J’en étais à faire joujou avec ma gomme, lui dessinant des artifices de chat et miaulant tout bas. Je sentais que Neo avait fortement envie de glousser sans même le regarder, la table ayant commencé à trembler de manière frénétique, et ce fut encore pire lorsque je fis un remake de Tom & Jerry avec sa souris correctrice.
Oui bah, l’ennuie me rend productif, vous savez ? Et les conneries semblent pleuvoir dans ce cas-là.
-Héraklès ! Siffla la voix désagréable de ma professeure.
À défaut de sursauter, je serrai les dents et fermai les yeux, anticipant les remontrances dont je n’avais cure.
-Comme cet exercice a l’air de vous passionner, allez au tableau afin de résoudre l’exercice !
Et, évidemment, je n’avais rien compris à celui-là. Ainsi qu’aux autres, d’ailleurs, et je ne vous parle pas de la leçon.
-Ce n’est pas parce que vous êtes Grec que vous devez dormir pendant le cours de mathématiques !
Pas besoin de lui faire remarquer que nos nombres actuels provenaient des arabes, ça ne servait à rien. Et si vous vous demandez quel est le rapport avec mon origine, c’est juste que des mathématiciens furent Grecs. Ça va révolutionner ma vie, je sais.
Je repartis à ma place, en traînant des pieds et mon voisin fut envoyé à son tour, m’empêchant ainsi de lui adresser quelques mots. Quand je vous dis que c’est une conspiration. Mais si il y a bien un moment où nul ni personne ne peut nous séparer, c’est la récréation.
Bon, elle ne dure pas non plus une heure et parfois nous devons aller dans des directions différentes, limitant encore plus nos échanges, mais au moins on voit autre chose que les sales trognes de nos camarades.
Moi, ne pas les aimer ? Vous vous faîtes des idées, voyons~
-Hey, casse-toi du passage, kebab !
Pas besoin de me retourner, ce ne sont que des visages parmi d’autres, et des insultes parmi d’autres. « Kebab », « le pauvre » – merci la crise – et évidemment « tafiole ». Car tous les Grecs sont gays, ça coule de source. À se demander comment le pays pour avoir une telle courbe démographique, tiens…
La nation chypriote étant un peu trop obscure, Neoklos échappe à nombre de ces insultes, quand à Gupta, ses origines arabes sont suffisantes pour être tranquille. C’est pour ça que je prête le dos à ces quolibets. Tant que mes amis ne sont pas visés, ça me passe dessus par-dessus l’épi.
-Hellas ? Tu es avec nous ? S’inquiéta Neo.
Sur le coup, j’eus très envie de me lancer sur un débat stérile sur l’état d’être, mais le regard blasé de Gupta semblait me menacer de mort, alors je me contentai d’être affirmatif et de prétexter un peu de somnolence.
Ce n’était pas complètement faux, j’avais veillé tard, le regard fixé sur la fenêtre voisine, cherchant à entrapercevoir au moins un visage de ceux venant emménager. Mais rien.
C’était plus mon côté curieux que stalker, je vous rassure.
D’après les « aveux » qu’avait pu obtenir ma mère, nous allions bénéficier une fois de plus d’une famille monoparentale composée d’un père et de son fils. Ça devenait banal comme situation dans le coin ! Et toujours pas de fille, d’ailleurs…
J’observais pensivement la longue mèche de Neoklos virevolter alors que celui-ci paraissait argumenter avec passion, sur un sujet purement obscur à mes yeux, auprès de Gupta qui, une fois n’était pas coutume, avait laissé sa réserve de côté.
Leurs débats étaient généralement drôles à regarder, je n’allais donc pas me priver d’un pareil spectacle. Quel dommage que je n’ai rien à grignoter !
Je glissai mes mains dans mes poches, m’adossant au mur, un petit sourire flottant sur mes lèvres.
Comme dit plus tôt, je n’avais pas la moindre idée de leur sujet de conversation, et sans doute que je n’y comprendrais rien, parfois ils allaient bien loin…
Comme la fois où ils étaient partis sur une rétrospective du marché de cuivre. Ough… Rien que d’y penser me donnait des envies d’aspirine.
Si on y regardait bien, le visage toujours blasé de Gupta était vivant, ses yeux en tout cas. Ils brillaient un peu, faisant passer les émotions qu’il ne traduisait pas avec les traits de visage.
Je n’ai aucun sentiment amoureux envers lui. Neo et Gupta sont mes frères. De cœur, certes, mais c’est limite des liens plus forts.
C’est ce que me disait ma mère lorsque j’étais enfant. La famille de sang est une obligation, la famille de cœur est une volonté. On ne s’enchaîne qu’avec des gens qu’on souhaite.
