Allemagne avait l’impression qu’il était en train de mourir.
L’air commençait à lui manquer, le forçant à tirer sur sa cravate pour dégager sa gorge.
Son costume sur-mesure paraissait presque trop petit à cet instant, l’enserrant dans ses coutures, telle une camisole. S’il avait été sujet à la sudation excessive, il aurait dû jeter sa chemise.
Remarque, s’il se mettait torse nu…
Il secoua la tête, histoire de se réaligner avec la situation actuelle, ce n’était vraiment pas le moment de s’éparpiller. Il devait rester concentré. Déjà que ne pas se perdre dans la conversation à venir lui demandera un grand effort…
Raide comme la justice, mais encore plus que d’habitude, Ludwig patientait indéfiniment, le regard vide, à deux doigts de la mort cérébrale, un bouquet de fleurs pressé contre son torse.
Tout le granit, sa chemise lui collait à la peau, sa veste lui donnait chaud, ses chaussures étaient trop petites, les épines lui piquaient les paumes…
Si, dans les trois minutes, son rendez-vous n’arrivait pas… Il envisagerait une carrière d’homme statue. Ça pourrait être bien, ça…
– Allemagne, Allemagne !
Heureusement pour le peuple allemand, il allait pouvoir rester une nation.
– Italie, le salua-t-il.
Le visage de glace, les sentiments aux abonnés absents… Par bonheur, Feliciano était un habitué de son comportement et n’en prit pas ombrage. À la place, il s’agrippa à son bras.
– Tu es là depuis longtemps ? Il y avait des bouchons sur la route…
Le babil léger de l’Italien avait un côté apaisant qui décontracta les épaules du blond et lui apporta un léger sourire aux lèvres. Il offrit les fleurs durant une respiration, s’assurant de son attention.
– Oh, Ludwig, elles sont superbes ! C’est pour moi ?
Le monologue reprit, à peine dérangé par les assentiments qui marquaient son suivi du sujet, pendant qu’il les menait au restaurant où il avait réservé une table pour le déjeuner.
À la base, il avait envisagé un dîner, mais son niveau de tension l’avait finalement convaincu d’avancer l’invitation. Il aurait voulu l’avancer plus, encore, mais cette date avait une symbolique qu’il devait renouveler. Qu’il devait rattraper.
– C’est un beau restaurant ! Tu manges ici souvent ?
– Seulement lors de grandes occasions.
Ludwig aurait pu préparer leur rendez-vous jusqu’au bout, commandant par avance les plats afin d’éviter les recherches fastidieuses mais il savait ô combien discuter avec les serveurs enchantait Feliciano. Et voir son sourire réjoui était un plaisir dont il ne se privait pas.
– Merci de ton invitation, au fait ! Tu voulais m’entretenir de quelque chose ?
– Je… ça peut attendre l’arrivée des plats, parvint-il à articuler.
Tout son courage venait de prendre la première trottinette pour l’Antarctique. Ça allait être pratique, tiens…
Mais son ami était un gentil garçon bien élevé et il n’insista pas, lui offrant plutôt un beau sourire qui donna une poussée supplémentaire à la trottinette mentale et donna envie à la nation de disparaître sur la table.
Le vin et les apéritifs parvinrent à leur table, le ranimant quelque peu et alimentant de nouveau la conversation, au même titre que leurs estomacs, même si celui d’Allemagne était légèrement contracté par le stress.
Les bougies décorant les tables du restaurant n’était pas toutes allumées, essentiellement réservées pour le soir-même, mais il regardait la leur avec une telle intensité que son ami allait finir par croire qu’elle s’enflammerait d’elle-même. Il avait le même regard que lorsqu’il le forçait à l’exercice. Celui qui ne souffrait aucune rebuffade.
Pauvres bougies.
Mais, en parallèle, il sentit son souffle s’accélérer légèrement en même temps qu’une infime chaleur remontait le long de sa colonne.
Cet air sombre éveillait en lui des sentiments refoulés depuis trop longtemps… Beaucoup trop, même, il ferait mieux de ne pas penser à ça, se reconcentrer…
Les plats arrivèrent enfin, finissant d’user les nerfs des deux nations qui avaient fini par se taire, impatients et inquiets.
– De quoi voulais-tu m’entretenir, alors ?
Sa prise sur la fourchette était minime, se donnant un air dégagé, bien loin de ces nuages noirs qu’il pouvait ressentir.
– Je voulais rattraper mes erreurs de la dernière fois. Tu as fait beaucoup pour moi et il est temps que je te le fasse savoir.
Zut, il était devenu trop formel, comme à chaque fois qu’il était dépassé.
– Veux-tu bien sortir avec moi ? Couina-t-il avec empressement.
