Erreur sur la personne [Mozart l'Opéra Rock]

Erreur sur la personne – 2/2

Le temps passe à une vitesse… Cela devait bien faire un mois que le châtain était parmi nous et que son « talent » était mis à mal. Effectivement, ce jeune homme devait se plier aux règles qu’avaient non seulement instauré l’Empereur lui-même, mais aussi les autres compositeurs. Et c’était un pur délice de le voir s’empêtrer de plus en plus. Si si. Une délectation suprême, même.

Mais pour le moment, me revoici à nouveau convoqué chez l’Empereur, accompagné de Rosenberg et de Mozart. Ouais… Moi qui avait presque réussit à l’éviter depuis sa mise en service. Au secours. Surtout que, une fois n’est pas coutume, la convocation n’était non pas effective à la première heure comme pour la fois précédente, mais juste à la fin de notre service, et donc là, je nous refaisais une sorte de remix d’un zombi. La journée avait été très mauvaise. Très. Et donc là, j’avais le regard un peu vide, voir même fixe, et aussi droit qu’un balai. J’étais sur un petit nuage au-dessus du monde mortel. Je voulais juste dormir. Rejoindre mon lit. Et c’est ce qui explique que j’ai sorti la première phrase qui me passait par la tête lorsque mon compatriote s’inquiéta de ma passivité.

-Eh bien, Salieri, que vous arrive-t-il donc ? S’étonna Rosenberg. Vous êtes encore avec nous ?

-Il se passe, Rosenberg, que ma sœur arrive tantôt et que je ne craigne de ne pouvoir l’accueillir lors de son retour à notre demeure, expliquai-je tout en tournant le dos à ce singe de Mozart.

-J’ignorais que vous aviez une sœur, herr Salieri, déclara l’empereur.

-Et pourtant, c’est la stricte vérité, sire.

-À quoi ressemble-t-elle ? S’intéressa Joseph II.

-Elle est ma copie quasi-parfaite, majesté, avouai-je en m’inclinant face à ce dernier. Ou presque…

-Je souhaiterais la rencontrer…

-Ç’aurait été avec plaisir, majesté, mais ma chère sœur ne peut sortir sans chaperon, et je suis bien trop occupé pour m’atteler à cette tache, hélas…

-Si ce n’est que ça, Rosenberg pourrait s’en occuper, remarqua d’un air enjoué le descendant des Habsbourg.

« Et merde » pensai-je. Et je fais ou dis quoi maintenant ? Et ce crétin, ce soi-disant génie de Mozart qui est en train de pouffer de rire bêtement comme la pire des greluches !

-Hélas ! majesté, je crains fort que les amusements de ma sœur ennuient ce cher Rosenberg… Elle est d’un naturel enfantin, vous savez, avouai-je non sans fard et sourire.

J’observai mes pieds tout en disant. Je me remémorais ces parties endiablées auxquelles nous nous adonnions.

-Eh bien ! De ce que j’ai pu comprendre de cette charmante demoiselle, c’est que le chaperon pouvant l’accompagner sans risque de s’ennuyer, n’est autre que notre cher Mozart !

Cette déclaration eut le mérite de faire taire cet abruti qui devait être en train d’imiter des poules.

Toujours est-il que je suis bien, là… Je lui réponds quoi, maintenant, à l’empereur ? Oh mon Dieu… J’aurais dû lui dire la vérité ! « Ce n’est rien, juste que l’idée de retrouver mon petit lit à moi, loin de cet idiot fini de Mozart, me donne des ailes ! » Bah tiens, si je n’avais pas l’air bête… En un sens, l’excuse pourrait être ressortie, expliquant le plus naturellement possible certains moments… Mouais, ça mérite réflexion…

-Elle en sera folle de joie, majesté, je peux vous l’assurer, finis-je par accepter d’une courbette, elle a la passion de la musique, qui plus est…

-Un sujet de conversation en plus, alors mon bon Salieri ! Avec un peu de chance, nous aurons un couple à marier d’ici peu !

