Les journées se passèrent, se ressemblant un peu toutes au fond. Vanina se mêlait à l’équipage sans avoir trop de problème, évitant quand même de rester parmi eux lors des soirées bitures. L’homme était un loup pour l’homme. Il valait mieux éviter les soucis que les chercher. Bon, c’est vrai que c’était étonnant pour un pirate, mais elle savait qu’entre son équipage et elle -nouvelle venue- il y avait de grandes chances pour que le capitaine ne prenne pas son parti pour la défendre.
Elle était en train de nettoyer le pont à grandes eaux, appuyant fortement sur ses brosses pour tenter d’enlever le sang restant de la dernière attaque -suicide- de Marines. Elle grommela encore une fois contre ces abrutis qui n’avaient pas de meilleures ambitions que de nourrir les monstres marins. Franchement, elle galérait à peine à faire disparaître les dernières traces.
-Mais ils leurs font boire quoi chez les Marines ? Il est fait de quoi ce sang ?! S’exclama-t-elle subitement.
-C’est vrai qu’on pourrait se poser des questions, marmonna en réponse le clown à ses côtés.
Ils étaient quelques uns à être assignés à cette tâche, frottant comme ils le pouvaient et avec les moyens du bord, grognant de temps à autre sur ceux qui avaient causés de tels dégâts -Marines comme pirates.
Les échardes provenant des différentes parties du navire s’incrustaient dans les membres des commis au ménage qui n’en pouvaient plus de se plaindre tout bas, sentant bien le regard goguenard de leurs camarades, ainsi que celui de leur capitaine.
-On pourrait peut-être leur porter plainte pour nous saloper nos vaisseaux à chaque fois…
-Et te plaindre à qui ?
-À la marine, tiens !
Elle accompagna ses paroles d’un tirage de langue pour souligner le comique de la situation. Quelques uns rirent alors que d’autres hochaient la tête, consternés, bien qu’un peu amusés.
-Elle finira par se faire bouffer tout cru, cette gamine.
-Pourquoi tu dis ça ?
-Naïve comme elle est, les eaux de Grand Line n’en feront qu’une bouchée ! Prophétisa un acrobate.
Le rire de la jeune fille s’éleva de nouveau alors qu’elle évitait le seau qu’on avait tenté de lui vider à la figure.
Sur le pont, alors que la nuit était déjà tombée depuis un moment, Vanina n’en pouvait plus d’ouvrir les yeux en grand, émerveillée par les pitreries des clowns, l’agilité des acrobates, l’habilité des jongleurs et l’autorité des dompteurs. Elle applaudissait à tout rompre, les encourageant sans fin un peu plus à chaque fois.
Vraiment, elle était contente d’être tombée sur cet équipage plus que tout autre.
Elle était en train de penser ça tout en trempant les lèvres dans sa chope de rhum qu’elle sentit une présence à ses côtés. Relevant la tête, elle sourit de nouveau et leva sa bouteille à la hauteur du dernier arrivé.
-Un verre, capitaine ?
-Volontiers.
Elle le servit alors qu’il prenait place à ses côtés. Ils ne parlèrent pas, les yeux rivés sur le spectacle dispensé par l’équipage, jusqu’à ce que ce dernier cesse, la fatigue rendant les activités dangereuses pour tout un chacun.
-Allez les gars ! L’équipe de quart, à son poste, les autres dans les hamacs ! J’veux vous entendre ronfler à en faire vibrer la cale !
Baggy frappa dans ses mains pour souligner ses propos alors que quelques rires s’élevaient suite à cet ordre, Vanina la première.
-Tu es de quart, ce soir, non ?
-Yep capitaine ! Répondit-elle en se levant et esquissant un salut militaire. Je file à mon poste, d’ailleurs !
Aussitôt dit, elle s’élança sur le mât central, le grimpant avec l’agilité d’un singe. Sa souplesse lui était revenue à force d’exercice, bien qu’elle ne l’avait pas réellement perdue. Elle avait juste… rouillée. Et pas seulement à cause de son bain forcé !
