L'amour ne dure qu'un jour

L’amour ne dure qu’un jour – 3/6

-Merci pour l’invitation, soupira Eurydice.

L’opulente Grecque savourait la caresse de l’eau sur sa peau nue, aux côtés de sa vieille amie, allongée sur le bord.

-C’est un plaisir, marmonna Turquie de l’autre côté de la paroi.

Il fondait presque dans la chaleur de l’eau, un sourire béat sur le visage.

-Les mers restent peu sûres ces derniers temps, poursuivit-il. Mieux vaut pour votre sécurité d’être accompagnés par ceux en qui vous avez confiance. Avec Rome qui rôde dans les parages, en plus…

-J’ai entendu dire que lui et son peuple craignaient mers et océans. Si quelqu’un souhaite concurrencer son empire, il suffisait d’aller prendre les terres accessibles seulement par voie maritime…

La voix d’Égypte était mesurée et calme, presque berçante. Il fallut à Turquie une certaine concentration pour ne pas piquer du nez dans l’eau.

-Vous y croyez, vous, à son envie d’empire ? À mon avis, ce n’est qu’un rêveur éveillé…

-Il n’y a pas plus dangereux qu’un dormeur qui rêve qu’il dort.

-Grèce ! Râlèrent en chœur les deux autres.

Elle éclata de son rire clair qui se répercuta dans les coins de la pièce.

-J’aurais dû te noyer quand il en était l’occasion.

Et dire que ces deux garces s’adoraient comme des sœurs…

-Vous êtes plus gamines que moi… soupira-t-il.

Il imagina sans problème les mines moqueuses. Il les connaissait depuis tant de temps.

-Ça serait bien que rien ne change… soupira-t-il de nouveau.

Il leva la tête, fixant les mosaïques colorées.

-Si rien n’évoluait, ce qu’on s’ennuierait ! Rit Égypte.

Elle glissa dans l’eau, sans bruit ni remous. Son amie vint l’enserrer de ses bras.

-N’allez pas faire de cochonneries dans l’eau de mes bains, grogna le Turc.

-Tss… Je vais finir par croire que tu nous surveilles de derrière ta paroi !

-J’ai pas que ça à faire, et ne te prends pas pour le centre du monde, Eurydice.

S’enfonçant jusqu’au menton dans l’eau chaude, Sadıq ferma les yeux et se détendit encore plus.

Il aimait bien les savoir près de lui, comme des boucliers contre le monde extérieur. Il était avec deux belles femmes, l’une aux hanches larges et à la poitrine généreuse, l’autre aux hanches étroites et à la poitrine discrète. Et il les aimait comme un homme sait le faire.

Elles le voyaient comme un enfant.


Torse nu et masqué, Turquie s’entraînait au maniement des armes. Il s’était passé quelques années depuis la dernière fois et il avait pris en muscles et en force. L’homme se dessinait dans l’enfant.

Son entraînement achevé, Sadıq alla boire au puits plus loin. Ruisselant de sueur, son sourire prouvait sa satisfaction du moment. Il était fort. Et ce n’était pas fini.

-Seigneur ! Seigneur !

Grognant, il se tourna vers l’intrus.

À bout de souffle, le serviteur se plia respectueusement tout en tentant de retrouver un rythme plus calme.

-Qu’y-a-t-il ? Nous sommes attaqués ?

L’air féroce, il brandit son cimeterre pour appuyer ses propos.

-Vous avez de la visite… Un navire grec…

Sadıq partit aussitôt, laissant le servant sur place et ne s’y intéressant guère. Ça devait être elle. Il ne l’avait pas vu depuis si longtemps…

Il allait pouvoir lui prouver qu’il était digne d’elle et qu’il la protégerait au péril de son peuple. Qu’il défendrait sa vie à elle autant de fois qu’on lui laissera faire.

-Eurydice ! Hurla-t-il au loin.

Il pouvait apercevoir les voiles blanches, lui faisant accélérer le pas.

– Sadıq ! C’est toi ?

Il s’arrêta devant elle, le souffle court.

-Tu as beaucoup changé, dis-moi…

Elle le fixa d’un air intéressé, ce qui lui plut assez.

-Par contre, tu devrais te rhabiller avant de trop prendre le soleil…

Il obtempéra prestement.

-Tu es encore plus belle qu’avant, la complimenta-t-il.

-J’ai une grande nouvelle à t’annoncer. Mais à chaque nouvelle, le temps qu’il lui convient.

Turquie eut un sourire en coin. Sa tendance à la philosophie l’avait manqué.

Il lui tendit la main pour la guider jusqu’au palais, mais quelqu’un les interrompit.

-Eurydice ! Alors, comme ça, tu tentes de te le garder pour toi toute seule ! Je te croyais plus partageuse !

-Néferet ?

Il s’immobilisa afin de mieux observer sa vieille amie qui descendait la passerelle à petits pas, les jambes enclavées dans leur habituel fourreau de tissu léger.

