Bilbon jouait avec sa fleur.
Il se maudissait intérieurement pour sa nature trop polie et trop gentille qui, une fois de plus, l’avait embarqué dans une nouvelle aventure dont, une fois de plus, il s’en serait bien passé.
Heureusement, cette fois, pas de répercussions physiques ou de descente de la police. Ça ne finira pas dans son casier judiciaire et il n’apparaîtra dans aucun journal.
Mais il n’avait quand même pas envie d’être là.
Il jeta un regard meurtrier à son vieil ami qui, lui, avait l’air de bien s’amuser, effleurant une marguerite en chatonnant.
– Rappelle-moi, encore, ce qu’on fait ici. Quoique, non, ce que moi, je fais ici.
– Prendre du bon temps, mon cher Bilbon, prendre du bon temps ! Travailler ne mène à rien si la maison est vide !
– Je vis en appartement.
Mais Gandalf ne l’écouta pas, prenant une nouvelle marguerite.
Sa jonquille était plantée dans les boucles grises de ses cheveux alors que Bilbon continuait de maltraiter la tige de sa tulipe en la faisant tourner entre ses doigts depuis dix bonnes minutes. Depuis qu’ils étaient assis sur ces larges fauteuils en faux cuir, en fait.
Tout ça était de la faute de Gandalf, de toute façon. Tout était toujours de sa faute.
Après une longue et désagréable journée de travail, Bilbon n’aspirait qu’à rentrer chez lui, boire un bon thé relaxant et tirer sur sa pipe, installé dans son fauteuil préféré. Peut-être même s’offrirait-il le luxe d’un petit livre pour accompagner le tout !
C’est donc avec un petit sourire qu’il passa les portes de l’entreprise pour se diriger vers l’abribus. Il n’aimait pas les voitures et n’avait pas le permis, donc il usait des transports en commun pour ses déplacements.
Mais, hélas, trois fois hélas, c’était sans compter sur Gandalf qui l’attendait devant la porte de son immeuble, avec un sourire qu’il ne connaissait que trop bien. Le sourire des ennuis. Le sourire des plans-trop-géniaux-tu-vas-voir-Bilbon ! Bref, le sourire qu’il arborait toujours avant une de ces aventures foireuses dont il avait le secret.
Alors, Bilbon avait rentré la tête dans les épaules et avait tenté de le semer, se glissant dans le sas. Mais peine perdue, ils se retrouvèrent coincés dans la cabine de l’ascenseur.
Le moment idéal pour Gandalf, vu son magnifique sourire de prédateur. Bilbon couina, telle la proie acculée qu’il était.
Pourquoi diable avait-il choisi de s’installer au dernier étage de cet immeuble, déjà ?
Lorsque les portes les recrachèrent enfin, Bilbon avait mal à la tête et regrettait d’avoir fait la rencontre de son ami. Pour la millionième fois, au moins.
Les mains tremblantes, il glissa sa clé dans la serrure et s’écroula presque sur le paillasson. Allez, encore quelques mètres et il pourrait agoniser dans le confort de ses coussins rebondis.
Il fallait toujours être bien installé pour les plans pourris de Gandalf.
– Non. Je refuse. Bonne soirée.
– Qu’entends-tu par là ? Me souhaites-tu le bonsoir ou constates-tu que c’est une bonne soirée, que je le veuille ou non, ou encore que c’est une soirée où il faut être bon ?
– Va mourir.
Cette voix mourante sortait d’entre les napperons et les couvertures mais ça ne rebuta aucunement son ami qui sourit avant de s’installer à son tour dans le siège confortable.
Comptez sur Bilbon pour être bien.
– Allez, je suis sûr qu’on va bien s’amuser.
Depuis le troisième étage, il cherchait à le convaincre. Ils savaient tous les deux que c’était juste pour la forme, Bilbon finirait par accepter et s’en défendrait à la fin, surtout entouré par les policiers comme la dernière fois.
– Tu sais quoi, je suis fatigué par ma journée, reviens demain pour l’heure du thé. Bonne soirée !
Et lorsqu’il parvint à le foutre dehors, la porte claquée, le dos contre le panneau, il gémit en se rendant compte de sa bêtise. En lui donnant rendez-vous le lendemain, il l’avait invité à reprendre son harcèlement.
Lundi, lorsqu’il reprendra le travail, il sera sans doute plus mort que vif.
Mais qu’elle idée d’être aussi poli…
– Je continue de penser que c’était une folie.
– Arrête de râler, tu vas les faire fuir.
– Quel dommage, alors, ironisa-t-il.
Il écrasa presque sa tulipe sur son nez, dans l’espoir de bloquer sa vue.
La « bonne » idée de Gandalf, du moins la dernière en date, c’était de le traîner tous les deux dans une soirée semblable à un speed dating.
