– Je vous sers un verre ?
Il releva à peine la tête, ayant reconnu la voix du numéro deux du club, même si leur rencontre remontait à moins d’une demi-heure plus tôt.
– Non merci. Pas envie de me ruiner.
Il replongea aussitôt le nez dans son verre d’eau, le regard rivé au sol.
Malgré son comportement désagréable qui réussissait d’ordinaire à chasser les importuns, il sentit le canapé s’affaisser sous un poids supplémentaire et se retrouva donc contre son gré en compagnie de l’hôte qui tenait une bouteille d’alcool et deux verres.
– J’ai dit non, répéta-t-il à ce détail.
– C’est mal vu de ne pas boire, et plus encore d’être seul, vous savez.
Il servit la boisson avec toute l’élégance de son emploi, glissa un verre sous le nez renfrogné et s’empara du sien pour le porter à ses lèvres, les y trempant.
– Je ne paierai pas, asséna-t-il en repoussant l’alcool.
– Offert par la maison. Savoure-le.
– C’est quoi ?
– Aucune idée, j’ai attrapé la première bouteille, pendant que le barman ne regardait pas, déclara son voisin sur un ton léger. On vous a déjà dit que vous aviez des yeux magnifiques ?
En effet, sous la surprise, il avait lâché le sol pour scruter le visage de l’hôte qui était aussi resplendissant qu’à son entrée. Un vrai soleil, ce type !
Boudeur, il retourna à son verre, faisant la moue.
– Je vais prendre ça pour un « non ». On trinque ?
Sans attendre de réponse, il choqua les deux verres et le vida d’une gorgée.
– Qu’est-ce qui vous a amené dans notre établissement ? Vous avez l’air de vous ennuyer comme pas possible.
– C’est pas qu’un air. J’ai vraiment pas envie d’être ici.
– La porte est grande ouverte et vous n’avez aucune consommation à payer, alors pourquoi rester ?
– C’est moi qui conduis et hors de question de laisser ma sœur au milieu de ces vautours.
Un petit silence s’installa durant lequel l’hôte se resservit et offrit un sourire étincelant à une cliente qui le fixait.
– T’es pas sensé bosser ?
– Mon travail, c’est de tenir compagnie à ceux passant la porte du club. Vous avez passé la porte et vous êtes seul. Je travaille, donc.
– Je ne compte pas payer ta compagnie.
– Je n’ai pas de réguliers ce soir, nous n’avons qu’à dire que je prends ma pause avec vous. Qu’en pensez-vous ?
– C’est ta manière de fidéliser les nouveaux arrivants ? Maugréa-t-il.
– Vous pouvez m’appeler Hawks. Comment dois-je vous appeler ?
– Fous-moi la paix.
– Ça a le mérite d’être original.
– On me le dit souvent, ouais.
– Oh, un sourire ! Ce modèle en est donc pourvu !
Accoudé sur son genou, Hawks était penché sur son client, souriant largement à son air surpris de lapin pris en plein phare.
– Vous êtes majeur, au moins, s’inquiéta-t-il subitement.
– Oui, souffla-t-il avec exaspération. Regarde !
Il lui colla pratiquement sa carte d’identité dans l’œil, rageur.
Évitant de peu de se faire éborgner, l’hôte récupéra le bout de plastique, recoiffant au passage une mèche rebelle.
– Oh, vous avez trois ans de plus que moi ? Je vous pensais plus jeune, avec cette moue boudeuse enfantine.
Il s’arqua vers l’arrière, esquivant les tentatives dérisoires pour récupérer son bien, continuant de scruter les quelques informations qui lui étaient accessibles.
– Alors « Touya », que faîtes-vous quand vous n’être pas occupés à pourrir l’ambiance des hosts clubs ? Vous allez lire du Lovecraft en maison de retraite ?
– Hilarant. Rends-moi ma carte.
– Sinon quoi ? Vous allez vous allonger sur moi ?
Il agita ses sourcils en plus de son ton tendancieux, afin de souligner leurs positions actuelles : Hawks renversé sur le canapé, tenant à bout de bras le bien convoité, le client s’étirant autant que possible, s’appuyant sur son torse, et pratiquement à califourchon sur lui, son attention concentrée sur le bout de plastique.