S’installant dans le nid de poule, elle braqua son regard sur l’horizon calme. Enfin, aussi calme que pouvaient être les eaux de la Grand Line !
Elle chantonnait tout bas pour se tenir compagnie alors qu’à ses pieds, elle pouvait voir ses compagnons se charger de la surveillance et de la navigation. Sans prétendre que c’était un poste facile (la météo, un vrai fléau), elle s’estimait chanceuse d’une certaine manière. Enfin, elle n’avait pas non plus intérêt à s’endormir. Elle se ferait rudement sonner les cloches, si c’était le cas !
Ils avaient lâchés l’ancre un peu plus tôt, autant pour charger le log pose que pour remplir la cale. Entre autres choses.
C’est donc une bonne partie de l’équipage qui se trouvait stationnée dans la première taverne venue et pas trop regardante sur ses clients à condition qu’ils paient.
Des gamins s’amassaient en foule pour les entendre raconter les aventures du Calm Belt et des autres océans, posant des questions en tout sens, semblant inépuisables.
Cela faisait sourire Vanina qui s’était un peu éloignée, ses yeux scrutant les avis de recherches qui parsemaient les murs en bois.
Bien que son équipage avait tendance à se faire discret par habitude (être coursé par les marines, c’est chiant), elle savait que certains visages avaient reçus des primes il y a de cela un moment.
-Tu trouves ce que tu cherches ? L’interrogea un de ses camarades.
-Nan, ça me gonfle, bouda-t-elle en portant son verre à ses lèvres.
-Bah ! Grand Line est grand ! Si ce n’est pas ici, c’est dans le Shin Sekai ou dans le ciel !
-Ou sous les océans, marmonna-t-elle de manière imperceptible.
Elle le suivit jusqu’à la table occupée par l’équipage qui se rinçait le gosier entre deux récits épiques.
-Vous nous racontez la légende de Davy Jones, dîtes ? Réclama subitement un petit garçon aux genoux écorchés.
Il y eut quelques rires en voyant ses yeux brillants. Le sujet avait l’air de le passionner.
-Davy Jones est le Seigneur des Océans ! Encore plus que Gol D. Roger ! S’exclama un des acrobates.
Il y eut d’autres cris dans le même genre avant que l’un des membres les plus âgés ne les fasse taire et ne sourit, commençant son récit de cette manière :
-Ma route a déjà croisé celle du capitaine Jones, une fois. Rares sont ceux qui s’en sortent avec le cœur encore dans la poitrine, m’a-t-on dit plus d’une fois. Toujours est-il que je suis encore sur mes deux pieds à enquiquiner la Marine avec ma prime de six cent quarante berrys !
Il y eut des ricanements moqueurs à ce montant dérisoire et Vanina s’étouffa avec son rhum. Si certains prirent ça pour de l’étonnement, du respect ou encore de la crainte, c’était surtout en réaction à sa prime personnelle qui était bien plus supérieure. Enfin bon, chacun avait sa ligne de conduite et son caractère. Surtout le caractère.
-Bref. Je l’ai donc vu alors que je n’étais qu’un simple mousse aux ordres d’un quelconque capitaine pirate disparu depuis le temps. Jones se tenait droit derrière sa figure de proue, le regard fixé sur l’horizon sans rien que ne semble pouvoir le troubler. Un cordage relié au premier mât dans la main, le pied sur le garde-fou, il avait une attitude défiant quiconque se trouvant sur son chemin ! Il suffisait de le voir pour sentir sa force et pour le respecter dans la millième de seconde !
-Et son équipage ? Il ressemblait à quoi ? C’est vrai que c’est une armée de squelettes ?
-Tss, même pas vrai, d’abord, Davy Jones il dirige son bateau tout seul, il a besoin de personne !
Les deux gamins se tirèrent la langue avec application.
-Je peux reprendre ou je vous laisse deviner tout seul ? Grogna Kara, le vieux pirate.
-Continuez, continuez !
Cachant son sourire suffisant derrière sa choppe, il reprit où il en était.
