La vie devant soi

La vie devant soi – Quotidien 7/15

Tetsuya grimaçait dans son sommeil, fronçant du nez et des paupières. Il donnait aussi quelques coups de pieds et de mains dans le vide. Le tout, sans prononcer le moindre mot, aussi silencieux qu’à l’ordinaire.

Appuyé sur son coude, Daiki ne se lassait pas de l’observer. Son bras était parcouru de fourmis, sa joue le brûlait, ses yeux le piquaient. Mais il s’en foutait.

Il serra un peu les dents lorsqu’il se reçut l’un des mouvements. C’est qu’il cachait sa force, le petit fantôme. S’il pouvait juste éviter de l’utiliser comme punching-ball, ça serait génial. Heureusement qu’il était assez mat pour que ça passe inaperçu, tiens… Manquerait plus que son équipe pense qu’il se faisait battre ou une connerie du style, tiens !

Remarquant qu’il s’était égaré dans ses pensées, Daiki en sortit bien assez vite pour pouvoir assister au spectacle du réveil. C’était sa partie préférée.

En effet, Tetsu faisait des grimaces, des mimiques amusantes, et frottait sa tête contre son oreiller -d’où sa coiffure des plus ébouriffées au réveil- grognait… bref, adorable et drôle étaient les deux adjectifs pouvant aisément le décrire à cet instant.

Comme le reste du temps, d’ailleurs.

Un grommellement à peine plus distinct que les autres accentua le sourire de Daiki : on y était. C’était le signe du réveil imminent. Lui plus que tous les autres.

Ça faisait un peu étrange, dit comme ça. Surtout en sachant qu’ils ne partageaient le même lit que depuis assez récemment. Mais ce n’était pas la première fois qu’ils dormaient dans la même pièce, et Daiki n’était pas amoureux que depuis hier (ce qui aurait été un peu ballot). Alors il avait mis à profit les voyages scolaires et les stages en équipe pour ses petites observations.

… Okay, ça faisait carrément stalker obsédé, mais…

Allez, on s’en fout, on n’allait pas chercher à se déculpabiliser face à soi-même.

-Hey… souffla Daiki.

Un grommellement juste incompréhensible passa les lèvres du plus vieux qui paraissait toujours à moitié dans les vapes. Loin de s’en froisser, son compagnon dut lutter pour ne pas glisser ses doigts dans les mèches bleues. C’était plus drôle de le laisser tel quel.

-Petit déjeuner ?

Il prit le nouveau son pour un assentiment et quitta leur couche en direction de la cuisine d’où sortirent bien vite des bruits de vaisselle entrechoquée.

Resté seul parmi les draps froissés, Tetsuya fixa le plafond, l’air passablement vaseux. Il avait toujours un peu de mal à se resituer au réveil, ce dont avait conscience son petit ami, raison pour laquelle il avait pris l’habitude de le laisser reprendre pied avec la réalité. De toute façon, s’il ne le faisait pas, il récupérait un ourson mal léché et tout grognon. Très mignon mais aussi très chiant. Il pouvait le traîner n’importe où toute la journée, faire n’importe quoi avec n’importe qui… et ne recevoir que des grommellements digne des villageois de Minecraft.

Ce n’est qu’une fois les yeux en face des trous que Tetsuya quitta la chambre à son tour, rejoignant la table où son petit déjeuner patientait. Enfin, il n’y avait pas que ça, évidemment, mais disons que c’était un peu le seul truc qui l’intéressait. Même Daiki passait au second plan, si ce n’était plus loin encore.

Sous le regard attendri du joueur, il commença à se nourrir, le regard égaré entre des céréales et une miche de pain. Rien de bien passionnant en temps normal. Mais au petit matin, au lever du lit, on pouvait y trouver le sens de la vie. Au moins.

-Daiki. Tu as un air bizarre.

Se secouant mentalement, il revint à lui, se rendant compte qu’il essayait de faire passer sa cuillère à travers sa propre joue. Mmh, entreprise assez difficile… et un peu douloureuse, au demeurant.

-Bien dormi ?

-Mouais…

Bon, trop tôt pour établir une conversation construite. C’était noté.

Le silence resta de mise pour la suite du petit déjeuner, mais ça ne gênait aucun des deux attablés qui en avaient l’habitude, à force.

Le week-end ressemblait aux autres, routinier et sans heurt.

Tetsuya finit par sortir de sa torpeur et offrit un petit sourire à Daiki alors qu’ils passaient la porte en direction d’un parc à proximité. Dans leurs jambes, Numéro deux n’arrêtait pas de sautiller, paraissant vouloir les mettre à terre le plus tôt possible.

-Du calme, bestiole, râla Daiki en l’évitant comme il le pouvait.

-L’appelle pas comme ça.

Se penchant, Tetsuya attrapa son chien dans ses bras, le câlinant avec affection.

-Raah, mais pose-le par terre ! À quoi ça sert qu’on sorte le promener si tu le portes sur tout le trajet ?

-Jaloux ?

-Complètement, déclara-t-il sans honte.

Sa réaction -si typique- provoqua un gloussement et bientôt Tetsuya se planta sur la pointe de ses orteils afin de lui voler un baiser dont la victime fut plus que complaisante. Hé ! Difficile de se plaindre d’un tel sort !

-Allez, on y va, ou Numéro deux va devenir intenable !

-Il est déjà intenable, soupira-t-il en glissant ses mains dans ses poches.

Le chien partit devant, jappant de temps à autre en leur direction, comme les enjoignant à presser le pas. Mais ses humains n’étaient pas très coopératifs et préféraient rester derrière, se tenant la main, un petit sourire sur le visage. Tss, quelle mièvrerie… Il revint à leurs pieds, aboyant légèrement et repartant aussi sec. Ils allaient venir, oui ?

-Mais il va nous lâcher la grappe, oui, ronchonna Daiki. Va embêter quelqu’un d’autre, le molosse.

Tetsuya leva les yeux au ciel à cet accès d’humeur.

-Vivement le parc qu’il y trouve de nouveaux amis et qu’il nous oublie au moins cinq minutes !

-Cinq minutes, seulement ? Et puis-je savoir ce que tu comptes me faire en cinq minutes ?!

Les joues légèrement colorées, le plus grand esquiva le regard moqueur. Il avait encore parlé trop vite, on dirait bien…

-Bon, peut-être plus que cinq minutes.

-Mais j’espère bien !

Comprenant qu’il se faisait charrier, Daiki ébouriffa les mèches cyan.

-Dis donc, toi, depuis quand es-tu aussi râleur ? Et exigeant ?

-Depuis que j’ai dû m’habituer à un certain niveau de vie.

-Donc, tout est de ma faute, renifla-t-il en croisant les bras.

-Je n’aurais pas dit ça, mais c’est dans l’idée. Quoi ? Demanda Tetsuya.

-Rien. J’attends le moment où tu me sortiras que, de toute façon, tout est de ma faute.

-Mais non, voyons…

L’attrapant par une épaule, il tenta de l’abaisser à son niveau. Allez, encore un effort… Allez…

-T’es trop grand, râla-t-il. Baisse-toi !

Ce n’est pas qu’il ne voulait pas obtempérer, il avait juste envie de jouer. Alors il se contenta de sourire, se redressant un peu plus. Il se reçut alors un regard noir.

Et un furieux coup de pied dans le tibia.

-Bordel, Tetsu ! T’es complètement taré !

-Bon, tu te penches, maintenant ?

-Oui, voilà, voilà… obéit-il.

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