La vie devant soi

La vie devant soi – Solitude 14/15

Midorima était fatigué. Sa sacoche semblait peser une tonne sur son épaule. Peut-être même qu’elle allait se détacher. Et vivre sa vie d’épaule en indépendance. Vive les épaules libres !

Il divaguait.

Passant la porte d’entrée, il soupira et laissa tomber sa charge au sol. Il la rangerait plus tard. Genre demain. Il froissa sa blouse et la balança quelque part, peu soucieux de là où elle tomberait. Et puis, ce n’est pas comme si son compagnon en avait quoique ce soit à faire.

Ne pas penser à lui, ne pas penser à lui, ne pas penser à lui.

C’était débile. Tout le lui rappelait. C’était leur appartement, de toute façon. Il y avait leurs trucs à tous les deux, par définition.

Shintarô trébucha sur une chaussure trop grande. Qu’est-ce qu’il disait…

Il ferma la porte d’un coup de pied, se moquant bien de déranger les voisins à une heure aussi matinale… nocturne… Laissons cette question aux philosophes, merde !

Il trébucha jusqu’à la cuisine où il ouvrit un placard avec plus de force que prévu, faisant claquer la porte contre le mur, le faisant sursauter. Hey, le meuble, discrétion on a dit !

Il se versa à boire mais serra trop fortement le verre, le fêlant presque. Mais le pire fut lorsqu’il se renversa presque la boisson dessus. C’était vraiment pas le moment, franchement…

Shintarô se traîna alors jusqu’à la chambre commune où il retira ses vêtements puant la sueur et d’autres odeurs organiques. C’était génial de sentir le vomi H24 ! Vraiment. Il tomba comme un sac sur le lit, roulant d’un côté de l’autre, virant les coussins sur le sol, puis se recouvrit des draps, à la recherche d’un peu de chaleur. Sa bouillotte personnelle était aux abonnés absents, alors il devait se débrouiller avec les moyens du bord.

Et c’était nul.

Arrachant les couvertures du sommier, il s’enroula, décidant de jouer les maki. Personne n’était là pour le juger. Personne n’était là pour le critiquer. Personne n’était là pour le blesser. Personne n’était là. Personne… Il était seul.

Il était seul dans ce lit trop grand, seul dans cet appartement trop vide. Seul. Et c’était juste insupportable. Ne devraient-ils pas être deux ? Ne s’étaient-ils pas promis mille et une choses ? D’être ensemble pour toujours… D’être là l’un pour l’autre… De ne jamais laisser l’autre dans la solitude ou dans le besoin…

Plantant ses dents dans son oreiller, Shintarô lutta contre ces pensées trop sombres, lutta contre le sommeil qui tentait de l’engloutir. Ce n’était pas un repos bienfaiteur, un somme réparateur où il reprendrait des forces. Non.

Ce serait juste un abîme où il glisserait, où il serait seul à errer dans des limbes froides et sans vie. Où il pouvait hurler sans que cela n’atteigne qui que ce soit. Le moindre bruit se répercutant contre les parois lisses.

Shintarô détestait la solitude plus que tout. Il en avait été le partenaire bien trop longtemps lors de son enfance et de son adolescence. Rejeté parce que trop intelligent, trop bizarre, binoclard, trop silencieux… Mis à l’écart par des différences qui n’étaient pas totalement de son fait.

Élevé dans une famille trop soucieuse de son apparence pour être chaleureuse, scolarisé dans des établissements trop élitistes qui accablaient les élèves à la traîne… Le sport avait été une goulée d’air frais. Il s’était fait des amis, s’était ouvert (un peu) à eux. Il était (modérément) heureux. Il était tombé amoureux…

Et puis tout s’était effondré. Leur spécialité s’était développée et les avait éloignés. Il s’était de nouveau retrouvé seul. À devoir se cacher derrière une apparence froide et dédaigneuse. À devoir repousser quiconque tentait la moindre approche. À redevenir seul.

Mais il ne voulait pas être seul. Il voulait sentir ces liens vibrer de chaleur affective.

