Secret Santa 2020

Secret Santa 2020 – 2/?

Parmi la troupe de dérangés qui constituaient l’équipe pédagogique, les élèves avaient leurs préférés, et c’étaient souvent les mêmes noms qui revenaient : Guenièvre Carmel, fille infortunée de deux monstres, Bohort de Gaunes qui enseignait le français avec passion, Merlin Wyllt et sa légère folie des plantes, mais surtout Perceval Cymru, censé prêcher ses cours de SES, mais qui divaguait toujours, leur retournant le cerveau et les faisant rêver.

Il aurait mieux convenu à la philosophie, mais les concepts abstraits étaient sa kryptonite. Mieux valait laisser tomber.

Comme en cuisine, par exemple.

L’air perdu qu’il affichait actuellement aurait fait fondre le cœur de n’importe quel iceberg, ses yeux d’un bleu perçant suivant les mouvements du chef Karadoc qui préparait le menu du lendemain.

– Là ! Un bon bœuf bourguignon doit toujours être constitué d’une bonne bouteille de rouge !

– Le proviseur l’a autorisé ?

N’y avait-il pas une loi interdisant de donner de l’alcool aux boulangers ? Ou à un corps de métier salissant… Mais il n’y avait pas de rapport, finalement, si ?

– Le proviseur, je m’en moque ! Personne n’a le pouvoir de me faire modifier mes recette et encore moins celles du patrimoine !

Le cuisinier partit dans une diatribe véhémente qui ne fut apaisée que par l’arrivée de son épouse Mevanwi, venue chaparder un fruit en toute innocence. Ce n’était pas comme si les adolescents se jetaient dessus !

Mais malgré cette logique indubitable, ils se prirent le bec au sujet de la nourriture saine et des habitudes alimentaires de la jeune femme. Perceval prit alors la fuite.


Les dimanches étaient fabuleux.

C’était un avis que se partageait un bon nombre de personnes. Du genre, ceux qui ne travaillaient pas ce jour-là.

Avec un soupir de plaisir, Gauvain se retourna dans son lit, savourant sa grasse matinée.

Il était encore tôt, à peine onze heures, il pouvait donc profiter du calme et se rendormir.

En tout cas, c’était son projet jusqu’à ce qu’un bruit de vaisselles cassées ne retentisse, le faisant grogner.

C’était malin, tiens ! Si toutes les assiettes étaient cassées, comment allaient-ils pouvoir manger ? Les magasins étaient fermés, aujourd’hui !

Il se retourna et remonta la couette par-dessus sa tête, assourdissant les éclats de voix typiques de ses parents. Franchement, ne pouvaient-ils pas attendre une heure décente ? Il y en a qui dormaient, à la fin !

Ses paupières se scellèrent toutes seules alors que le volume sonore augmentait, au rez-de-chaussée, entre Anna et Loth.


Quand il était de repos, Arthur avait la manie de couper son portable pour ne le rallumer que le matin de la reprise. Son travail le lui permettait.

Ainsi, il pouvait se ressourcer, refaire le plein des batteries… et éviter les coups de fil assassins de sa mère pour un énième repas familial où les critiques accompagneraient un rôti desséché, coincé entre sa tante et sa demi-sœur et croulant sous les reproches injustifiés ciblant sa naissance.

À la place, il lisait un bon livre, effectuait quelques thèmes et versions selon son inspiration, allait au cinéma…

Et fixait avec un désespoir croissant le site de rencontres où il s’était inscrit un soir où la bravoure avait pesé aussi lourd que sa solitude. Et quelques bières, aussi.

Son profil était peu rempli mais au moins sa photo était plutôt flatteuse. Elle avait été prise à la cérémonie de fin d’année où il était tiré à quatre épingles, rasé de près et les cheveux noués en catogan.

Une photo valait parfois mille mots… encore plus dans ce domaine-là.

Hélas, ou heureusement, cela ne suffisait pas à ralentir les autres inscrits.

Une fois de plus, son doigt hésita au-dessus de l’option « supprimer votre profil ». Devait-il le faire ou allait-il le regretter dans la seconde ?

Lâchant un soupir de fin du monde, il ferma finalement son ordinateur et retourna à sa lecture. Du moins, il essaya. Il se trouva finalement incapable de se concentrer dessus, jetant des petits coups d’œil en direction de la machine.

Oh, allez… encore une fois…


Conseillère d’orientation n’était pas un métier des plus simples.