Je grimaçai en entendant ça. Ma belle Antonia avec ce… cet hurluberlu ?! Plutôt mourir que voir ça ! Je me ressaisis rapidement même si je continuais à fusiller de mon regard l’autre abruti de blondinet. Qu’il s’approche ne serait-ce que de quelques millimètres de ma Tonia chérie ! Il verra ce que signifie se faire sonner les cloches !

-Voyons, Majesté, vous ne pensez pas quand même ? Mozart avec une Salieri ?! C’est une union tenant de l’utopie ! Commença à fulminer le comte Italien.

Je fusillai ce dernier avant d’ouvrir la bouche pour lui déclarer de ma voix la plus polaire possible :

-Rosenberg, aux dernières nouvelles je suis assez grand pour m’occuper de ce genre de détail, et ma sœur se mariera à la personne qui lui aura ravi le cœur, et non pour la santé de la fortune familiale et de ses terres.

Complètement figé, le comte hocha la tête d’un geste raide, les lèvres plus pincées que jamais. L’empereur semblait réfléchir, l’air préoccupé, tandis que notre dernier génie musical semblait s’amuser follement. C’est vrai que ce n’est pas tous les jours que Antonio Salieri remet à sa place Rosenberg. Certes. Encore moins quand le sujet touche de près ou de loin Wolfgang Mozart. Et encore moins devant l’empereur lui-même. Je sais pas pourquoi, mais je sens que je ne vais pas sortir de la maison les prochains mois… J’envisagerais même un petit voyage dans ma ville natale d’Italie… Si, évidemment, je n’avais pas touché plus de deux mots sur ma regrettée sœur. Bravo Antonio. Vraiment…

-Quand devrait arriver cette chère enfant ? S’intéressa l’Empereur.

Calculant rapidement en mon intérieur, j’estimai une date probable.

-Dans environ un mois, sauf en cas de complication. Les routes sont peu sûres entre mon village natal et la capitale.

Bon, pas tant que ça, non plus. Mais ma sœur avait une réputation déjà pré-établie auprès de la plupart des ressortissants de notre pays. Elle était connue pour son caractère, son naturel, ses avis tranchés et… ses coups d’éventails. Surtout eux, en fait. Antonia avait hérité du caractère tranchant de la famille, et plus particulièrement de la vieille duègne régnante qu’est Maddalena. Une vieille grand-mère sèche comme une figue, fripée comme les pruneaux, brunie par le soleil et un caractère digne des plus vieilles des chèvres !

Je l’aime beaucoup.

Donc, bref, va falloir se préparer mentalement au supplice qui ne se gênera pas pour se dérouler dans les semaines à venir. Que ce soit le fait que ce cher Mozart va sûrement me rendre complètement chèvre, que Rosenberg me réclamera des explications, voir des excuses pour mon comportement absolument inqualifiable ! Et devant sa Majesté, qui plus est ! Ah, Salieri, vous avez intérêt à avoir une histoire qui tienne la route !

Il deviendra cramoisi sous sa poudre blanche, superbement ridiculement par les deux ronds roses apposés sur ses pommettes. Sa perruque glissera sur quelques centimètres et il la remettra maladroitement en place, de travers bien sûr, et continuera de vitupérer de toutes ses forces, sur la pointe des pieds, tentant de me toiser alors que je serais obligé de baisser la tête pour le regarder dans les yeux. Il me faudra lutter pour ne pas ostensiblement lui bailler à la face, mais bon…

Mon Dieu, faites que ce moment passe vite.

Rien qu’y penser maintenant me donne une somnolence légère.

-Mozart, lorsque vous aurez fini de vous gausser comme une oie, vous nous ferez signe, bien évidemment.

Voilà, rentrer dans la peau du personnage. Rien de bien compliqué, au fond. Ce personnage n’est qu’un masque à enfiler et ôter. Il faut juste le manipuler avec précaution, car il est fragile. Une simple faille suffit pour le réduire à néant. Pour que toutes ces années de travail soient réduites en poussière.

-Je vous libère, alors, déclara l’Empereur.

Il m’adressa un petit sourire complice qui faillit faire écumer de rage Rosenberg. Si il pouvait mourir une bonne fois pour toutes, celui-là, alors… Pire que ce chaperon qui nous collait aux basques, ma sœur et moi. Il s’appelait comment, déjà ?

Ah oui, Vidale.

