Quelques semaines passèrent, et le départ de Boris pour une autre destination et celle de Nicolas pour saluer sa famille s’approchait à grands pas.
Profitant de la sieste des enfants, je me réfugiai dans une pièce non loin de la buanderie et des débarras. Cette pièce était fermée et la seule clé pouvant l’ouvrir se balançait au bout d’une chaîne et cachée sous le col de mes hauts. En ce lieu, j’y cachais mes souvenirs de jeunesse, si je puis dire. Il y a les souvenirs divers et variés de la chanteuse que j’étais et les différentes affaires dont je n’ai pu m résoudre à me défaire. Mes guitares. Mes vêtements de scène. Mes accessoires. Lui.
Il me suffit d’être dans cette salle pour penser à lui en toute quiétude, si l’on peut dire. En un sens, son groupe et lui recouvrent les murs par leurs posters. Ou presque. Il y a deux murs où j’ai préféré accrocher les posters des deux groupes où je jouais. N’est-ce pas ironique ? Ces deux groupes ont vu le jour grâce à mon ajout ou parce que je l’ai voulu. Mon premier groupe avait besoin d’une chanteuse. Le second, c’est moi qui en ait eu l’idée. Il a suffit que je les quitte pour que le groupe périclite. Ça fait du bien à l’égo. Même si Lili cherche à reprendre le flambeau, la barre est bien trop haute. Et pour les autres, ils n’ont même pas cherché à poursuivre l’aventure, à jouer le jeu.
The Bloody et Don’t girl ne sont plus rien pour moi. Juste de bons et de mauvais souvenirs dans lesquels je replonge avec mélancolie.
Pour ma carrière (courte) dans le business, 4 groupes furent très importants pour moi : Indochine (évidemment), Don’t girl (mon 1er groupe), The Bloody (2nd groupe) et Tokio Hotel (si si).
-Tu es là… fit une voix.
-Oui, ronronnai-je. Je prends un bain de passé.
La personne s’assit auprès de moi sur le canapé et je me blottis contre son torse. Nos deux regards semblables s’arrêtèrent sur un poster des Bloody.
-C’était au tout début, commentai-je.
Le fond était rouge sang. Lili et moi étions dos à dos au centre, un micro à ma main et elle s’appuyait sur une guitare. Je levais la tête et elle regardait à terre. Nini était en tailleur par terre, sa basse tenue droite entre ses jambes. Didi, elle, tournait le dos, un bras en l’air, l’autre collé à sa taille, et le visage de profil. Elle tenait ses baguettes à chaque main. J’aimais bien ce poster.
-Ça se voit. Tu as les yeux qui étincellent.
Je haussai un sourcil.
-Depuis ta grossesse, les étincelles s’éteignent peu à peu. En fait je n’en ai plus vu depuis bien longtemps. C’est ce qui m’avait plu chez toi, au tout début.
-Hum… Tu crois que ça aurait marché entre nous ? Lui demandai-je.
-Peut-être. Mais notre relation se serait peut-être modifiée peu à peu.
-Donc c’est mieux que l’on se soit arrêté à temps ?
-Je crois, oui. Et de plus, ta ressemblance si frappante avec ta mère n’a pas aidé. Je ne sais pas si je voyais ta mère ou toi.
-Parles-moi d’elle, s’il-te plait…
-Que veux-tu savoir ? Elle est entrée dans la vie de Stéphane et moi, telle un ouragan. J’étais tombé amoureux d’elle dès les premiers instants. C’est cliché, je sais. Mais c’est mon frère qui a su la séduire à ma place. Quelques années passèrent et elle sortit par la petite scène.
-À quoi ressemblait-elle ?
J’étais curieuse par nature, mais là encore plus. Il était tellement rare que Nicolas me parle de Viridiana, ma mère. Je savais juste qu’elle était morte avant mon père et un an après ma naissance. Affaiblissement cardiaque.
-Eh bien, soupira mon oncle en jouant avec mes cheveux. Elle avait des cheveux un peu bouclés et châtains foncés, ses yeux étaient gris-bleu, sa peau un peu mate… Elle était plus grande que la plupart des filles, ça m’avait frappé comme détail. Elle était aussi très fine. Elle avait toujours le sourire aux lèvres et semblait communiquer sa bonne humeur à tout le monde. Elle était un peu une sorte de soleil, quoi…
Je me pelotonnai un peu plus contre lui. Sa voix était un peu triste, mais on sentait qu’il s’était fait une raison, qu’il avait fait son deuil. Je ne dis plus rien, le laissant seul avec ses pensées alors que je me perdais dans les miennes.