Autour d’eux, ils commençaient à attirer l’attention, ce qui n’était pas au goût des employés qui fusillaient du regard leur collègue dont le succès les plongeait souvent dans l’ombre.
Rouge à en prendre feu sur place, Touya arracha sa carte d’identité des mains de l’hôte et s’installa proprement sur le canapé, sirotant son verre, n’osant pas en relever.
Son voisin, de son côté, assura sa mise et offrit un sourire charmeur à tous ceux dont il croisait les yeux, collègue compris.
C’était si difficile de lui en vouloir, à cause de ça… Toujours poli, attentif, dévoué et propre sur lui. Même en-dehors de ses heures de travail !
Il était un naturel.
Ils se turent un nouvel instant, reprenant leur calme.
– Vous n’avez pas répondu.
– Pas envie. Tout comme je n’ai pas envie de te faire la conversation, mais t’as pas l’air de le comprendre.
Loin de prendre ombrage du reproche, son interlocuteur lui adressa plutôt un sourire encore plus éblouissant que tantôt.
Et, malgré lui, il rougit et baissa le nez, les oreilles brûlantes. Ce qui ne suffit pas, évidemment, à le cacher à celui dont c’était le métier.
– Votre sœur a l’air de passer un bon moment, glissa-t-il.
– Poudre aux yeux, marmonna-t-il en réponse. Tout ici n’est qu’un mensonge.
– Vraiment ?
Son ton était si peiné que, malgré lui, il releva le nez pour plonger dans les iris ambrés dont il se sépara avec difficulté.
– D… désolé, je ne voulais pas…
– On ne devient pas tous hôte par paresse, vous savez. Et même ceux-là ne font pas long feu. Personnellement, j’ai repris mes études, et c’est loin d’être gratuit. D’autres ont des vœux de mariages grandioses, des familles malades ou sans-le-sou, d’achats immobiliers… ou tout simplement, apprécient le luxe et ce qu’il nous offre. Comme la prostitution, au fond.
Touya se sentit honteux de son comportement depuis qu’il était entré dans l’établissement, traitant chaque employé comme d’affreux croqueurs de diamants dont le but était de manipuler les clientes pour leur voler leurs richesses avec des promesses creuses, afin de mieux s’en mettre plein les poches. Des profiteurs de la pire espèce, en somme.
– Quoi ? Tu t’attends à ce que je te présente chaque membre pour te parler de leurs motivations afin de faire fondre ton petit cœur de glace et ainsi nous terminerons notre soirée l’un dans les bras de l’autre, à pleurer sur les misères de la vie ? On n’est pas dans un film…
Son sourire perdit de l’intensité et il se carra contre l’assise, croisant les jambes. De la poche intérieure de sa veste, il sortit un étui à cigarettes très sobre mais indéniablement luxueux. Un cadeau, sûrement.
Il en sortit une et l’alluma d’un craquement de pierre à feu, inspirant de longues bouffées de la fumée.
Le contraste avec son comportement de tantôt surprit Touya qui ne savait plus où se mettre, ne pouvant quitter le club sans sa sœur et clairement coupable du changement d’atmosphère entre eux.
– Je suis désolé, marmonna-t-il. Je parle toujours trop vite… C’est pour ça que, généralement, je me tais.
– Donc, soit t’es une vraie carpe, soit t’es blessant. Génial. Même ma machine à laver a plus d’options que toi, tu sais ?
En réaction, il se rembrunit, appréciant peu la pique.
– Tu fais quel genre d’études ? Demanda-t-il finalement.
Surpris, Hawks tourna vers lui des yeux ronds, oubliant sa cigarette.
– T’as dit que tu avais repris tes études. Lesquelles ?
Ce fut à son tour de se rembrunir, se mordant la lèvre inférieure.
– Lycée, lâcha-t-il après un silence. Après, j’hésite entre commercial ou avocat. Ma mère me tanne pour que je sois fonctionnaire. La stabilité de l’emploi, ce genre de truc.
