La vie devant soi

La vie devant soi – Ennui 8/15

Akashi observait avec ennui la scène devant lui.

Il jouait avec son appareil, un air de profond ennui peint sur le visage. Malgré l’ambiance des plus agitées, il ne bougea pas d’un poil à peine bousculé par les stylistes en pagaille.

Ce que ça pouvait aller dans les aiguës, ces bestioles-là, d’ailleurs.

Là, au milieu du décor factice et des spots aveuglants, Ryôta paraissait à l’aise, et non comme s’il était recouvert de trois tonnes de vêtements trop chauds sous des lumières brûlantes. Il paraissait raconter des blagues aux autres mannequins présentes qui gloussaient en réponse. Ou alors, il les draguait.

Dans les deux cas, il arrivait à les distraire d’une main de maître, les isolant avec efficacité de l’agitation croissante du plateau de shooting. Tant qu’elles ne se concentraient pas sur les problèmes mineurs qui s’accumulaient, aucune scène hystérique ne se déroulera, normalement.

Les yeux dorés du mannequin quittèrent les visages souriants, balayant la foule du regard avec inquiétude. Il ne s’arrêta sur personne en particulier, le pli soucieux se dessinant entre ses sourcils s’effaçant rapidement lorsqu’il revint dans la conversation.

En laissant traîner ses oreilles, Seijûrô comprit que le problème était interne. Il avait très, mais alors très envie de quitter la pièce sans un regard en arrière, laisser le contrat suspendu et en trouver un autre.

Un autre du genre ailleurs et loin du monde de la mode. Très loin.

Son index tapotait son objectif machinalement, unique indice de son énervement.

Juchées sur leurs hauts talons, les maquilleuses s’armèrent de leurs différents pinceaux, prêtes à remettre une petite couche dès qu’on leur fera signe. Elles avaient passé suffisamment de temps sur chacun des visages présentés pour ne pas avoir envie de recommencer. Et encore moins alors que les contre-temps ne provenaient -pour une fois- ni des photographes, ni des mannequins. Non, pour une fois, les stylistes râlaient et faisaient le gros dos.

Grand bien leur fasse.

-Mesdames, messieurs, nous allons pouvoir commencer la séance ! Pardonnez le retard, nous allons devoir faire de sorte de finir à l’heure prévue, le studio refuse de nous donner plus de temps !

La faute à qui… râla-t-on tout bas.

Vite vite, deux coups de pinceau à poudre, vite vite, on tire sur une manche pour détendre un tissu froissé. C’est encore le branle-bas-de-combat, mais bien plus productif.

Les spots sont recentrés, les mannequins pris à part, les directives s’entrecroisent, les photographes font des mises au point, les décors sont revus.

Akashi ne s’est pas relevé, toujours installé sur un pouf, réglant son appareil photo sans s’intéresser le moins du monde à son environnement. Il prendra ses clichés lorsqu’on lui fera signe.

Il était le meilleur dans son domaine, de toute façon. Et il le savait.

Cillant, Ryôta détourna le regard alors qu’il recevait de plein fouet un des spots en pleine face. Hé ! Doucement les lumières ! Il voulait bien prendre sur lui afin d’apaiser les mannequins débutantes, mais ce n’était pas une raison pour l’éblouir.

Il croisa les prunelles hétérochromes parmi toutes ces couleurs mouvantes. Ah oui.

-Kise-san, regardez-par ici, s’il vous plaît ! Réclama un professionnel.

Obtempérant, il recomposa son visage de scène, son grand sourire lumineux reprenant sa place sur son beau visage, ravissant les photographes qui se mirent au travail.

En tant qu’étoile montante, Ryôta était plutôt demandé. Sa fraîcheur, sa pseudo naïveté, son sourire facile… Un jeune premier dans un monde de requins. Mais ce n’est pas forcément celui auquel on pense qui se fera dévorer.

Il se plia aux demandes, distribuant sourires charmeurs et airs sérieux, prenant les poses avec application, les rendant plus naturelles, se les appropriant. Il sentait les regard sur lui, il savait qu’il les attirait, tel une lumière pour les insectes nocturnes.

