Les facéties des lumières

Les facéties des lumières – 2/?

Bilbon s’affala presque contre la paroi de l’ascenseur, les yeux plissés et les cheveux plus désordonnés que jamais.

La soirée de la veille avait tourné en boucle dans sa tête, le hantant dans l’obscurité de la nuit.

Il s’en voulait pour avoir agi et réagi de cette manière, bien loin de son attitude habituelle. Par les Valar, qu’avaient dû penser les gens du café ? Et ceux du speed dating ? Et, pire encore, cet étudiant ?

Sa main rencontra son visage à nouveau en se rappelant qu’il ignorait son nom.

Pas comme si il comptait lui courir après, il était hors de question d’entrer dans cet affreux engrenage, avec un jeune homme ayant vingt ans de moins et plus de barbe qu’il n’aura jamais !

Les portes s’ouvrirent dans un chuintement discret et il s’avança dans les couloirs, poussant la porte vitrée où son nom était visible, saluant son assistant qui le lui rendit avec une pile de courrier en prime. Et un café, bien sûr.

Divin café.

Bilbon n’arrivait que très rarement après Ori, généralement c’était suite aux plans de Gandalf que ça arrivait. Donc, il savait comment s’organiser dans ces moments-là.

Il laissa ainsi son supérieur prendre son temps pour savourer son breuvage et terminer de se réveiller pour l’informer de son emploi du temps qui, une fois n’est pas coutume, allait sans doute l’achever.

– Je déteste les jeudis (*), couina Bilbon suite à l’annonce.

– Pourquoi vous ne les prenez pas comme jour de repos ? s’étonna Ori.

– C’est pire à la maison, avoua-t-il, dépité.

C’était aussi celui de Gandalf, il le prendrait comme une invitation à l’entraîner dans pire, encore.

Cette pensée déclencha un frisson incontrôlé qui le secoua des pieds à la tête.

Ori lui adressa un sourire compatissant durant trois secondes avant de rechausser ses lunettes et de retourner à l’écran de son ordinateur, reprenant là où il en était, congédiant implicitement son supérieur hiérarchique.

Ce dernier poussa un soupir à fendre l’âme et poussa une autre porte, rejoignant finalement son propre espace de travail.

Il lui restait exactement neuf minutes pour retrouver un visage humain, lire les cinq épais dossiers et comprendre l’intitulé de la première réunion.

Ça allait le faire.


La fin de la journée le retrouva plus mort que vif et en tentative désespérée de fusionner avec le bois de son bureau.

– J’y vais, bonne soirée, monsieur Sacquet, à demain.

Un bruit incompréhensible sortit contre la surface du meuble, qu’Ori prit pour une réponse et une formule d’au-revoir.

Ça faisait cinq ans maintenant qu’il travaillait au sein de la compagnie Touque et trois au poste qu’il occupait actuellement. Les manières de son patron lui étaient connues.

Il savait donc que celui-ci lui avait aussi souhaité une bonne soirée et remercié de son travail de la journée. Que lorsqu’il aurait réussi à se décoller de son bureau, il se traînerait jusqu’à l’ascenseur puis à l’abribus en face, s’écroulerait dans son lit et reviendrait le lendemain une heure avant lui, l’air de rien, un sourire aimable aux lèvres.

Entre le bourreau et la victime. Sauf qu’il jouait les deux rôles.

Et, en effet, c’est ce qui se passa, à la virgule près. Il fallait juste ajouter un sourire fatigué et une tâche d’encre sur le bout des doigts.

– Bonjour monsieur Sacquet, prêt pour une nouvelle journée ?

– Il va bien falloir, Ori, répondit-il avec un pauvre sourire.

Les journées se ressemblaient, dans le fond, Bilbon s’épuisant sur des dossiers aux polices minuscules et Ori remplissant sa tasse à intervalles réguliers.

Même l’exercice incendie ne les troubla pas, les faisant juste sursauter.

Par contre, le savon que les responsables de la sécurité leur passèrent, ça les ralentit quelque peu.

Même la proximité du week-end ne les secoua pas, tout juste échangèrent-ils un sourire en même qu’un « bonne soirée, à demain ».

Samedi sera le dernier jour de cette lourde semaine et, l’un comme l’autre, ils avaient hâte qu’il ne soit plus qu’un lointain souvenir.

Et, en effet, dimanche fut fabuleux pour Bilbon, alors qu’il se retournait dans son lit, savourant le confort des draps et le plaisir de n’avoir rien à faire.

Il soupira de bonheur, s’enterrant sous les couettes un peu plus, ne laissant plus qu’une touffe de cheveux bouclés de visible.

Il en ressortit bien vite à la sonnerie de son téléphone qui était bien bruyant, comparé au silence relatif précédent.