Il écrasa son mégot et joua avec le cendrier avant de le reposer et d’apposer son menton contre ses paumes ouvertes, les coudes sur les genoux.
L’ambiance était devenue étrange entre eux, tendue.
Ce fut à ce moment que le groupe de jeunes professeures se levèrent sans cesser de glousser, ivres, dont la sœur en question qui vint interpeller son frère pour l’inviter à rentre, les mains rouges.
– Je… je vais y aller, déclara-t-il inutilement.
Il rattrapa Fuyumi dont l’équilibre était instable, la faisant s’appuyer contre lui.
– Je vois ça. Besoin d’aide, peut-être ?
Il était évident qu’il ne le proposait que par politesse et ce ne fut pas une surprise lorsque ce fut refusé.
– Passez une bonne soirée et revenez nous rendre visite ! Saluèrent les hôtes en chœur.
Certains allèrent en pause, papotant entre eux, d’autres allant saluer joyeusement les nouvelles arrivantes, reconnaissant des visages familiers.
Hawks, lui, rejoignit ceux dans la cour, allumant une autre cigarette qu’il fuma tout en se moquant de l’attitude du client précédent.
Ce n’était pas très pro, mais on ne pouvait pas toujours l’être. Et il avait fait son minimum auprès de cet homme. Absolument rien ne l’y forçait, par ailleurs, croulant sous déjà bien assez de régulières pour ne pas s’en rajouter, et ç’aurait plutôt dû être aux petits nouveaux ou ceux ayant besoin d’une nouvelle clientèle de s’en charger. Ou même, le gérant aurait dû l’interpeller suite à son refus de choisir de la compagnie ou de consommer.
– Que veux-tu, j’ai toujours eu un faible pour les chats de gouttière, ricana-t-il auprès d’un collègue qui lui demandait sa motivation.
Bien que numéro deux, il attirait bien plus l’attention que le numéro un car plus accessible et toujours prêt à donner un coup de main à ceux qui le souhaitaient, peu importe leurs expériences.
Il n’avait pas une once de vantardise en lui, se moquant de lui plus souvent qu’à son tour, honnête en tout circonstance et solaire à toute heure. Il était facile de comprendre pourquoi les clientes se l’attachaient et que la seule raison pour laquelle certaines étaient absentes étaient un manque de moyen financier.
Évidemment, il n’était pas donné !
– Hawks, l’interpella le gérant, Emi Fukukada pour toi !
– J’arrive !
– La célèbre humoriste ? S’enquit une jeune recrue, des étoiles dans les yeux.
– Celle-là même, lui sourit l’hôte. Mais ne va pas faire ta groupie, elle est là pour souffler et penser à autre chose, compris ?
Il écrasa son mégot et lui adressa un sourire pour appuyer ses propos, vérifiant qu’il avait été bien compris, puis retourna à l’intérieur du bâtiment afin de rejoindre sa cliente.
Enfin du travail !
Plissant les yeux dans l’espoir de décrypter les pattes de mouche de sa coloc, Keigo se tenait devant les rayonnages de l’épicerie depuis dix bonnes minutes, son regard fatigué passant de la liste aux sachets d’épices soigneusement rangés.
Mais qu’est-ce qu’elle avait pu vouloir dire ?
Elle ne répondait pas au téléphone et il était hors de question qu’il rentre sans, car elle l’y renverrait illico après lui avoir gueulé dans les oreilles.
Autant passer deux heures à se brûler la rétine sur ce gribouillis. Avec un peu de chance, il sera traversé par la toute puissance de la réalisation et découvrira peut-être la grande question sur la vie, l’univers et le reste…
Bon, peut-être pas devant le rayon « épices du monde » de l’épicerie du quartier, mais sait-on jamais…
– Oh, monsieur Hawks ?!
À cette interpellation, il se sentir se figer, le froid se propageant dans son corps, alors qu’il se tournait, par réflexe, vers là d’où provenait la voix.
Il se détendit légèrement en reconnaissant la jeune femme venue trois jours auparavant avec ses collègues et dont le frère avait joué les chiens de garde peu commodes.
– Mademoiselle, la salua-t-il avec son sourire charmeur par défaut.