J’attrapai un album photo quelconque et l’ouvrit. C’était celui d’avant la formation des Bloody. Tricia, Gustane, Georgette et moi étions amies. Je ne les avais pas rencontrée comme ça par hasard chez un producteur ou un conservatoire quelconque.
-Ah, vous êtes là ! S’exclama Boris en entrant subitement, me faisant ainsi sursauter.
Je lançai un regard noir vers le trublion. La discrétion et lui ça fait deux. Sauf quand celle-ci lui sert à faire peur aux gens ou une autre force. Bref.
-Tu voulais quelque chose, gremlin ? Demandai-je finalement.
Fermant la porte derrière lui, il entra complètement dans la pièce et laissa voguer son regard sur tout ce qui composait la décoration. Il s’approche du coin où j’entreposais mes guitares et les observait, bras croisés dans le dos.
Je l’observais du coin de l’œil, m’attendant à une connerie quelconque.
Puis, il tendit le bras et sortit une guitare électrique rouge sang. Elle était toute simple, toute banale. Aucun motif ni rien. Passant la bretelle à son épaule, Boris en joua un peu, profitant pour l’accorder.
-Je pensais pas que tu l’avais encore, lâcha-t-il.
-Faut croire que si…
-C’est vrai que ça rappelle des souvenirs, fit pensivement Nicolas.
-Tu m’étonnes…
C’était vraiment mes premiers pas. Je n’étais pas une élève extraordinaire, je n’avais pas de don spécial au niveau guitare. Mon truc c’était la flûte à bec. Je ne sais pas grâce à quel miracle cela fut fait. Je sais juste qu’un soir je me suis retrouvée sur une scène de concert avec des fans en furie devant moi. J’avais du passer les semaines précédentes à m’entrer dans le crâne des partitions inconnues et tarabiscotées.
-Et pourquoi je me suis retrouvée à jouer avec vous, en fait ? Je me suis toujours posée la question…
-Ton prof était un ami de la famille et il nous avait vanté la mémoire d’une élève. C’est ça qui nous a motivé. On avait moins d’un mois pour trouver un ou une guitariste qui serait capable de remplacer Oli durant une période indéterminée.
-Il s’était fait quoi ?
-Poignet brisé, un truc du genre, marmonna Boris tout à ma guitare.
Je hochai la tête, satisfaite de la réponse. Je n’avais pas osé leur poser question durant notre période de « co-opération ». Puis je l’avais oublié.
-C’est vrai que c’était assez bizarre au début. J’étais la seule fille et en plus vous aviez plus du triple de mon âge.
-Eh ! On était pas aussi vieux ! S’insurgea Nicolas.
-Bah si. J’avais 12 ans.
-Ça te fait quel âge ? S’intéressa Boris.
-J’ai 19 ans.
-Et Nicolas 52 ans…
Je souris. C’est vrai que notre écart d’âge était de beaucoup.
-Viridiana et Stéphane se voyaient très peu à partir de la célébrité de notre groupe. Et puis Viri était de constitution fragile… Ils ont eu beaucoup de mal à avoir Vanity . Même si ils avaient vécu plus longtemps tous deux, Vanity aurait été leur seul enfant naturel.
Je ne disais mot, préférant réfléchir aux propos énoncés précédemment.
-Sinon, tu nous cherchais pour une raison précise ?
Boris reposa la guitare avec soin avant de poursuivre ses fouilles.
-J’étais tout seul, voilà tout, répondit-il sans nous regarder.
-Les petits dorment ?
-Oui oui…
Il fit rapidement le tour avant de se laisser tomber sur le tabouret en face de nous.
-Au fait, pourquoi t’as appelé ainsi tes enfants ?
-Une petite touche de fantaisie.
-Comment ça ? S’étonna Boris.
-Eh bien, déjà c’est par ordre alphabétique. Karl est le premier. Puis le son « k » présents dans leurs prénoms l’est aussi dans leur nom. Et puis… ça a des allures allemandes…
-Tu ne leur as pas donné ton nom ?
-Il y a le son « k » dans Sirchis, fit remarquer Nicolas.