Ce n’était pas un métier aussi glamour qu’on pourrait le croire. Il y avait plein d’à-côté que ni les cachets ni les vêtements offerts ne suffisaient à apaiser. Et devoir rester sans bouger dans des habits inconfortables, avec du maquillage irritant et des greluches collées à lui, n’était pas aussi paradisiaque que le pensaient les gens.

Malgré l’étincelle animant ses yeux dorés, il s’ennuyait comme un rat mort, décomptant les secondes dans sa tête. Celles qui le rapprocheraient de la fin de la séance. Celles qui le rapprocheraient du moment où il pourrait tout quitter et redevenir lui-même.

Seijûrô faisait la moue alors qu’il observait les clichés qu’il venait de prendre. Bof. Rien, rien de bien transcendant. Ça sera bien suffisant pour son employeur, évidemment, mais c’était pire que nul au niveau de sa propre estime.

Il les referait bien, il était juste hors de question que son nom soit associé à ces photos ratées, mais il n’avait pas le temps ni les moyens. Ni l’envie, par ailleurs.

-Bon travail !

Cette exclamation résonnait de partout alors que les installations descendaient et que les spots s’éteignaient. Les modèles pépiaient alors qu’elles se faisaient démaquiller, soupirant sur les contraintes qui enserraient leurs quotidiens.

Beaux garçons et vêtements chics n’étaient pas suffisants pour combler leurs vies vides.

-J’ai entendu dire qu’il y avait une fête organisée non loin…

-Vraiment ? Oh, Ryôta, tu viendrais avec nous ?

-Désolé les filles, ce genre de mondanité me gonfle.

-Tss, écoutez-le, maintenant que monsieur a sa propre célébrité, il ne veut pas être vu avec des débutantes comme nous, ironisa l’une d’entre elles.

-Bien sûr que non les filles, voyons ! Se défendit le blond. Je raffole pas de ces frivolités. Mais c’est vrai que le fait que je n’aie plus à me montrer pour obtenir plus de contrats est un luxe dont je ne vais pas me priver. Vous feriez pareil dans mon cas, je me trompe ?

-Non, tu as parfaitement raison, gloussa une autre.

Dans une ambiance bonne enfant, ils se chicanèrent quelques minutes, faisant râler les maquilleurs et sourire les assistants. Ce n’était pas très fréquent comme climat dans un univers aussi compétitif, mais Ryôta avait ce charme qui apaisait les tensions. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles il était aussi apprécié. Et c’était sans parler de son regard doux aux allures un peu naïves.

-Dis-nous, tu vas faire quoi, à la place, alors ?

Sortant de ses pensées, il se reconcentra sur ce qui se passait autour de lui.

-À la place ? Je vais peut-être rejoindre des amis du lycée et on fera une partie amicale de basket.

-Ah oui, j’avais entendu dire que tu étais un joueur très talentueux, avant…

-Je le suis toujours, hé ! J’ai juste moins de temps pour jouer ! Se plaignit-il.

Son air dépité et son soupir mélodramatique firent naître de nouveaux gloussements. Quel mauvais acteur, dis donc…

-Il n’y a que les mauvais sportifs pour se chercher des mauvaises excuses, déclara-t-on dans son dos.

-Ça, ce n’était pas très gentil, Akacchi, bouda-t-il.

En réponse, il haussa les épaules. Oui, et alors ? Ce n’est pas comme s’il s’en targuait. Être gentil ne l’aiderait en rien à avancer dans la vie.

Dans le large miroir, leurs yeux se croisèrent sans se lâcher. Hypnotisés l’un par l’autre.

-Vous… vous connaissez ? Couina la plus courageuse du groupe.

-Nous jouions dans la même équipe au lycée, résuma Ryôta.

Les prunelles peu ordinaires provoquèrent des frissons glacés le long de l’échine des jeunes filles qui se trouvèrent subitement des occupations, laissant les deux hommes seuls dans leur miroir.

-Des amis du lycée, hein ? Répéta moqueusement le photographe. Tu m’as habitué à bien mieux, Ryôta.

-J’ai une réputation d’hétéro à maintenir, siffla celui-ci.

-Même avec moi ?

Étrangement isolés de tous, ils s’embrassèrent.

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