À chaque effort sa récompense

À chaque effort sa récompense – 4/?

-Salut.

Law n’avait pas l’air plus réactif que ça. Il s’assit à la table à côté, mais paraissait l’esprit ailleurs. Hors du corps. Et loin. Très loin.

-Hé, Trafalgar ! L’apostropha Eustass.

Un doigts d’honneur fut sa récompense.

Luffy tenta de calmer le petit sourire monté à ses lèvres. Peine perdue. Le roux l’attrapa par le col, le décollant de quelques centimètres, et le secouant.

-Qu’est-ce que t’as, toi ? T’es en train de te foutre de ma gueule, là, non ?!

Il posa ses mains sur celles l’étouffant.

-Lâche-moi.

Sa voix n’est qu’un souffle. Mais elle reste audible.

Le sourire de Kidd s’agrandit. La plupart de ses victimes n’osait pas le regarder dans les yeux, se laissait faire, suppliait, gigotait. Mais pas lui. Lui, il avait un feu. Un sous une chape, mais un feu tout de même.

-Eustass. Tu le lâches.

-Alors, on se réveille Trafalgar ?

-Eustass.

Ils se défièrent du regard, Luffy toujours dans la poigne d’Eustass.

C’est à ce moment là que Bonney arriva et… asséna un pain aux trois gugusses, les envoyant à terre par surprise. Les dominant, main sur les hanches, elle les fusillait de ses yeux noisettes.

-Bonney, salope, grogna le roux en se frottant le crâne.

-Salut Jewel ! La salua Luffy en souriant.

-Salut vous deux, et je t’emmerde Kidd.

Ce dernier grommela avant de se carapater rejoindre une personne masquée.

-Ça lui arrive souvent d’agresser les gens sans raison ? Voulut savoir Luffy.

-Dès qu’une tête ne lui revient pas, expliqua la rose en les aidant à se relever.

-Il a sérieusement un grain, grommela Law.

-Sans blague.

Ils grognèrent encore un peu envers leur collègue avant de discuter de la semaine écoulée. Pas qu’il y ait quelque chose à raconter, mais plutôt parce que ça meublait la conversation.


-Bonjour Law !

-Luffy… J’ignorais que tu venais à la bibliothèque…

-Je n’y vais pas souvent, c’est vrai, concéda-t-il, mais j’en connais l’existence. Je peux m’asseoir à côté de toi ?

Law ôta ses affaires de son air éternellement ennuyé.

-Tu peux le dire, aussi, si ça t’embête.

Il faillit rater le faible haussement d’épaules. Il se décida alors à obtempérer.

Il ne savait jamais comment se comporter avec Law. Il avait l’air de s’en foutre qu’il soit là ou non.

Ça lui faisait mal, même si il ne savait pas pourquoi. Même si il ne comprenait pas.

La première raison lui était venu en même temps que sa conversation avec Shachi. Il voulait son amitié, Luffy. Il lui était tellement facile de se faire des amis, avant.

Ah oui, avant.

Peut-être que c’était ça qui posait problème ? Trop sûr de ses techniques, il avait peut-être trop changé pour qu’elles s’appliquent…

-Dis, Law…

Un grognement indistinct lui répondit.

-Vous vous connaissez depuis combien de temps, Jewel et toi ?

-Elle me colle depuis l’an dernier.

Bon, au vu de l’expression utilisée et du ton, il la supportait plus qu’autre chose, on dirait…

-Vous avez pourtant l’air de vous apprécier…

Un nouvel haussement d’épaules.

Comprenant qu’il n’arriverait pas à engager la conversation, Luffy laissa tomber et feuilleta un ouvrage qu’il avait attrapé sur l’étagère de mythologie, sans vraiment le lire.

Il lui suffisait de relever les yeux de quelques centimètres pour observer le visage concentré de Law, tout en donnant l’impression qu’il était absorbé par sa lecture.

Les sourcils froncés et les lèvres remuant sans bruit, il notait sur un bloc-notes il-ne-savait-quoi, de manière peu appliquée. Quelques gribouillis et tâches d’encre égayaient la feuille à carreaux.

Ils passèrent l’heure ainsi, Luffy lisant quelques passage de l’Odyssée afin de faire bonne figure, avant de se perdre dans la contemplation du visage de son ami. Ami qui ne parut pas le relever, jusqu’à ce que Luffy ne croise le regard aussi cerné que blasé de l’objet de sa contemplation.

Oups. Grillé.

– Faut dormir la nuit.

– J’ai fait des cauchemars, grommela-t-il pour réponse.

Il ne mentait même pas, il n’avait pas fait de nuit complète depuis… Il ne comptait même plus, en fait. Peut-être valait-il mieux éviter de compter, en fait.

Son regard glissa sur les rayonnages désertés. C’est vrai qu’il était tôt, mais quand même !

– Ah, on va avoir de la visite, commenta-t-il d’un ton absent.

En effet, la couleur de cheveux si unique de leur amie était visible un peu plus loin. Après, prétendre qu’elle était là pour eux… C’était peut-être… Ah bah non, c’était bien pour eux.

Law la fusilla du regard lorsqu’elle laissa tomber son sac sur la table, faisant ripper son stylo, rayant le bloc-notes d’un trait indélébile. Sympathique.

