« Agissez comme si vous aviez un besoin désespéré de câlins, de caresses et d’attention. Puis, dès que quelqu’un vous prend dans ses bras, débattez-vous pour vous échapper (de préférence en le griffant un peu au passage). »
Son cœur lui faisait mal. Son cœur saignait.
Métaphoriquement, bien sûr.
Mais même cette simple idée ne suffit pas à le rassurer, à le consoler.
Ses traits masqués, il promenait son regard sur les ruines tachées de sang, sur la terre foulée par des guerriers avides de sang et de gloire. De victoire. De nouveaux territoires.
Ses poings se fermaient convulsivement alors que des sanglots bloquaient sa gorge, formant comme une boule qui l’étouffait. C’était donc ça, mourir de chagrin ?
Ses pas n’avaient pas vraiment de destination précise, il ignorait parfaitement quelle direction prendre. Il n’en avait pas. Il n’en avait plus.
Il n’était qu’une marionnette cassée dont certains fils avaient été tranchés.
Grèce était morte. Eurydice n’était plus.
Elle était partie sans lui, l’abandonnant, le laissant seul dans son projet démesuré. D’ailleurs, il pouvait bien tout abandonner, lui aussi, si il n’y avait plus de raison pour porter à son but une telle entreprise.
Cette constatation le figea. Non. Il ne devait pas être défaitiste.
Non, il ne pouvait… devait, pas partir vaincu.
Ici, sur ces terres, il restait encore deux petites âmes qui attendaient qu’on s’occupe d’elles, qu’on sèche leurs larmes et qu’on leur offre un avenir. Un but. Une voie.
Poussant les quelques obstacles gênant son avancée, Sadiq tentait de repérer le moindre signe pouvant le guider jusqu’aux deux enfants de celle qu’il avait aimé. Ce n’était pas ses fils, mais ce n’était pas une raison. C’était ceux de l’homme qu’il haïssait plus que tout, mais qu’importe.
Ils l’aideront dans sa domination du monde, l’expansion de ses terres.
L’empire allait naître et ils feront partie des pierres fondatrices.
-Ah vous êtes là, chuchota-t-il pour ne pas les effrayer.
Recouvert de poussières, leurs toges abîmées et sales, les deux nations lui jetèrent un regard apeuré.
Bien sûr, elles savaient qui était ce monsieur avec un turban énorme et au visage recouvert, mais ce n’était pas un jour normal, tout le monde était un ennemi.
-Venez, je vais vous emmener chez moi, on va bien s’occuper de vous, je vous le promets…
Ses yeux ne quittaient pas un seul instant les deux frères qui faisaient de même, méfiants.
Alors il poursuivit sur sa lancée, détaillant toutes les attentions qu’ils allaient recevoir lorsqu’ils seront à l’abri à Ankara, loin de tous ces barbares avides de nouveaux espaces.
Les prunelles identiques parurent abriter un nouvel espoir et leurs propriétaires s’approchèrent avec appréhension, les membres tremblants.
À genoux, Sadiq les observait, souriant derrière sa cagoule. Depuis le temps qu’on lui répétait qu’il savait y faire avec les enfants !
Écartant les bras, il se prépara à les recevoir tous les deux dans une étreinte qui les apaisera un temps. Mais seulement un temps.
Neoklos se jeta à son cou, son petit corps se recroquevillant alors qu’il vocalisait sa douleur à s’en déchirer les cordes vocales.
S’attendant à ce que son aîné fasse de même, ou en tout cas dans les grandes lignes, il se tourna vers lui, tendant son bras de libre en sa direction.
Timidement, Héraklès fit quelques pas, triturant le bas de sa toge entre ses mains écorchées, ses grands yeux verts débordants de larmes.
Et, alors qu’il allait enfin rejoindre le bras réconfortant…
Il asséna un monstrueux coup de pied dans la cuisse du plus vieux.
