La vie devant soi

La vie devant soi – Tribulations 6/15

Shintarô plaça ses mains de part et d’autre de la tasse fumante. Du thé. Évidemment.

Mais ce qui différenciait ce thé de tous ceux qu’il avait pu boire jusqu’à maintenant, c’était la richesse du goût, l’odeur profonde et vraie qui s’en dégageait, la teinte obscure du liquide. Il n’y avait vraiment que chez Seijûrô qu’il pouvait découvrir un tel trésor !

Il remonta ses lunettes tout en jetant un œil en direction de son petit ami, absorbé par leur partie de shôgi. Ça faisait au moins deux bonnes heures qu’ils étaient dessus, mais ils avaient bien fait pire.

Malgré leur talent respectif, se confronter l’un à l’autre tenait plus du bras de fer mental. Le combat se tenait dans leur crâne, pas sur le tablier.

Il avait avancé sa propre pièce un peu plus tôt. Et maintenant, il se perdait dans la contemplation de son… Son quoi, au fond ? Par facilité, il usait du terme de « petit ami », mais il n’y avait pas de tendresse entre eux, aucune cajolerie ni de caresses. Tout juste s’ils se tenaient la main lorsqu’ils se retrouvaient seuls, loin de tous. Dans les vestiaires déserts du club de basket, dans le local où ils jouaient au shôgi, chez l’un ou chez l’autre…

-Tu te déconcentres, déclara Seijûrô sans relever la tête.

Il avança son cavalier et porta sa tasse à ses lèvres, sirotant le thé sans rien ajouter de plus.

Se reconcentrant sur le jeu, il dut se résoudre à la défaite. Évidemment, un Akashi ne perdait jamais.

-Je te l’ai déjà dit, si tu ne te focalises pas sur ce que tu fais, tu as perdu avant même de commencer, déclara son capitaine avec son habituel air sérieux.

Ravalant un commentaire acide qui ne collait pas avec son caractère, Shintarô reprit une gorgée de thé, fermant les yeux. Il entendait les pièces s’entrechoquer. Soit ils allaient refaire une partie, soit ils passaient à autre chose.

-Tu parais fatigué, souffla-t-on à sa gauche.

Étonné, il rouvrit les yeux et tourna la tête. Seijûrô s’était assis à côté de lui, laissant la boîte sur la table, préférant s’occuper de lui.

-Les examens, marmonna-t-il.

La réponse était pathétique et le regard cramoisi de son voisin était dubitatif. Comme si de simples tests pouvaient le tourmenter, lui, le petit génie. Enfin, c’était Seijûrô le génie, lui était juste plus intelligent que la moyenne.

-Tu sais à quel point j’abhorre toute forme de mensonge, rappela-t-il d’une voix de glace. Je t’ordonne de me répondre.

L’ordre avait claqué dans le silence, sonnant étrangement aux oreilles du plus grand. Le son d’un lien brisé. Le son d’une rupture nette. Brutale.

-Tu n’as aucun ordre à me donner, Akashi. Nous ne sommes pas sur un terrain de basket.

Il se releva violemment, récupérant les quelques affaires qu’il avait apportées, sous le regard passif du propriétaire de la chambre.

Quelle erreur avait-il bien pu commettre ? L’avait-il froissé ?

-Mes ordres sont absolus, répliqua-t-il. Et je t’interdis de t’en aller.

Il se figea, se tournant vers lui lentement.

-Tu… tu m’interdis ? Mais tu n’as aucun droit sur moi, Akashi.

Enfilant sa veste d’un geste sec, il se dirigea vers la sortie d’un pas saccadé.

Comment osait-il ?!

-Shintarô.

La voix n’était plus glaciale, elle était gelée. Elle charriait des icebergs et des ours polaires.

-Si tu franchis cette porte, il n’y aura plus rien entre nous. Es-tu sûr de ce que tu fais.

Son air suffisant lui fit grincer des dents. Lui aussi se rappelait duquel des deux avait dû rabaisser sa fierté pour mettre ses sentiments à nu. Un Akashi ne s’abaissait pas à ça, après tout.

-Je n’ai jamais été aussi sûr, déclara-t-il à son tour.

Il passa le chambranle, ralentissant imperceptiblement, comme s’il regrettait. Comme s’il voulait s’arrêter, réduire le réduire le reste de sa fierté en miettes et faire demi-tour. S’excuser. Lui expliquer ses sentiments, son trouble intérieur. Tout.

La porte d’entrée claqua derrière lui, résonnant entre les murs.

Chacun de leur côté, ils ne bougèrent plus, le cœur serré. Dans leurs oreilles, le bruit se répercutait, paraissant vouloir le hanter.

Était-ce tout ? Était-ce ainsi que ça se finirait ?

Midorima dut se résoudre à l’évidence et se détourna de la propriété familiale, chaque pas l’en éloignant lui semblait plus lourd. Impossible à faire. À croire que ses pieds étaient collés au sol. À croire que… qu’il n’avait pas envie de partir ? Évidemment qu’il n’en avait pas envie. Évidemment qu’il voulait rester, qu’il aurait préféré faire demi-tour ou effacer ces dernières minutes !

Mais malgré sa façade de glace, Shintarô était humain, vous savez. Il n’aurait pas pu supporter plus longtemps cette incertitude, ce lien si ténu et si fragile entre eux deux… Il ne courait pas après de la tendresse guimauve comme le ferait Kise, non plus. Mais même les animaux avaient besoin d’affection !

Valait-il moins qu’un animal à ses yeux ?! N’était-il donc là que pour l’amuser ? Pour l’expérience ? N’était-il donc qu’un jouet, bon à jeter quand il faisait mine de se révolter ?

Il serra le poing, ses bandages grinçant un peu de mécontentement pour le coup et la petite douleur le fit sortir de ses pensées.

-Nous étions deux à prendre nos décisions… murmura-t-il, la voix étranglée.

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