Elle le lui rendit mais elle semblait surtout gênée. Pas bien surprenant, il était loin de son apparence tirée à quatre épingles comme elle avait pu le connaître ce soir-là, mais c’était elle qui avait décidé de l’interpeller, elle allait devoir faire avec !
– Vous êtes en congé ? L’interrogea-t-elle.
Il commençait à être évident qu’elle l’avait appelé par réflexe, vu son embarras croissant.
– Pire, je suis de corvée, soupira-t-il dramatiquement. D’ailleurs, pouvais-je solliciter votre aide ? Mon amie s’est assurée de très mal écrire un article et j’aimerais rentrer avant la tombée de la nuit.
Il radoucit son sourire, le rendant moins commercial, et lui tendit la liste incriminée qu’elle attrapa.
Par habitude, Keigo se pencha par-dessus son épaule, comme si regarder ainsi allait éclaircir d’autant plus cet espèce de pâté étrange, alors que la jeune femme remettait en place ses lunettes.
– Quand elle peut m’embêter, elle y parvient très bien, soupira-t-il.
Surprise de sa proximité, elle sursauta et se tourna vers lui.
– Euh pardon, je ne pensais pas vous surprendre.
Ce fut à ce moment-là qu’arriva un jeune homme aux cheveux blancs, portant des boîtes de conserve, qu’il faillit lâcher.
– Fuyumi ? Glapit-il.
– Ah, Natsuo ! Je te présente… Hawks ? Je l’ai rencontré mardi, après la soirée du personnel…
– Ah. Salut. Vous êtes l’hôte qui a agacé notre aîné ?
– Je vois que ma réputation me précède ! Le fameux Touya, j’imagine ?
– Le seul, l’unique.
Les deux hommes allèrent papoter mais fut arrêtés par l’exclamation de compréhension de la jeune femme qui était parvenue à décrypter l’écriture apocalyptique.
– Du romarin !
– Vous êtes sûre ? Pourquoi elle veut ce truc ?
– Absolument ! Regardez !
Il se pencha de nouveau sur le papier, par-dessus son épaule, pour vérifier.
Oui, peut-être. Au pire, il le lui enverra en pleine tronche…
– Super, merci ! Je vais vous quitter, maintenant que j’ai tout. Passez une bonne soirée !
Il récupéra son papier, offrit un nouveau sourire resplendissant et s’éloigna vers les caisses, après s’être emparé de ce maudit romarin.
Maudit romarin qu’il balança effectivement en plein visage de la jeune fille écroulée sur leur canapé.
– Va prendre des cours de calligraphie, râla Keigo en guise de salut.
– C’est quoi ce truc ?
– La merde qui m’a fait perdre vingt minutes. Je me vengerai lors des prochaines courses, tiens-le toi pour dit !
– Mais oui, mais oui… File la liste ?
Il revint dans le salon pour la lui tendre et retourna dans la cuisine afin d’y ranger les courses.
Elle l’y rejoignait, tenant le romarin d’une main et la liste de l’autre, le nez plissé.
– Kei’… t’as vraiment passé vingt minutes à tenter de déchiffrer une rature ? C’est même pas un mot, j’avais éternué, le stylo à la main !
À nouveau figé, il tourna lentement la tête dans sa direction.
– Tu peux répéter ?
– J’ai jamais demandé d’aromates, mec. J’ai jamais aimé ça.
Moins de dix secondes plus tard, il la poursuivit à travers leur location, lui balançant dessus tout ce qui se trouvait à porté, rugissant tel un lionceau en colère.
Ils finirent par s’écrouler à côté du canapé, Keigo la surplombant et l’achevant de chatouilles.
– Hé ! C’est toi qui a décidé d’en faire ta quête, je te ferai remarquer ! Articula-t-elle difficilement.
– Parce qu’à chaque fois que je rentre avec un article oublié, tu me fais la misère ! S’exclama-t-il sur un ton aigu.
– Roh, pour quoi tu me fais passer ?
– Pas de larmes de crocodiles avec moi, Rumi ! Je ne te connais que trop bien !
Leur petite bagarre se poursuivit encore quelques minutes, les laissant à bout de souffle.