Mais speed dating gay et même, semble-t-il, avec un écart d’âge assez important de ce qu’il pouvait voir.
Du coin de l’œil, Bilbon fixait les gars assis qui paraissaient être dans la même tranche d’âge qu’eux deux. Et si lui frisait la quarantaine… bah Gandalf flirtait plutôt avec la cinquantaine.
Bref, une bonne brochette de salarymen dégueulant d’argents (vu la marque des costumes portés) mais manquant de temps pour partir en quête de l’âme-sœur.
Coup de vieux dans 5, 4, 3, 2…
Presque affalé sur la table, il fixait d’un œil vide son interlocuteur qui, lui, cherchait le sens de la vie dans le fond de son verre. Peut-être que si il l’imitait… ?
Est-ce qu’au moins ce jeune homme était majeur ? Il ne pouvait même pas prendre l’absence ou la présence de pilosité sur le bas du visage comme un indice, étant resté lui-même imberbe malgré ses quarante ans révolus.
On lui demandait encore sa carte d’identité lorsqu’il commandait au bar !
Heureusement, le son aigrelet de la cloche résonna, libérant son pauvre interlocuteur qui changea de table aussi rapidement que la courtoisie le lui permettait.
Allez, encore une heure et ce sera fini. Il pourra alors retrouver son chez appartement et finir sa journée à faire du crochet.
C’était bien, le crochet. C’était apaisant. C’était décoratif….
– Tout va bien, monsieur ?
– Mmh, navré, se reprit Bilbon en se redressant. Vous disiez ?
Allez, ce pauvre jeune homme n’y était pour rien. Il pouvait très bien prendre sur lui, avec un peu de chance, ils passeront un bon moment.
– Bilbon, tu n’es qu’un vieux râleur.
Avec horreur, il se rendit compte que Gandalf gloussait. Vision abominable si il en était.
Il restait dix minutes avant la fin officielle de ce rassemblement et les départs avaient déjà été nombreux, à plusieurs ou tout seul, d’ailleurs.
Ceux qui restaient étaient les célibataires endurcis ou les grands romantiques.
Ou Gandalf pour se moquer de lui alors qu’il avait les yeux rivés sur le cadran de sa montre à gousset, recouverte d’une fine pellicule d’or. Les aiguilles avançaient trop lentement à son goût.
– Et toi une sale canaille. Je sais que tu as fait exprès de me traîner ici pour te moquer de moi !
– Jamais je n’oserais, voyons. Je me soucie de ton bien-être ! Et du mien, par extension…
– Franchement ? Tu crois peut-être que je ne t’ai pas vu flirter avec la moitié de ces jeunes blanc-becs ? Ou même que je suis ignorant de ta liaison avec notre chère DRH ? Quel est son nom, déjà ? Je crois qu’il commence par un G…
– Tu ne peux pas me reprocher de profiter de chaque instant mis à ma disposition !
Et pour souligner ses propos, il recracha la fumée de sa pipe en un rond parfait, narguant son voisin.
– Vantard, marmonna ce dernier. Moi aussi, j’sais le faire.
Mais il avait laissé son tabac et sa pipe chez lui. Tant pis pour cette fois.
– Jure-moi qu’à la fin de cette soirée, tu m’oublies pour les deux semaines à venir. C’est d’accord ?
– Seulement deux semaines ?
– J’aurais bien réclamé un mois, mais tu en es incapable. Tu me l’as déjà prouvé à maintes reprises.
Ils auraient bien poursuivi cette discussions sans intérêt, mais la cloche retentit à nouveau, dernière fois de la soirée. Et, ainsi, les derniers face-à-face.
Serrant les dents et se redressant, Bilbon décida qu’il pouvait faire bonne figure une fois de plus.
Ce n’était rien, un sourire de façade et on n’y voyait que du feu ! Il fallait le connaître pour remarquer l’absence d’étincelles dans ses yeux. Mais pas trop non plus pour débusquer les cernes énormes du gars au bout du rouleau.
Le nouveau jeune homme était d’une stature appréciable, ne put-il s’empêcher de se dire.
À peine cette pensée effleura-t-elle son esprit qu’il se morigéna. Il était hors de question de donner des points à Gandalf !
Il se fixa plutôt sur la feuille de chêne épinglée à son T-shirt. Elle était plutôt jolie.
– Vous avez l’air aussi enthousiaste que moi à l’idée d’être ici…
Il n’avait pu s’empêcher de le relever, l’air renfrogné du jeune homme étant clairement visible.
– Ma sœur et ses fils m’ont piégé. Elle m’a menti sur l’âge présent.
Il se renfrogna d’autant plus en l’énonçant, croisant les bras.
