Les rues étaient noires.
Noires de monde et sombres.
À d’autres occasions, les pas seraient plus hésitants et pressés à la fois, les ampoules des réverbères n’ayant pas été remplacées depuis des semaines.
Mais des citrouilles marquaient les allées, illuminées de bougies électriques, des torches fluorescentes aux images horrifiantes délimitaient les porches des différentes propriétés. Des rires sinistres pré-enregistrés ponctuaient les allées et venues des groupes, provoquant amusement et effroi.
– Des bonbons ou un sort ! Claironnait-on un peu partout.
Partout, de déguisements se frayaient un chemin, bousculant d’autres costumes dans un fouillis de couleurs et de joie.
– Attends, Alfred, attends ! Tu vas trop vite !
Esquivant un groupe d’enfants surexcités, Matthew parvint finalement à la hauteur de son frère, respirant fort, plié en deux.
– Les parents nous ont dit de rester ensemble, t’es nul… Pourquoi tu ne m’attends jamais ?
– Parce que ça te prend toujours un demi-siècle pour faire un mètre. J’en ai marre de toujours t’attendre. Les meilleurs bonbons sont déjà partis et si ça continue, il n’y en aura plus du tout ! C’est donc toi qui es nul…
– Même pas vrai, grommela-t-il.
Il remit en place son masque de hockey et rajusta sa prise sur le manche de sa machette en plastique.
– Bon, on commence ?
– C’est toi qu’on attend, je te ferais remarquer.
Très digne dans son costume de rescapé d’apocalypse, Alfred attrapa sa main et le traîna après lui, à l’assaut de la première maison à la fin de la rue où déjà l’activité se raréfiait. Soit on arrivait à la fin des provisions, soit les propriétaires prévoyaient de bientôt se coucher.
Dans tous les cas, il fallait presser le pas histoire de ne pas rater le coche.
Les paniers en forme de crâne humain alourdis de friandises, les deux adolescents poursuivaient leur tour du quartier résidentiel, saluant ceux qu’ils connaissaient.
Entre eux deux, il n’y avait pas de conversation, aucun mot d’échangé.
La cohabitation forcée connaissait des hauts et des bas, que ce soit par le caractère violent des Kirkland confronté à celui plus doux des Bonnefoy, ou l’homophobie latente d’Alfred par son incompréhension de la situation.
Découvrir à douze ans que son père divorcé ne s’était marié à sa mère que pour se conformer à la société était quasiment un traumatisme. Mais apprendre dans la même heure qu’il s’était mis en ménage avec un autre homme, père lui aussi, et qu’ils allaient emménager ensemble dans la semaine…
Le choc et la méconnaissance d’Alfred s’étira sur les années, assombrissant certains jours.
La crise d’adolescence fut dévastatrice et bien des reproches furent échangés avec plus ou moins de justesse.
Des trêves furent imposées entre chaque membre de cette famille recomposée, comme cette soirée d’Halloween où les deux nouveaux frères imposés étaient partis en quête de sucreries rien que tous les deux.
– Bonjour tous les deux, votre soirée s’est bien passée ?
Francis embrassa le front de Matthew et servit Alfred en café avant son propre bol.
– Vous êtes rentrés tard, la récolte était bonne ?
– Très bonne ! s’exclama son fils.
– Ho ho ! Va-t-il falloir prévoir des rendez-vous chez le dentiste ?
– Papa !
Père et fils se chamaillèrent joyeusement sous le regard à la fois blasé et envieux du troisième présent. Mais à force de s’en plaindre, il avait perdu toute initiative affectueuse de la part du petit-ami de son père.
– Tu avais raison papa, nos costumes ont eu beaucoup de succès. Nous avons eu de nombreux compliments.
– Mat’ a fait pleurer un gamin.
La voix grave d’Alfred les surprit mais une fois cette émotion passée, un sourire véritable illumina le visage de Francis.
– Même pas vrai ! Il pleurait déjà avant qu’on arrive !
– Peut-être, mais ses larmes ont redoublé quand il t’a vu.
Ils continuèrent de se chamailler sous les yeux attendris de leurs pères, Arthur les ayant rejoint sans se faire remarquer.
– On va s’en sortir, tu vois ?
