Pas un bruit ne filtrait dans le bureau. Juste un stylo paraphant, le froissement des pages tournées et les soupirs d’ennuis de la nation qui s’abîmait les yeux sur de l’administration ennuyeuse.
Mais à travers tout ça, on pouvait percevoir les rires d’enfants.
Fatigué par les dossiers et la police d’impression, Ivan repoussa sa chaise et alla à la fenêtre, contemplant sa vue.
Il y avait en effet des enfants, plus bas, crissant de bonheur et fixant le ciel tout gris duquel s’échappait des flocons.
– Le première neige…
Plus tôt elle arrivait, plus long l’hiver durait.
Ivan soupira mais son sourire resta là. Il aimait la neige. Elle était une partie de lui.
Les enfants s’amusaient toujours, ignorants des pensées de la nation qui les observait, quelques étages plus haut. Leur insouciance lui causa un nouveau soupir.
Cette époque lui manquait. Celle où il n’était qu’un petit frère encadré par ses deux sœurs, à jouer dans la poudreuse. À former des boules de neige et à se poursuivre dans les vastes terres, riant de l’innocence propre de ceux n’ayant pas de responsabilité.
Pas encore.
Quand Rus’ de Kiev vivait encore ses derniers instants et qu’eux ne voyaient pas l’ombre se rapprocher.
Un frisson le parcourut, le secouant, le sortant de ses pensées.
Qu’est-ce qui l’avait fait frissonner, d’ailleurs ?
Il retourna à son bureau et à ses papiers, passant à autre chose.
Ukraine offrait son plus grand sourire, mais il était évident que son plat avait plus de succès. Pour une fois qu’on regardait autre chose que sa poitrine !
Avec un faux petit soupir, elle le déposa sur la table et dut repousser les mains impatientes qui tentaient de se servir les premiers.
– On se calme les enfants ! Tout le monde mangera, je vous le promets !
D’une main de fer, elle régna sur le repas, distribuant les parts et accueillant les compliments d’une sérénité sans égale. Lors des réceptions familiales, elle en était l’impératrice et sa voix faisait force de loi.
À ses côtés, Ivan scrutait les étiquettes des bouteilles d’alcool à la recherche de la perle rare permettant de magnifier les plats préparés avec attention par ses sœurs.
Autour de la table, on pouvait retrouver la fratrie Braginsky, mais aussi les anciens membres du bloc soviétique. Malgré leurs passifs, ça ne les empêchait pas de se réunir lors de certaines occasions spéciales. Telles les premières neiges de l’année.
L’hiver avait toute une symbolique pour eux, synonyme de festivité mais aussi de rigueur et de moments pénibles.
Ils serreraient bien les dents si elles ne risquaient pas d’exploser sous la pression.
Largement imbibés mais toujours maître d’eux, ils avaient fini dans le salon, parlant fort et riant, échangeant anecdotes et souvenirs aussi bien douloureux qu’humiliants.
La bonne ambiance, quoi.
Ce n’était pas une constante, chaque année se passait différemment, toutes les invitations n’étaient pas retournées.
Cette fois encore, Finlande s’était désisté mais avait envoyé une dizaine d’alcools forts pour compenser. Que ce soit pour cause de griefs personnels encore vivaces ou par la proximité de décembre, nul ne savait vraiment. Et, parfois, il valait mieux ne pas trop creuser sous peine de casser de la vaisselle.
– Encore un verre Katyusha ? Lui proposa un Feliks plus rond qu’une queue de pelle et le bout du nez rouge.
– Évidemment, gloussa-t-elle.
De tout le groupe, elle était celle qui avait la meilleure descente, alors elle s’amusait de l’ivresse de son entourage, enregistra quelques détails cocasses qui serviront à pimenter la réception de l’an prochain.
Il fallait bien s’amuser de temps à autre ! Et aux dépens des autres, c’était encore meilleur…
Les verres s’entrechoquèrent, l’alcool glissa dans les gorges, les rires s’élevèrent à nouveau. Et dehors, il neigeait toujours, les flocons paraissaient vouloir les rejoindre, cognant aux vitres avec insistance.
Après tout, c’était eux qu’on était en train de fêter, non ? Alors, pourquoi les laisser dehors ?
