Les vacances passent toujours très vite. Eh oui, c’est la rentrée. Déjà. Les enfants sont au proie d’une nouvelle sorte de stress. Ou presque, en fait. Karl est mort de trouille et Vichina est nerveuse. Kurt ? C’est la réincarnation bouddhique. En un sens, 3 ans, bientôt 4, qu’ils allaient dans cette école. Bon, certes, là c’était un nouveau terrain, les primaires étant séparés des maternelles. Mais sinon… Ils connaissent déjà tout ceux qui composeront leur classe, en plus…
Je donnais une petite tape sur la main de Vichina qui ne cessait de se décoiffer en voulant remettre une mèche à sa place. Je ne cherchai pas à les calmer d’une manière ou d’une autre, car je savais que ça ne servirait à rien.
-Bon allez ! C’est l’heure de passer à l’échafaud ! Me moquai-je.
En fait, je n’aimais pas plus qu’eux cette rentrée, car j’avais toujours droit à une réflexion peu agréable. De plus j’allais moi-même faire ma propre rentrée dans peu de temps. Ça allait être la course, ça encore… Heureusement que les voisins se sont proposés pour les récupérer… C’est dans des moments pareils où je regrette de n’avoir personne. Que ce soit de la famille ou autre… Je ne peux pas m’en prendre qu’à moi-même.
-Oui, tonton…
Dimanche… J’avais repris les cours depuis une semaine et je faisais mes devoirs pour l’instant. Avec la reprise des études, il ne m’était plus possible d’aller les voir. Alors on s’appelait, tout simplement.
-Ça va de ton côté ? Lui demandai-je.
-On fait aller, je dirais.
-Comment cela ?
-Rien de particulier, disons que je suis à deux doigts d’attacher le chat par les pieds.
-Ah, c’est que ça, soupirai-je. Je craignais que ce ne soit autre chose.
-Eh non ! Désolé de te décevoir ! Boris ! Rends-moi ce téléphone !
-Mais moi aussi je veux parler à Vanity-jolie ! Hey, ça va ma belle ?
-Boris, répliquai-je d’un ton polaire, rends ce téléphone à Nicolas.
-Pourquoi ? Tu me ferais quelque chose si je le fais pas ?
-Sinon je demande à François de couper les cordes de ta guitare.
-Tu ne ferais pas ça, fit-il d’une voix blanche.
-Naon. Je vais bien, merci. Et toi ?
-Le blues du mois de septembre, toujours. On peut pas faire de concerts à cause des diverses rentrées alors je m’ennuie.
Je souris rêveusement : je connaissais bien ça, l’ayant déjà ressentit.
-Courage, le mois d’octobre approche !
-Ton anniversaire aussi, ricana-t-il.
Je soupirai et allai rétorquer quand la voix changea au téléphone.
-Salut la souris de Saturne.
-Salut le chat de Mars… Alors, tu en fais voir à mon oncle ?
-Bah… c’est surtout que j’ai du mal à composer ces derniers temps, alors tu comprends… marmonna Oli.
-Oui, je vois. Je connais bien ça. C’est stressant et les gens ont tendance à te mettre la pression inconsciemment… C’est chiant.
-Ouaip, soupira-t-il. Résultat, le seul moyen que j’ai trouvé pour relâcher la pression c’est d’embêter les autres. Tu faisais quoi, toi ?
-J’allais me promener, le plus souvent… ou je dormais si je ne pouvais sortir…
-Hum… Et ça fonctionnait ?
-Plus ou moins. Mais au moins j’échappais au stress ambiant.
-Mouais… Je te passe François.
-Merci.