-Ils portent le nom de leur géniteur, en effet. Je fais la gueule à Bill, pas à sa famille et encore moins à son frère. Il est un oncle attentionné envers les petits.
Je croisai les bras. J’étais bien d’accord sur le fait que Bill était un connard fini. D’ailleurs, il s’est bien vite mis avec Lili qui a aussitôt lâché ce pauvre Tom. Tom est un ange. Il vient de temps en temps nous voir, accompagné ou non des autres membres du groupe. Pauvre Tom. Notre ancienne relation restera sous la poussière, je ne compte pas la remettre au goût du jour.
-Donc, ils ne sont pas sous le nom de Sirchis ?
-Non ! Ils sont sous celui de Kaulitz. Ainsi, si Bill décide de les reconnaître, y’aura de la facilité.
-Et ils le vivent sans trop de difficultés leur absence paternelle ?
-Y’a des cons partout, soupirai-je.
J’installai mes pieds sur les genoux du guitariste pour rire.
-Est-ce que tu comptes faire quelque chose dans un futur plus ou moins proche ?
-Passer mon bac ? Proposai-je innocemment.
Je les vis se figer. Je haussai les épaules.
-C’est pas nouveau. Je n’avais ni la tête ni le temps pour reprendre mes études depuis ces 4 ans. Maintenant, un peu plus, vu qu’ils rentrent au CP.
-Au fait, tu fais comment pou vivre avec ce genre de train de vie ? Cette maison est grande, tu as une grosse voiture, tu ne travailles pas si j’ai bien compris…
-Et elle a refusé que je m’occupe d’elle, remarqua le vieux chanteur.
–Bloody, tout simplement. Je n’en fais peut-être plus partie, mais je touche encore les droits sur mes chansons, les disques se vendent encore et bien même, et tout le côté magasinier du business… De plus, je compose et chante encore de temps en temps… Puis j’ai jamais été très dépensière…
Voir un peu près de mes sous, de temps en temps.
-Et tu comptes te remettre sur le love market ou pas ? S’intéressa Boris en regardant ses ongles.
Le love market, ou le marché de l’amour. Un délire de Boris pour parler des relations en tout genre.
-Aucune idée, soupirai-je. On verra bien… Et puis, en quoi ça t’intéresse ?
-Mais ma princesse, c’est pour savoir si Oli et moi avons de quoi ragotter tranquillement !
-« Ragotter » ? Tu te mets à inventer des mots ? Me moquai-je.
Nous nous chamaillâmes gaiement dans cette pièce pourtant si habituée aux pleurs, à la déprime et aux silences tristes. C’était… différent. Pouvoir rire malgré les regards fixes sur le papier glacé qui nous observaient, semblant lourds de reproches contenus. Mais quels reproches ? D’avoir réalisé ce que j’avais promis ? D’avoir fuis ce qui ne me plaisait plus avant d’être viré ? Je n’ai pas envie ni besoin de me faire plaindre, et j’ai passé trop de temps à pleurer le passé.
Suite à une bagarre de chatouilles particulièrement virulente, on stoppa tout moment, cherchant nos souffles et riant encore un peu. Nos membres étaient suffisamment emmêlés pour croire que nous avions joués à un Twister. J’avais le haut du corps coincé entre les jambes de Nico, un bras emmêlé avec un des siens, le bas du corps sous le dos de Boris, une jambe au milieu des siennes, l’autre pendante dans le vide, et mon dernier bras coincé sous mon dos.
J’aimais ces moments où on essayait d’oublier un peu tout : notre âge, nos problèmes, notre situation quelqu’elle soit… C’était mieux que la drogue dans toutes les possibilités : gratuit, légal, sociable…
Oui, je sais, ça fait campagne de pub pour des câlins… Je suis irrécupérable, vraiment.
-C’est dommage que vous deviez partir déjà, soupirai-je.
-Déjà, déjà, on passé quasiment un mois avec nous ! Se moqua Boris.
-Un mois, ça peut passer très vite, fis-je remarquer en frôlant mon ventre d’un geste entendu.
Nous étions tous les trois à la gare, j’avais réussit à caser les petits chez des amis à eux pour que les au-revoir se fasse sans complication. J’avais déjà du mal avec mes propres réactions pour devoir calmer les pleurs et crises des enfants.
-Bon, Vanity, j’y vais le premier ! S’exclama Nicolas en indiquant son train d’un signe de main.