Il devait vraiment se croire vital.

Oui, il m’arrive de faire de l’humour, mais c’est assez rare, depuis ce tragique accident survenu peu après mon arrivée à Vienne et avant celle au Palais.

Mais ne parlons pas du passé. Pitié.


Je rejoignais ma demeure à pied, fulminant et grommelant. Mes prédictions s’étaient (malheureusement) révélées exactes, et Rosenberg m’avait tenu la jambe un long moment, discourant en large et en travers alors que je pensais juste à ce que j’allais bien pouvoir faire ce soir.

Pourquoi a-t-il fallut que je tombe sur ce… demi-homme ? Pourquoi est-ce lui qui a cherché à me guider ? Surtout qu’à l’initial, la personne qui devait être mon tuteur était toute autre. Mais Rosenberg était survenue et avait proclamé des droits sur moi. Quand j’y repense, c’est à croire que je n’avais pas le droit à la parole, que je n’étais pas un être humain.

Que je suis bête ! Je n’étais pas humain, effectivement, j’étais juste un jouet dont on usait comme on voulait, qu’on manipulait. Un chien dressé, presque.

Mozart était bien un singe, lui. Chacun sa place. Lui la maison, moi la niche.

J’enrage.


Je martelais mon piano avec une énergie rare, comme si je cherchais à en faire sortir un esprit quelconque.

Non, je n’étais pas en plein exorcisme mais bien en train de composer. Il fallait que j’œuvre au plus vite. Ma sœur était sensée arriver dans peu de temps, et ce « cher » Mozart aussi. Mais lui, c’était pour que je lui parle de ma jumelle afin qu’elle soit le mieux gérée possible. Il n’était pas dit que j’allais la laisser seule aux mains de ce… cet… Bref. Vous avez saisi.

Il ne me fallut pas plus que penser à lui pour que le majordome s’en vienne m’annoncer sa présence. Je suis sûr qu’il a passé un contrat avec le diable, ce qui pourrait expliquer son génie musical. Non, ce n’est pas de la jalousie.

-Herr Salieri ! Me salua-t-il en entrant dans le bureau avec son grand sourire et ses manières enjouées.

Il m’énerve déjà. Il n’a pas fait une dizaine de pas dans cette pièce et j’ai déjà envie de le balancer dans l’âtre où se meurent quelques braises.

Allez, Antonio, pour le bien de ta sœur, il faut bien faire quelques efforts, non ?

-Antonia Salieri, commençai-je, est une Italienne vive et pleine d’esprit.

Je continuai de griffonner mes partitions mais sans pour autant toucher le clavier. Il ne manquerait plus que ce casse-pied découvre quelques uns de mes ouvrages et ne s’en moque. Ou pire, ne les copie.

Je lui tournais ostensiblement le dos, me moquant éperdument de ce qu’il pourrait être en train de faire. La dernière fois que je l’ai regardé, il s’était installé sur la fauteuil près de la cheminée, l’air aussi perdu que curieux.

-Elle aime les promenades, faire de la musique ou en créer, la lecture, sans oublier les animaux de compagnie. Si vous ne jugez pas être capable de la suivre, autant me le dire maintenant, ça éviterait ainsi bien des soucis.

Allez, une note… encore une autre… Ne pas le regarder, surtout pas. J’ai besoin de cet encrier, si je le lui jette en pleine figure, ça fera tache. Si je puis dire.

-Elle manie aussi bien la langue autrichienne que n’importe quelle native de Salzbourg, alors ne vous attendez pas à l’amadouer avec des remarques sur « son accent chantant », à quel point il est « amusant » lorsqu’elle se trompe de mot ou de sens. Ou que sais-je encore !

Je le fusillai du regard et je le vis avaler sa salive rapidement, se tortillant avec une impression de malaise. Mais c’est qu’il comptait le faire, en plus !

Non, pas l’encrier Tonio, pas l’encrier… Respire, calme~

-Bref. Elle ne mâche pas ses mots et n’hésite pas à crier sous tout les toits ce qui lui déplaît et… à quoi correspond ce sourire ?

-Vous… vous êtes vraiment frère et sœur ?

Adieu encrier, je t’aimais bien.

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