Critiqué par beaucoup, sous-estimé par autant, il était pourtant formidable par bien des aspects.

Aux yeux de Guenièvre, c’était le meilleur au monde. Après tout, quoi de mieux que de guider des adolescents dans leurs rêves et de rendre ceux-ci palpables ? Pour elle, c’était une fée, tout simplement. Un genre de marraine qui offrait à ses pupilles les dons pour un futur heureux.

Quand elle avait babillé ça au proviseur Pendragon, celui-ci avait fait une tête bizarre qui lui avait laissé à penser qu’elle ne serait jamais prise dans cette auguste bâtisse. Elle s’était d’ailleurs écroulée dans les bras de sa mère, y pleurant son stress et sa déception… Avant de lui exploser les tympans lorsqu’elle reçut le mail de Lancelot Bénoïc lui annonçant qu’elle était prise.

Elle était la plus émotive de la famille, la plus prompte à réagir. Son père disait qu’elle portait son cœur en bandoulière. C’est sûr, comparé à lui et à sa mère, elle tenait plus de la boule d’émotions que du bloc de glace.

Quant à Yvain, de ses propres mots, il avait la flemme de ressentir.

Chantonnant joyeusement dans les couloirs vides, Guenièvre se dirigeait vers le bureau de l’adjoint afin de lui apporter le résumé des sessions qu’elle avait eues avec les terminales, ces dernières semaines.

Elle aimait bien Lancelot.

À vrai dire, elle aimait un peu tout le monde par défaut, mais c’était un peu plus que ça.

Déjà, c’était lui qui lui avait annoncé son admission. Après, il était très compétent, avait un beau sourire et toujours du temps pour discuter avec elle ! C’était plus que ce qu’elle avait obtenu ces dernières années.

Et ses parents l’estimaient, c’était un fait assez rare pour être souligné.

– Bonjour monsieur Bénoïc ! Le salua-t-elle. Quelle magnifique journée !

– Mademoiselle Carmel. Tout à fait. Le soleil est de retour, ça devrait plaire au professeur d’EPS. Il est encore venu se plaindre des fuites dans le gymnase.

– Le gestionnaire des comptes refuse toujours de donner le nécessaire ?

– Lui et le proviseur en ont encore parlé il y a une petite heure. De ce que les cris m’ont fait comprendre, ce ne sera pas pour cette année…


L’atelier théâtre n’avait pas de salle attribuée mais généralement les élèves se réunissaient dans le CDI, sous le regard perçant du documentaliste.

Heureusement pour eux, ce n’était pas lui qui était en charge de l’activité, mais bien Bohort, le professeur de français, qui se jetait corps et âme là-dedans, galvanisant chacun pour faire ressortir le meilleur d’entre eux.

C’était pour ça qu’il était l’un des professeurs les plus respectés de l’établissement, il était efficace et passionné. Quand il parlait, il était enthousiaste et vous embarquait avec lui jusqu’à ce que sonne la cloche de l’inter-cours, vous laissant tout retourné pour la journée.

Depuis, on s’assurait que ses heures étaient soit avant le déjeuner, soit au plus tard de l’après-midi, histoire qu’ils puissent reposer leurs esprits chez eux. C’était une vraie perte de temps, sinon !

– Tout le monde est bien là ? Demanda-t-il en arrivant. Bien, préparons-nous, échauffons les muscles du visage, grimaçons !

Ce fut le signal de départ pour les singeries, les élèves s’en donnant à cœur joie, poussant divers cris d’animaux plus grotesques et terrifiants les uns que les autres.

Bohort afficha un sourire satisfait face à ce spectacle, et rejoignit le documentaliste qui semblait à deux doigts d’imiter l’équipage d’Ulysse face aux sirènes. Ou la grande bibliothèque d’Alexandrie, au choix.

– Père Blaise, j’ai apporté un délicieux thé aux épices, souhaitez-vous le partager avec moi ?

Il agita un thermos en direction de l’ecclésiastique qui se renferma d’autant plus. Il remonta sa capuche et alla se cacher parmi les rayonnages, rangeant les livres selon son organisation bien personnelle.

– Quel dommage, c’est délicieux ! Et c’en fera plus pour moi… rajouta-t-il pour lui-même.

Il se servit une tasse du breuvage chaud et rejoignit son atelier, dirigeant ses élèves vers un nouvel exercice de diction.

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