-Que… Tu prends les navires grec, toi, maintenant ?

Il reçut une chiquenaude au front.

-Eurydice est venue me voir d’abord, et je l’ai suivie. C’est tout.

Il offrit ses bras aux deux nations qui s’y accrochèrent, et il put les mener jusqu’au palais où des collations leur furent servies.

Confortablement installé sur les tapis et les coussins, Sadıq contempla ces deux femmes qui étaient revenues. Pour lui. Et ça l’emplissait de joie.

-Le voyage n’a pas été trop long ?

-Tu oublies que les Grecs sont passés maîtres dans l’art de la navigation ! Se vanta Eurydice.

-Je vais finir par me demander si il y a quelque chose que les Grecs ne savent pas faire, soupira-t-il, mi-ronchon, mi-moqueur.

-Si tu savais… répondit-elle sur un ton lascif et haussant un sourcil suggestif.

Avant, il aurait rougi, mais là il se contenta de ricaner et de se resservir.

-Que le ciel me foudroie, le jour où je me retrouve dans l’étreinte d’un Grec ! Une Grecque, par contre…

Ce fut à lui de hausser un sourcil suggestif et à Grèce de ricaner.

-Sinon, quand vous aurez fini de vous séduire, vous me ferez un signe !

-Regardez qui se plaint !

-Tu as changé, Sadıq, observa Néferet. Tu as grandi.

-C’est une bonne nouvelle, non ? Ça signifie que mon peuple évolue !

Il aurait été debout, il aurait piétiné de joie.

-Là, je te reconnais, sourit Égypte.

Il hésita à lui tirer la langue, puis finit par se resservir.

-Bon, je crois qu’il est temps de te mettre au courant, déclara mystérieusement Grèce.

Égypte s’éclaircit la gorge.

-Je suis enceinte, déclarèrent-elles en chœur.

S’en rendant compte, elles éclatèrent de rire, sans remarquer l’état de choc de leur ami.

-C’est… C’est Rome, n’est-ce pas ? Murmura-t-il lorsque le calme revint. J’ai entendu parler de sa visite chez vous.

Il les fixa. Il ôta finalement son masque blanc et reporta son regard sur elle. Il semblait toujours aussi calme et aucune des deux n’osa briser le silence.

Soudainement, il se leva et sortit. Quand il revint, il s’était changé. Il était… imposant, portant un caftan coloré et un turban conséquent. À la main, un cimeterre tranchant.

-Je vais venger votre honneur et aller le tuer, déclara-t-il.

Dans ses prunelles noires, pouvait y lire la rage et la jalousie.

Grèce et Égypte finirent par se ressaisir et se levèrent pour l’enserrer de leurs bras.

-Mais que t’arrive-t-il ? La folie t’a rendu visite ?

-Réjouis-toi au lieu de souhaiter la mort !

Elles l’enjoignirent de laisser tomber là ses idées vengeresses, ce qu’il fit après avoir lutté contre leurs étreintes.

-Pourquoi prends-tu la mouche ? Soupira Eurydice en s’allongeant. Nous ne sommes pas venues pleurer mais pour fêter deux bonnes nouvelles. Sois heureux pour nous !

-Je ne peux l’être, déclara-t-il en reposant son arme. Et peut-être ne le serai-je jamais plus.

-On te parle de nouvelles vies !

Néferet ne disait rien. Une main contre son ventre arrondi, elle les observait, comme elle l’avait toujours fait.

-Nous ne sommes pas là que pour faire la fête, déclara-t-elle subitement.

Satisfaite d’avoir captée leurs attentions, elle se cala un peu mieux.

-Ces enfants… ne sont pas de bonne augure. Ils ne vont pas représenter de nouveaux pays, ni des régions.

Maintenant qu’il ne portait plus son masque, elle put voir distinctement le visage hâlé de son ami blanchir.

-Ce sont nos successeurs, avoua-t-elle.

Elle avait gardé un ton égal, ne montrant rien. C’était pour cette raison que c’était elle qui avait lâché le morceau. Il n’y avait qu’à voir Grèce pour s’en rendre compte. Le visage pâle, elle semblait au bord des larmes, servant convulsivement ses épaules.

-Et nous souhaiterions que tu veilles sur eux, s’il nous arrive malheur.

Le silence suivit ces paroles, le temps que l’information atteigne correctement le cerveau.

-Vous… vous avez décidé du nom ?

« Vous allez mourir ? » aurait-il voulu demander.

Sautant sur le changement de sujet, Eurydice lui débita toute une liste de prénoms féminins, faisant rire son ami.

-Tu sais que tu n’as qu’un bébé, il ne pourra jamais en porter autant, soupira Égypte.

-Atalante, alors ! Oui, ça me plaît beaucoup comme nom !

Elle caressa tendrement son ventre à peine gonflé.

-Et si c’est un garçon ?

Elle releva la tête, les yeux brillants et souriant largement.

-Héraklès.

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