arrangeant. Son ventre la gênait de plus en plus et elle avait hâte d’accoucher afin de profiter de son enfant.

Elle se figea lorsqu’elle entendit une branche craquer sous un poids humain et eut à peine de le temps de se retourner, qu’on lui forçait un baiser. Lorsque celui-ci cessa, elle put voir de qui c’était. Pas Rome, l’empire conquérant, mais Turquie la nation qu’elle avait vu grandir sans voir l’homme qui s’y trouvait.

-Sadıq ? Balbutia-t-elle. Tu es là depuis longtemps ?

Le masque blanc était plus loin dans l’herbe, découvrant le visage hâlé devenu dur avec l’approche de l’âge adulte physique. On pouvait deviner les premiers signes de barbe mais encore rien de concret. Et ces yeux noirs qui fulminaient…

Il l’embrassa de nouveau, choquant presque leurs dents, et se pressant contre elle. Il n’y avait aucune douceur, mais plus de la rage, de la jalousie.

Lorsqu’il la relâcha, elle chuta, ses jambes ne pouvant plus la tenir. Il s’agenouilla à ses côtés et tendit la main pour remettre en place quelques mèches.

-Pourquoi ?

-Cherches-tu la vérité ou juste une réponse ? Ne put-elle s’empêcher de demander.

Il la regarda presque avec tendresse, caressant son visage du bout des doigts.

-Je cherche les deux. Et j’aimerais que la vérité soit une réponse, autant que la réponse soit une vérité.

-Que me veux-tu Sadıq? Qu’attends-tu de moi ?

Il recula sa main, s’éloignant un peu d’elle.

-Ce que je veux ? Ce que j’attends ? Toi, tout simplement.

Il ne baissa pas le regard, tentant de le garder fixe.

-Eurydice, ça fait trop longtemps que je soupire après toi. Trop longtemps que je t’observe à la dérobée et que j’étouffe mes sentiments à ton égard…

Toute colère avait déserté ses traits, ne laissant qu’un calme effrayant.

-Je veux savoir.

La Grecque recula, sortant de sa porté. Elle n’avais pas vraiment peur.

C’était Sadıq, la nation qu’elle avait vu grandir. Celle dont elle s’était gentiment moquée avec Néferet. Celle qu’elle avait tant de fois rassurée, conseillée, encouragée… Une amie, en somme, presque une mère, malgré le peu d’écart entre eux.

-Sadıq, commença-t-elle, sûre d’elle.

-Non, pas un mot !

Il s’était tendu et avait dressé son doigt en signe de silence.

-Ne donne pas ta réponse trop vite. Réfléchis plus. Réfléchis mieux. Quels que soient tes mots, notre relation va prendre un tournant décisif.

Il la fixait, semblait voir jusqu’à son âme et la transpercer de part en part. Il est vrai qu’il aurait souhaité savoir, là maintenant. Mais si patienter signifiait une réponse positive, il était prêt à se ronger les ongles jusqu’aux coudes.

Elle soupira, croisant les bras avec difficulté. Son ventre la gênait plus que jamais, mais elle se devait de se concentrer sur les mots à venir. Ils seraient douloureux, ou simplement libérateur. Ils seraient porteur de paix, ou prémice d’une bataille… Ils seraient…

-Non.

La réponse était tombée avec la netteté d’un couperet, les figeant tous les deux, mais Eurydice se reprit la plus vite. Elle défroissa négligemment sa toge et serra les poings, les traits crispés.

-Je ne peux répondre à tes sentiments, Sadıq. Tu m’en demande trop.

Elle soupira de nouveau et fouilla sa tête à la recherche d’une phrase qui lui permettrait de plus amples explications.

-Tu n’en demandes pas assez. Trop tard, trop tôt. Tout est une question de temps, tout l’a toujours été.

Elle soupira faiblement avant que son souffle ne se bloque dans sa gorge et qu’une grimace de douleur ne contracte ses traits, alors qu’elle chutait sur le sol, tenant son ventre proéminent.

-Eurydice ! Que t’arrive-t-il ?!

-Le… bébé…

-Il arrive ?

Sa voix partait dans les aiguës et son teint pâlit lorsque la future mère acquiesça de la tête, ses doigts griffant le sol et arrachant les plantes.

En panique totale, Sadıq regardait partout autour de lui, son turban échoué à ses côtés depuis quelques minutes déjà.

-Aide-moi, râla-t-elle en tendant le bras vers lui. Aide-moi ou je te jure que…

Le reste de ses propos se poursuivirent en grec et de toutes façons il n’était plus totalement là, se concentrant autant que possible. Il tentait de mobiliser au maximum les quelques connaissances qu’il avait grappillé au fil des années et de l’évolution de la médecine. Il le fallait, pour le bien-être de son amie. Et de l’enfant qui voulait découvrir la vie.

Il était trop tard pour aller demander de l’aide, donc il se fit une raison, il devait balayer tout sentimentalisme et se concentrer sur le moment, faire les gestes qui étaient nécessaires…

Laisser un commentaire