La vie devant soi

La vie devant soi – Sérénité 2/15

Midorima savourait sa boisson, fermant les yeux.

Lorsqu’il les rouvrit, il réussit à masquer sa surprise face au regard bleu de son voisin récent.

-Tu es en retard, lui annonça-t-il. Oha-asa a prédit que les Verseaux auront des soucis de timing.

-Tu n’as pas attendu trop longtemps ?

-Une dizaine de minutes, au moins. Le temps d’obtenir un café.

Il héla la serveuse afin que Tetsuya puisse passer commande. Avec sa tendance à s’effacer, ce n’était pas toujours facile et, étrangement, il n’avait pas vraiment envie de subir le manège pour obtenir de l’attention de la part du personnel.

-Tu étais à l’entraînement, j’imagine.

-Oui, c’est pour ça que je suis en retard. On a doublé les efforts, donc nous finissons à des heures aléatoires, pire qu’avant.

Il remercia la serveuse qui lui apportait son chocolat viennois. Il aurait bien voulu un milkshake, mais ce n’était pas dans les services du café. Il se consola avec une boule vanille à laquelle Shintarô lançait des petits coups d’œil envieux qu’il cachait tant bien que mal.

Il décida alors de se replonger dans son café, bien trop amer à son goût. Il reposa la tasse et ouvrit la bouche, s’apprêtant à dire quelque chose, mais fut coupé dans son action, une cuillère glacée s’engouffrant entre ses lèvres. Par réflexe, il les ferma, emprisonnant le couvert avec.

Le goût de la vanille envahit ses papilles. Oh.

Sans rien ajouter, Tetsuya récupéra son ustensile et reprit sa dégustation. Il garda son attention résolument fixé sur la glace, sachant ô combien son petit ami était gêné bien qu’il appréciait l’attention. Juste qu’il ne souhaitait pas s’étendre dessus.

Un discret coup d’œil le conforta dans son idée. Les pommettes rosies, Shintarô remontait fébrilement ses lunettes, à en casser la monture, se perdant dans la contemplation de son breuvage.

Un petit sourire flotta sur le visage du fantôme, attendri. Ah, les tsundere, eux alors…

Ils restèrent ainsi, dans leur petite bulle de bonheur, coupés du monde et se moquant bien du regard des autres clients. Du moins, tant que nul ne pénétrait dans le périmètre invisible qu’ils établissaient dans leurs esprits. Dès qu’il était franchi, ils se redressaient et établissaient une espèce de distance froide.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, les deux joueurs avaient une relation paisible, se comprenant sans interagir, faisant penser à des télépathes. Ou à un vieux couple.

D’un même mouvement, ils se levèrent et attrapèrent leurs affaires, laissant la monnaie sur la table. Ils n’échangèrent pas le moindre regard, le moindre mot, traversant la porte automatique et tournant à droite sans même se frôler. Ils regardaient droit devant, aucune émotion apparente sur leurs visages.

Difficile de les croire en couple et fous amoureux en les voyant ainsi. On aurait plutôt dit deux amis. Voire, de simples connaissances.

Ils n’allèrent pas bien loin, validant leurs badges à l’entrée du métro et entrant dans la rame. Accrochés chacun à une barre différente, ils ne se regardèrent pas, leurs yeux à l’opposé l’un de l’autre.

Ils descendirent au même arrêt et se baladèrent à travers le quartier qu’ils avaient rallié jusqu’à un parc calme, délaissé par les enfants avides de jeux modernes, se plaçant sous un platane fatigué par les ans et par la population tokyoïte.

-Tu as l’air fatigué, commenta Tetsuya.

Shin ôta ses lunettes, se massant l’aile du nez et les paupières, soupirant faiblement.

Une paire de mains se déposa sur ses épaules, tentant de les détendre avec de petits gestes souples, causant quelques discrets gémissements. Mais ce fut encore pire lorsque ce fut deux lèvres taquines qui s’y glissèrent.

-Arrête, claqua la voix de Shintarô.