Alors il avait laissé Takao l’approcher. Mais pas trop non plus. Car il ne voulait pas non plus souffrir de nouveau. Le prix était trop dur à payer. Trop lourd à supporter.

Et, finalement, Shintarô laissa Daiki l’approcher. De nouveau. Il lui ouvrit son cœur, se confia à lui. Il se reposa sur lui. Il s’accrochait à lui.

C’était son repère, son rocher, son ancre. C’était un phare au milieu de la tempête.

Il en avait besoin, perdu dans la vie, perdu dans les gens, perdu dans lui-même. Il savait que sans lui, sans Daiki, il aurait fini en ermite, rejetant la société, fragile et pleurant sa solitude.

Mais, alors, pourquoi était-il seul ? Où se trouvait Daiki ?

Le maki roula jusqu’au bord du matelas, prêt à tomber d’une seconde à l’autre. Chutera ? Chutera pas ? Son corps était au même stade que son esprit. Au bord d’un précipice. À deux doigts de glisser hors de porté. De se perdre.

Le sushi roula de l’autre côté du matelas. Un autre précipice.

Il répéta plusieurs fois son manège, semblant se rapprocher du bord un peu plus à chaque fois. Un peu plus en équilibre. Un peu plus en danger.

Fermant les yeux à en avoir mal, il continua de tourner, son cœur ratant un battement à chaque fois.

Sa tête lui tournait, lui faisait mal. Ses pensées paraissaient se bousculer, cognant contre les parois de son crâne. Voudraient-elles sortir ? Voudraient-elles devenir indépendantes ? Avec son épaule, elles feraient sans doute un groupe d’enfer.

Il était ridicule.

Shintarô se rejeta un peu plus fort en arrière, froissant la literie.

Ses yeux étaient fermés douloureusement, les couvertures l’étouffaient, ses pensées lui donnaient la nausée, son cœur tambourinait à lui en faire mal.

De nombreux cas lui remontèrent en mémoire. Des cas d’étouffement dans des couvertures. Des cas d’aliénation. Des cas d’énucléation. Des crises de paniques.

Avec un sang-froid digne du chirurgien qu’il était, Shintarô énonça tous ces cas, leurs symptômes, leurs effets, leurs médicamentations ou leurs retombées sur les organismes. Rien de bien joyeux. Tout de tout clinique.

Le maki reprit son manège, roulant et roulant. Toujours plus proche du bord. Toujours plus instable… Toujours plus.

Toujours seul. Toujours dans le noir et dans le froid. Toujours seul avec ses pensées morbides. Toujours abandonné et enroulé dans sa couverture. Toujours récitant sur cet horrible ton monotone et clinique des cas plus atroces les uns que les autres.

C’était un spectacle pitoyable. Heureusement que ses parents… sa famille ne le voyait pas ainsi. Ils elle auraient été capables de le renier. De l’abandonner. Eux aussi.

Les larmes lui brûlaient les yeux, s’accumulant sans pouvoir sortir. Sans pouvoir couler librement. De la retenue. Toujours de la retenue. Toujours une apparence impeccable. Une attitude irréprochable. La perfection. Sociale. Familiale. Professionnelle.

Juste une fois. Une unique fois, il voudrait pouvoir se lâcher. Être heureux. Sourire pleinement, rire à gorge déployée lorsque l’envie lui en prenait. Être lui-même. Juste une fois.

Le maki roula, roula, s’arrêta au bord, oscilla… Mais resta sur le lit.

Voulait-il vraiment tomber ? Souhaitait-il vraiment la fin de tout ça ?

Loin, très loin, il eut l’impression d’entendre du bruit. Une porte qui claque. Des pas lourds et pressés. Qui piétinent et trébuchent sur les obstacles inattendus. Des vêtements posés avec difficulté. Des grommellements et des râles de mécontentement. Puis une course.

Et des bras forts enserrant le maki avant qu’il ne touche le sol, le pressant contre un torse musclé, promesse de protection.

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