Bilbon, lui, grimaça, autant par compassion que par l’espèce de claque qu’il venait de recevoir.
Lui non plus n’était pas fan de cette idée de « Sugar daddy », mais il y avait été un peu forcé. Séduire de jeunes garçons ayant presque la moitié de son âge n’était pas son passe-temps favori. Ce n’était pas son passe-temps tout court, d’ailleurs !
– Vous m’en voyez navré, se força-t-il à répondre, poliment. J’espère que le moment que vous avez passé ici n’était pas trop désagréable.
– Je fais des études d’anthropologie, répondit-il en haussant les épaules. J’ai un peu l’impression de faire mes devoirs.
– Ah ? Et, euh… c’est bien ?
Il n’était pas dans sa zone de confort mais c’était toujours mieux que de passer l’entrevue à fixer les grains de sucre parsemant le bois de la table.
Surtout qu’il les avait déjà compté trois fois…
– C’est assez intéressant, déclara-t-il laconiquement, portant sa pinte à ses lèvres.
Les quelques secondes qu’il prit pour boire parurent bien longues pour ce pauvre Bilbon.
– Et vous ?
– Oh, rien de très intéressant. Une vie de bureau banale…
Lorsqu’il croisa le regard bleu, il s’arrêta dans sa phrase. C’était une couleur pure comme il n’en avait jamais vu.
– Tellement banal que vous êtes à la recherche d’un animal de compagnie à entretenir ?
Bilbon s’étouffa avec sa salive alors qu’il piquait un fard, le regard rivé sur la table, avec la furieuse envie de fusionner avec le panneau de bois.
– Je ne suis sans doute pas le seul à devoir me remettre en question vu que votre propre famille souhaite que je vous passe une laisse.
Il n’aurait pas dû être aussi directif, mais il n’avait pas aimé le reniflement méprisant à la fin de sa phrase.
Oui, sa vie était pitoyable, et ne parlons même pas de son lit froid depuis trop longtemps, mais il avait quand même une fierté.
– Parce que vous pensez que je me laisserais faire ?
Leurs yeux ne se lâchaient plus. Si Bilbon restait le dos bien droit, les poings sur la table et le visage de glace, l’étudiant, lui, s’était accoudé pour mieux le surplomber, un petit sourire en coin.
Le premier à s’écarter devra s’avouer vaincu.
Mais il n’y eut ni gagnant ni perdant car Gandalf s’approcha pour leur asséner une violente bourrade dans le dos, son impérissable sourire sur le visage.
– Tu as fait ton choix, on dirait, Bilbon ! J’avais raison, tu vois !
Au lieu de répondre, son ami grinça des dents.
– Comment vous appelez-vous, mon garçon ?
Peut-être lui aurait-il répondu, peut-être pas, toujours est-il que Bilbon cria des sons sans sens en agitant les bras et sa chaise.
Lorsqu’il cessa, le souffle court, toutes les personnes présentes dans le bar le fixaient avec des yeux ronds.
– Euh, je crois qu’on va y aller, déclara son ami après s’être éclairci la gorge.
– C’est une bonne idée, couina-t-il pitoyablement.
L’étudiant avait l’air secoué, lui aussi, de la scène à laquelle il venait d’assister. Il fixait les boucles châtains pendant que leur propriétaire reprenait son souffle, la tête contre la table.
Lorsqu’il releva la tête, il avait les joues rouges et n’avait pas encore repris sa respiration. Il sauta de sa chaise, récupérant sa veste et quitter le bar sans un regard en arrière, courant presque.
Une fois que la porte fut fermée, Gandalf fut secoué d’un rire discret alors qu’il fouillait dans les poches de son long par-dessus gris.
– Tenez.
Il tendit un petit carton blanc au jeune homme, l’encourageant à le prendre.
– Passez une bonne soirée.
Le tout assaisonné d’un sourire mystérieux et d’un claquement de manteau tandis qu’il suivait les pas de son ami, remettant son chapeau.
Une fois seul, Thorin retourna ce qui semblait être une carte de visite où, noir sur blanc, « Bilbon Sacquet » était accompagné d’un numéro de téléphone et d’une adresse mail. Mais rien d’autre, pas de nom de société, de grade hiérarchique ou d’adresse physique.
Peut-être les réseaux sociaux ?
Lorsqu’il rentra à son tour, esquivant les autres membres présents de ce speed dating, il fut assailli par ses neveux qui se jetèrent dans ses jambes en ricanant, gourmandés par leur mère.
Mais une fois les enfants calmés, elle eut un sourire machiavélique qui fit gémir intérieurement son frère. Elle ne le lâcherait pas tant qu’il ne lui aura pas conté sa soiré en détail.
Que quelqu’un lui vienne en aide…