En effet, les deux adultes avaient réussis à choisir deux destinations absolument opposées.
Il s’approcha de moi et je lui souris.
-Indokiss ! S’exclama Boris en passant ses bras sur nos épaules.
Vous savez ce qu’est un Indokiss ? Une simple pression des lèvres, en gros. Un baiser chaste, quoi.
J’agrandis mon sourire et obtempérai docilement.
Malgré que je savais très bien que Nicolas Sirchis était dorénavant mon oncle, ça n’empêchait pas le fait que mon corps se rappelait de chaque caresse que nous avions échangé lors de notre relation passée. C’était donc toujours quelque chose d’assez nouveau.
-Oui ! S’enthousiasma Boris.
-Boris, rassures-moi, tu sais être sérieux ? L’interrogeai-je.
-Bien sûr que oui ! S’insurgea-t-il.
Nous soupirâmes de concert tous les deux. Puis mon oncle nous quitta, pressé par l’heure.
-Bon, eh bien, il n’y a plus qu’à attendre ton train, remarquai-je tranquillement.
-Oui. Il devrait arriver sans une demi-heure, sauf imprévus.
-SNCF et imprévus c’est des quasi-synonymes.
-J’te l’fais pas dire, ricana sarcastiquement le guitariste.
-Tu veux t’asseoir ou tu préfères attendre debout ?
Il haussa les épaules et attrapa son bagage alors que je me dirigeais vers des sièges bien heureusement vides. Certes, je pouvais rester des heures debout, merci les concerts et autres, amis bon.
-Sinon, tu n’as pas de problèmes ?
-Nico m’a déjà posé la question, répondis-je.
-Sauf que tu as tendance à lui cacher le pire, vu que c’est ton oncle. Je te connais ma petite fée.
-Arrête de m’appeler « petite fée », grognai-je.
-Mais c’est ce que tu es !
Il enfonça plusieurs fois son index dans ma joue en ricanant, comme l’on fait à un enfant en bas-âge. Je croisai les bras et le fixai d’un regard neutre, attendant qu’il ait fini.
-Aux dernières nouvelles, je ne suis pas minuscule.
-Tu es plus petite que moi !
-Tu es un troll, alors.
On se bouda durant de bonnes minutes, puis le train fut annoncé.
-Bon, eh bien, c’est à moi d’y aller cette fois-ci !
-Oui…
-Allez fais pas cette tête ma belle ! On se reverra après les vacances !
-Mmh…
-Allez un bisous et je disparais ! Continua-t-il.
Il avait bu du jus de ressort ou quoi ?
Je relevai la tête pour le regarder et il pencha la sienne. Je ne réagis pas avant qu’il ne se soit redressé.
-Un indokiss ? Hasardai-je, étonnée.
-Ouaip ma belle ! Rit-il.
-Je vais te tuer, grognai-je en sautant sur mes pieds. Prépare-toi à mourir !
-Mais oui, mais oui, se moqua-t-il en se mettant tout de même à courir vers son train.
Je le vis s’arrêter à côté de la porte de son wagon avec un sourire vainqueur. Je lui sautai dessus et l’enlaçai. D’abord surpris, il passa à son tour ses bras autour de moi.
-Hey baby doll, je vais pas mourir dans un accident de train, tu sais, murmura-t-il.
-Oh, ferme-là, abruti, marmonnai-je. J’suis tactile, j’suis tactile ! Point barre !
J’ai toujours cherché des étreintes quelqu’elles soient. C’est un truc à savoir sur moi, plus essentiel que le reste.
Je le sentis me serrer un peu plus fort le temps d’une seconde avant de m’embrasser sur le front. Je le lâchai alors et l’aidai à s’installer à sa place puis je ressortis du train. Le voyant faire me faire une grimace, je lui tirai la langue. Il continua à faire des visages tous plus drôles les uns que les autres, et je finis par le suivre. On s’arrêta qu’une fois le signal du départ donné. Il m’adressa un signe de la main que je lui rendis.
Je regardai le train partir sans rien dire puis fis volte-face. Démarrant la voiture, je la dirigeai vers la maison, sans vraiment y faire attention. J’entrepris le ménage et le rangement sans y faire attention, comme en état de transe. Les au-revoir ont toujours eu cet effet-là sur moi. Heureusement, j’ai toujours fait de sorte que nul ne s’en aperçoive…