Parler avec François est toujours… assez bizarre comme sensation. J’avais l’impression de parler avec mon oncle auquel on aurait ajouté un soupçon de Boris. Et un peu de Marco, aussi. Enfin, vous voyez le genre…
Peu de temps après, je raccrochai et me remis au travail en sifflotant. Mercredi, j’avais fait un tour à un studio d’enregistrement qui était intéressé par mes dernières compositions. Il m’avait proposé d’enregistrer sur disque, mais sans pour autant m’envoyer sur le marché musical, et je leur en étais reconnaissant. Je ne voulais plus revenir sur scène. Certes, ça me manquait franchement, c’était grisant comme expérience et tout le monde était d’accord là-dessus, mais ce n’était plus pareil à avant. Je n’étais plus seul mais avec des enfants. Je ne désirais pas leur offrir une vie de paillette indirecte, car ce ne serait bon pour aucun d’entre nous.
Rose d’ombre devrait sortir dans peu de temps. Je devrais juste repasser mercredi prochain pour la reprise de certaines chansons. C’était un petit studio mais les gens étaient assez agréables. Heureusement, car il nous avait fallu beaucoup de temps pour mettre en place chaque piste, étant donné que j’avais dû jouer chaque instrument en plus de donner ma voix. C’était assez fatiguant mais tout de même très concluant.
-Je hais les maths, grognai-je.
-Maman ! T’as vu, il neige ?! S’exclamait Vichina depuis plusieurs minutes.
-Oui, ma chérie, c’est la 6° fois que tu le dis, souris-je en grimaçant intérieurement.
-Elle a de la voix la petite, rit Tom.
-M’en parle pas, grognai-je.
-Tonton ? Demanda Kurt. Tu veux bien jouer avec nous ?
L’interpelé soupira, me regarda puis se leva pour suivre les petits qui sautillaient sur place. Je souris en voyant ça. J’étais heureuse que Tom soit passé, même si ce n’était que pour quelques heures. Les petits l’adoraient. En un sens, c’était un peu un Boris ou un Oli plus jeune. Il y’avait même eu la phrase traditionnelle.
« -Plus tard, je me marierai avec toi. »
Je ne pouvais rien dire à cette phrase alors que Tom avait éclaté de rire en demandant si c’était un truc de la famille que les filles tombent amoureuse de leurs oncles.
Je poursuivais la préparation de la pâte à crêpe en écoutant distraitement les cris gais des autres. Vu les bruits que l’on pouvait percevoir, ça avait l’air de bien s’amuser.
-Dis, je me trompe ou Karl ressemble de plus en plus à…
Je sursautai, surprise de la soudaine présence de mon ami. Il m’aide à dresser la table du goûter tandis que la pâte se reposait sous son torchon.
-Je sais bien, soupirai-je. Et je crains les années qui vont venir…
Tom tapota mon épaule en un pauvre geste de réconfort.
-Tom, s’il m’arrivait quelque chose, quelque chose de grave, que ferais-tu ?
J’avais besoin de savoir. Étant donné les problèmes médicaux de mes parents, cela ne m’étonnerait pas qu’il m’arrive quelque chose de semblable.
-Je… Je ne sais pas, avoua-t-il. Je m’occuperais des petits, j’imagine… enfin, en fonction de ma situation…
Il afficha un pauvre sourire que je lui rendis.
-Merci, me contentai-je de lui répondre.
Il passa son bras autour de mes épaules et me pressa contre son torse avant de m’embrasser sur le front.
-Allez ! C’est un beau jour d’hiver, il neige, tes enfants débordent d’énergie, y’a des crêpes et je suis à toi pour la journée ! Aucune raison de se morfondre, en somme !
-Ton français s’améliore de plus en plus, remarquai-je.
-J’ai une bonne motivation, reconnut-il. Les petits, par exemple.
-Ils parlent un peu allemand, tu sais…
-Ah bon ? Pourquoi ? S’étonna-t-il.
-Même réponse que toi, communiquer avec leur famille.
-Mmh… Je peux faire sauter les crêpes, dis ?
-Vas-y ! tu veux une pièce ?
-Pas besoin, j’en ai une !
Il sortit une pièce de deux euros de sa poche et fermai son poing dessus. Je sortis de la cuisine au profit de la salle de jeux.