L’avait-elle remarqué ? Rien dans son comportement ne le faisait croire, en tout cas, car elle pépia très rapidement avec Luffy, se faisant réprimander par les documentalistes. Mais elle n’en avait cure, peu était capable de la faire cesser de parler !

Au moins, l’air fatigué et la lueur triste dans les yeux noirs de Luffy paraissait perdre en intensité. C’était l’effet Bonney. Elle savait faire passer les gens à autre chose, éclaircir leurs idées noires sans pour autant leur en faire sortir et pour un temps seulement. Mais au moins pensaient-ils à autre chose.

Alors Law ne dit finalement rien au sujet de sa feuille. Et puis, il n’avait pas été lui-même plus soigné, donc l’un dans l’autre… Mais il n’allait pas pour autant participer à leur conversation, il ne manquait plus que ça ! Il avait un standing à maintenir. Une réputation. Un…

– Bordel ! Jura-t-il.

Évidemment, c’était trop beau, le trait n’était qu’un début. Maintenant que ces deux abrutis s’étaient retrouvés, ils avaient réussis à renverser une bouteille d’eau sur ses brouillons, d’un simple geste de bras trop larges.

Se moquant bien du regard sombre des documentalistes en leur direction. Vu comment c’était partit, ils n’allaient pas pouvoir revenir avant un moment… Génial.

– Bon, vous me soûlez, on dégage, maugréa-t-il entre ses dents.


Luffy triturait son vieux chapeau de paille, l’air pensif.

Malgré tous ses efforts, il y avait des habitudes dont il ne pouvait se détacher. Et celle-ci en faisait partie.

Lorsqu’il pensait à avant, ce chapeau avait une importance beaucoup trop grande.

Après tout, ce n’était qu’un couvre-chef, un simple accessoire de mode, non ? Et dire qu’il s’était trouvée dans de situations aussi débiles que dangereuses juste pour ça…

Avec un sourire amer, Luffy secoua la tête en se rappelant son comportement avant.

Ce n’était il y a pas si longtemps que ça, quelques mois, tout au plus, et pourtant il n’avait sans doute plus grand-chose à voir avec sa version précédente… Comme elle-même était différente de celle du premier avant.

Parce qu’il y en eut deux, des avant. Et que les deux lui retirèrent un peu plus d’innocence, de pureté et d’insouciance. Il n’était plus un enfant depuis un moment, et il ne sera sans doute jamais un adulte. On ne peut pas en devenir un lorsqu’on est brisé comme un vieux vase.

Le chapeau fut projeté sans douceur, une fois de plus, le plus loin possible, s’élimant un peu plus dans le processus.

C’était pas une promesse débile qu’il voulait. C’était pas un vieux couvre-chef à moitié moisi qui l’intéressait !

Lui, ce qu’il voulait… ce qu’il voulait…

Les larmes lui montèrent aux yeux sans qu’il ne s’en rendit compte alors qu’il se roulait en boule sur son lit.

Lorsque son grand-père passa devant sa chambre et l’entendit sangloter, un sourire triste lui vint.

Enfin.

Le deuil commençait à faire son travail.


Lorsque Luffy n’avait pas cours ou rendez-vous avec ses nouveaux amis, il… eh bien, en fait, il n’en savait trop rien.

Dans sa précédente ville -non, dans sa précédente vie- il était incollable de sa bande de potes, toujours fourrés ensembles, à écumer la ville de leurs plans foireux. Ils allaient dans la vieille salle d’arcade ou au skate-park. Et, sinon, il collait aux basques de ses frères, se fourrant dans de pires ennuis.

Une bonne ambiance régnait dans l’appartement de Monkey et même la voix puissante du commissaire Garp lorsqu’il leur remontait les bretelles ne parvenaient pas à entacher la bonne humeur générale.

Mais un deuil, non, deux, ça changeait tout.

C’est ce que tentait d’expliquer le psychologue aux deux derniers membres de cette famille disparate.

– L’ordre des choses change, c’est normal. Vous ne devez pas vous en sentir coupable. Certes, vous continuerez de vivre et non eux, mais ce n’est pas votre faute.

Il était bien, ce psy. Il avait une voix puissante mais calme et posée. Il parvenait à se faire écouter sans hausser la voix.

C’était bien, finalement, que Arlong lui eut conseillé. Il tâchera de s’appliquer à son prochain devoir d’anglais pour le remercier.

Près de Luffy, son grand-père n’en menait pas large. La chaise dans laquelle il s’était glissé paraissait minuscule comparé à sa large carrure et il avait du mal à ne pas renifler depuis le début du speech, tordant vainement le rebord de son couvre-chef pour se donner une contenance. Il était l’adulte, s’il craquait…

– Aussi, ne refoulez pas vos émotions. Il n’y a pas de hiérarchie dans le chagrin. Se laisser aller ne changera pas votre rapport de force, au contraire, ajouta Rayleigh en le fixant droit dans les yeux.

Il devait être télépathe, ce n’était pas possible autrement…

Ou, plus rationnellement, il était habitué à gérer cette situation.

Et soudainement, sans crier gare, les vannes cédèrent et le fier policier se mit à pleurer comme un veau à côté de son petit-fils, incapable d’articuler le moindre mot hormis « tout est de ma faute ».

De l’avis de Rayleigh, ce fut sans doute la séance la plus productive du côté humain, et la plus coûteuse, côte mouchoir !

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