En temps normal, il aurait été dur, cinglant, mais pas là. Pas maintenant. Pas avec Tetsuya qui continuait de le délasse de ses mains expertes et l’embrassait dans la nuque.

Son corps se collait progressivement contre lui, encadrant ses jambes des siennes. Il y avait un tout petit espace entre eux pour permettre la continuité du massage, mais vraiment pas grand-chose.

Le souffle chaud de Tetsuya aiguisait ses sens, l’électrisant. Les mains sur ses épaules glissaient parfois sous son maillot, par le col ou par les manches, lui laissant des traînées de feu.

Mais ce n’était pas le bon endroit pour se laisser aller, il y avait parfois du passage, n’importe qui pourrait les reconnaître. Le reconnaître.

Les deux mains si chaudes vinrent se caler sur son ventre, sous le maillot, et Tetsuya vint coller son visage à cette nuque douce, soufflant sur quelques mèches gênantes. Il était bien, là, tout contre Shintarô, même si ses cuisses lui tiraient un peu, appréciant peu d’entourer le bassin du vert. Mais même cette sensation de brûlure lui plaisait, d’un certain côté. Non, il n’était pas masochiste, merci bien, mais c’était une preuve supplémentaire qu’il ne rêvait pas, que cette étreinte était bien réelle.

Ils ne se voyaient que trop peu et trop peu de temps. Chaque entrevue était savourée, seconde par seconde, la fin n’arrivant que trop vite, à leur grand regret.

Sous ses airs froids et distants, Shintarô était avide des câlins et autres tendresses que lui prodiguait Tetsuya sans s’en lasser, ayant toujours adoré prendre soin de ceux qu’il aime. Numéro 2 compris.

Et l’heure passait alors qu’ils s’octroyaient un peu de temps pour eux, oublieux du monde, comme le monde les avait oubliés à leur grande joie.

Jusqu’à ce que leurs téléphones ne sonnent de concert, éclatant leur bulle de tranquillité et les secouant.

-C’est Takao, soupira Midorima.

-Kagami, pour ma part.

Ils échangèrent un regard avant de décrocher et de se détourner l’un de l’autre. Des intrus s’étaient immiscés dans leur petit moment de paix rien qu’à eux. Ils le payeraient plus tard. Et chèrement, qui plus est.

-Il va falloir que j’y aille, soupira-t-il de nouveau. Takao m’attend.

Camouflant sa peine du mieux qu’il pouvait, Tetsuya hocha la tête. Il rentrera seul, ce n’était pas si grave, juste désagréable.

Se relevant, le superstitieux rassembla ses affaires quelque peu éparpillées, n’osant pas croiser le regard trop bleu de son petit ami qui fixait obstinément le sol, remettant son masque distant et blasé.

-Fais attention à toi sur la route, lui souhaita-t-il, finalement.

-Toi, fais attention, renchérit Shin’. J’ai déjà vu les portiques de la gare t’ignorer.

Ce souvenir leur arracha un faible sourire. C’était à la fois honteux et hilarant, juste ce qu’il leur fallait.

Se redressant à son tour, Tetsuya s’épousseta et passa une main dans ses cheveux cyan.

-Tu vas à la gare, non ?

-Si si, Takao m’attend à deux arrêts de là.

-Je t’accompagne.

Malgré que ça ne soit pas une proposition, Shintarô savait très bien qu’il pouvait refuser. Mais il n’en fit rien, secrètement ravi de pouvoir ainsi passer plus de temps avec son petit ami. Bon, une simple route de trottoirs gris en goudron, il y avait plus romantique, certainement, mais à défaut d’autre chose…

Une fois encore ils ne parlèrent pas pendant le (trop) court trajet, se contentant d’avancer côte à côte, regardant droit devant eux.

Mais il y avait quelque chose de différent, la main de Tetsuya frôlait légèrement les doigts de Shintarô qui luttait alors pour ne pas rougir.

-À la prochaine, promit le plus petit alors que les portes se refermaient.

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