Tâtonnant la table de chevet, il attrapa son mobile, débrancha le chargeur et se réenterra sous sa couette, décrochant.

– Gandalf, si tu veux encore me soumettre un de tes foutus projets, je vais porter plainte.

– … Je vous dérange ?

La voix n’était pas celle de son ami. Cette révélation le fit se redresser violemment, virant la literie dans le même mouvement.

– Oh mon… je suis navré, je n’ai pas regardé avant de décrocher…

Se frottant les yeux de sa main libre, il remarqua qu’il était plus de dix heures. Sacrée grasse matinée, dis donc !

– Je peux vous renseigner, monsieur ?

Si ce n’était pas la voix de son ami, il ne la reconnaissait pas pour autant.

– Je m’appelle Thorin, mais à vrai dire vous ne m’aviez pas laissé le temps de me présenter, la dernière fois.

À ces mots, il ne tenta même pas à chercher plus. Ses pensées étaient plus emmêlées que ses cheveux. Alors, il s’enroula plus encore dans sa couette et laissa retomber sa tête sur son oreiller.

– Votre… ami m’a donné votre carte pour que je puisse vous contacter.

« Oh, chouette, un nouveau plan de Gandalf… »

– Écoutez, je suis navré pour le dérangement occasionné par ce crétin, que dois-je faire ?

Son soupir était clairement audible. Assez, en tout cas pour que l’autre personne marque un silence.

– J’allais vous proposer qu’on se revoie de façon plus naturelle, mais j’ai l’impression que nous ne sommes pas sur la même longueur d’ondes.

À lui, cette fois, de marquer un temps d’arrêt.

– Euh…

– On s’est rencontré au café Ravenhill, lors de la réunion des Sugar Daddy / Baby.

Il marmonna quelque chose d’autre mais ça ne paraissait pas le concerner, alors il ne le releva pas, préférant fouiller dans ses souvenirs.

Le nom du café en lui-même ne lui disait rien, mais il ne faisait plus trop attention au nom des lieux depuis un moment.

La réunion mentionnée, par contre…

– L’étudiant en anthropologie ? Couina-t-il.

« Si c’est oui, je m’enferme dans mon appartement et je n’en ressors jamais… »

– J’aurais dû commencer par là, soupira son interlocuteur.

« … Où ai-je rangé les clous ? »

– Donc, pour le rendez-vous ?

Perdu dans ses réflexions, il accepta.

– Je vous enverrai les coordonnées par SMS, dans ce cas. Bonne journée !

Quand la tonalité résonna dans son oreille, il prit enfin conscience de ce qui venait de se passer. Et la seconde d’après pour s’imaginer comment organiser un voyage d’affaires sans que ça ne sonne trop suspect.

Pourtant, la journée n’avait pas trop mal commencée, avec cette fabuleuse grasse matinée… Il était maudit, sans doute.

Avec un soupir de fin du monde, il se réenterra sous ses draps.


Cette fois, c’était avec ses doigts qu’il jouait, à défaut d’avoir une fleur à portée de mains.

– Je ne m’attendais pas à cet embouteillage.

Reconnaissant la voix, Bilbon tourna la tête et perdit l’usage de la parole.

La vache. Il était aussi grand, la dernière fois ?

Il était minuscule, à côté…

– Vous n’avez pas trop attendu, j’espère ?

La bienséance voudrait qu’il prétende n’être arrivé qu’il y a quelques instants. Mais il y avait un petit tas constitué de sous-bocks déchirés ainsi que plusieurs tasses vides, attestant de sa présence depuis un moment.

Tant pis pour la bienséance.

– Je vais éviter de mentir, je pense, déclara-t-il en se raclant la gorge.

Thorin s’assit, souriant en coin. En effet, ce serait compliqué.

– Vous prenez une autre bière ou une balayette ?

Le serveur le fusillait du regard, regrettant sans doute de devoir rester un tantinet professionnel pour ne pas lui transmettre le fond de sa pensée.

Thorin eut le temps d’indiquer sa commande avant que Bilbon ne s’empêtre dans ses excuses, les joues plus rouges à chaque seconde. Il eut un bref répit jusqu’à l’arrivée de leurs boissons où ils purent admirer le dédain furieux du jeune homme.

Un silence un peu gêné s’établit, surtout du côté du fautif qui n’osait plus relever les yeux, par crainte de croiser à nouveau le visage de l’employé.

– C’est bon, il n’a plus l’air de vouloir repasser par ici, souffla Thorin.

– Vous êtes sûr ?

– Affirmatif.

Faisant enfin face à son interlocuteur, Bilbon put retrouver cette couleur bleue si rare et il s’y accrocha avant de reprendre contenance.

– Les embouteillages, vous disiez donc ?


(*) Référence, bien sûr, à « H2G2 : Guide du voyageur intergalactique »

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