-Maman, on pourra aller jouer dehors ?
-Après le goûter, d’accord ? Et à condition de bien vous couvrir !
-Promis ! Jurèrent-ils tout les trois.
-Allez, c’est l’heure des crêpes, et connaissant votre oncle, vous ferez mieux de vous dépêcher avant qu’il ne décide de tout dévorer.
-Hé ! S’exclama l’intéressé. C’est pas bien de se moquer des gens !
J’éclatai de rire en l’entendant grommeler envers les mères de familles montrant le mauvais exemple. Je l’embrassai sur la joue en passant à ses côtés, le faisant se taire.
-Maman, c’est dans combien de temps Noël ?
-Dans quelques jours ma chérie.
-Tu crois que le Père Noël a reçu ma lettre, hein ? S’inquiéta-t-elle.
-Oh, pour ça, rassures-toi, il l’a reçu, grognai-je en allemand.
-Horrible à ce point ? Me demanda Tom dans la même langue.
-Une lettre d’enfant de 5 ans, quoi… De la tonne de jouets hors de pris à de la poudre de fée en passant, par un animal de compagnie…
-Ah, d’accord ! Rit Tom. Tu veux de l’aide pour les courses ?
-J’ai déjà tout préparé, mais merci.
-Je leur enverrai le colis traditionnel, avoua Tom.
-Hm…
-Au fait, reprit-il en français, maman voudrait savoir si il y a une possibilité qu’un jour elle voit ses petits-enfants.
-Bien sûr ! Quand elle veut ! Mais si c’est à nous de venir, ça sera hors période scolaire.
-Je lui dirai, sourit le dreadé.
-M’man, on peut aller jouer dans la neige ? S’incrusta Vichina.
-J’arrive…
Faire enfiler à trois gamins surexcités écharpes, bonnets et gants peut être rapidement mission impossible. Heureusement, Tom mit lui aussi la main à la pâte et ils purent se rouler dans l’herbe parsemée de neiges en toute impunité.
-Regarde-moi ces trois-là, soupirai-je. Je les envie d’une certaine manière…
-T’as grandi trop vite, Flo’…
Il se plaça derrière moi et passa ses bras autour de mes hanches, croisant ses mains sur mon ventre. Je me laissai aller contre son torse, posant ma tête sur son épaule.
-M’appelle pas Flo’, grognai-je sans conviction. J’veux plus me rappeler d’elle.
-Je n’aime pas te nommer Vanity. Je t’ai connu Florence, je t’ai aimé Florence. Vanity, c’est quelqu’un d’autre. Quelqu’un que je ne te connais pas.
-Pourquoi n’essayes-tu pas de la connaître ?
-Parce que je n’en ai pas envie. Florence seule m’intéresse.
-Florence t’a fait mal, et Vanity ne te voit que comme un ami. Ce ne sera avec aucune des deux que tu referas ta vie.
Je le sentis soupirer alors que je surveillais l’imagination de mes enfants.
-Non Tom, repris-je. Je en reviendrai pas avec toi. Désolée. Je ne suis pas comme elle.
Elle, c’était Liliane, de son vrai nom Tricia. Ma fausse jumelle, mon ex-meilleure amie et ma guitariste. Elle sortait avec Tom quand moi je sortais avec Bill. Et lorsque ce dernier me laissa tomber, elle fit de même avec son copain au profit de mon ex. Deux connards ensemble, quoi…
-Je sais bien que tu n’es pas comme elle. Toi tu m’aimais vraiment… du moins, c’est ce que j’aime croire…
Je ne dis rien. Je n’avais pas envie de me prendre la tête à éclaircir le sujet. Niveau sentiments, j’ai toujours été embrouillée. À preuve mon oncle. Amour familial, certes, mais aussi amour passionnel. Reconnaissance et déception.
Mon psy m’adore.
-Karl, lâche ton frère ! Non, Vichina, on ne lui fait pas manger de la neige.
Tom éclata de rire.