-On pouvait voir monter et descendre le long des cordages des ombres à silhouettes humaines et des shanties étaient repris à travers tout le vaisseau. Les portes claquaient, le bois craquait, les voiles frémissaient. Et moi, simple mousse que j’étais, je captai le regard sombre de Davy Jones qui tourna le regard en ma direction, me faisant un clin d’œil et me souriant presque moqueusement. C’est à ce moment-là qu’un oiseau aux couleurs flamboyantes comme je n’en avais jamais vu, vint se percher sur son épaule et chanta divinement, semblant lui passer un message car il quitta son poste et s’engouffra dans sa cabine, alors que Le Hollandais Volant plongeait sous les flots lentement.
Les yeux gris du vieux jongleur brillaient doucement, au même titre que ceux des deux gamins qui ne soufflaient plus un mot.
-Il n’y eut bientôt plus le moindre indice sur la présence de son passage, même pas des bulles d’oxygènes à la surface, comme si il avait disparu du coin.
-Ou que t’avais piqué dans la réserve d’alcool de ton capitaine, se moqua gentiment son voisin.
Les ricanements reprirent et on le charria sans grande méchanceté.
Profitant du vacarme organisé par ses camarades, Vanina se tourna vers les enfants qui étaient un peu frustrés.
-Davy Jones ne prend à bord de son vaisseau que des marins ayant fait leurs preuves, qu’importe leurs primes, leurs camps, leurs histoires ou leurs importances ! Je vous parie que Gol D. Roger pille son garde-manger au même titre que des marines gradés ! Si vous voulez faire partie de son équipage, va falloir apprendre à nager !
Elle leur fit un clin d’œil et parut trinquer avec une personne invisible. Ou la tête de son voisin, au choix.
Se tournant à nouveau face à sa table, elle dressa une oreille distraite aux propos des ses compagnons, perdue dans ses pensées et le nez dans son verre.
Dans le Shin Sekai, Le Hollandais Volant perça les flots agités et se stabilisa peu après.
Volant en cercle autour du mât de misaine, un grand oiseau aux couleurs du feu chantait. Mais, aussi belle fut sa voix, les notes restaient tristes.
-Oh, ferme-la, Tatiana, grogna une grande femme à la peau sombre.
Ignorant le regard noir de la part du volatile, elle fit volte-face, aidant à débarrasser le pont des algues et autres débris de la mer.
Le grand oiseau piqua en direction du pont, plaquant ses ailes contre ses flancs afin d’y arriver plus vite. Mais ce ne fut pas ses serres aiguisées qui se posèrent sur le bois, mais bien une paire de bottes hautes en cuir.
-Bon, maintenant que notre chère seconde a fini de prendre l’air, elle pourrait nous donner des directives à suivre ?
-La ferme, Aïcha, marmonna ladite seconde.
Elle s’étira quelques instants, faisant craquer les os de son dos avec satisfaction. Passant une main dans ses cheveux courts parsemés de plumes décoratives, elle mâchonna sa lèvre en signe de réflexion.
-Toujours aucune nouvelle de la capitaine ? Demanda-t-elle inutilement.
Les épaules se haussèrent en réponse. De toutes façons, elles avaient plongés depuis Shabaody, voir même un peu avant, donc aucune mouette n’avait pu les rejoindre afin de leur livrer le journal.
-Barbe-Blanche a un réseau étendu, peut-être sait-il quelque chose, avança une fumeuse de pipe.
-Tu veux vraiment qu’on s’approche du Moby Dick ? Grimaça Tatiana.
-Tu as une meilleure idée ? Se moqua-t-elle en réponse.
-J’ai pas d’idée tout court en dehors de fouiller Grand Line dans son entièreté, ce qui ne serait pas une tâche facile, tout le monde n’a pas un fruit du démon aussi utile que le mien, se vanta-t-elle faussement.
Se baissant rapidement, elle évita la brosse à récurer qui passa à l’endroit exact où se trouvait sa tête quelques secondes avant.
-Tu t’améliores, c’est bien. Souricette, prête à scruter l’horizon ?
La voix légère de la petite fille lui répondit de manière affirmative.
-L’aventure commence, déclara la capitaine par défaut.
