Mon double est ma moitié

Mon double est ma moitié – 9e journée :: Aurions-nous un problème ? 9/21

-Eh ben dis donc ! Tu en tires, une sale tête !

-Merci Lavi, je te retourne le compliment, répondit Vichina.

Des cernes s’étaient creusées sous ses beaux yeux charbons, sa peau avait quasiment tourné au gris maladif. Ses cheveux semblaient ternes et son énergie était partie.

-Mal dormi ? S’inquiéta le roux.

-On peut dire ça, répondit-elle en portant à ses lèvres une tasse de thé. Et toi ? Esclavage de panda ?

-Yep ! Sourit le borgne.

Lavi aimait beaucoup Vichina. Elle était différente des rares exorcistes. Elle semblait détachée de ce qui se tramait autour d’eux. Comme si cette guerre ne la concernait pas. Lorsqu’elle riait, échangeait avec les autres, ses yeux gardaient une particule de tristesse, de fleur. Elle l’intriguait fortement. Elle avait l’allure typique d’un Bookman, renforcé par son absence de nom.

Il n’avait pas passé la nuit à potasser tel livre ou tel sujet pour son grand-père, mais à tenter d’en savoir plus sur elle, enquêtant à l’aide de témoignages, fouillant dans les dossiers. Mais rien. Même Komui n’avait presque rien écrit sur son passé. Le lui avait-elle demandé ou était-elle resté très vague ? Certes, le mieux aurait été de demander à la principale concernée, mais il ne voulait pas l’avoir à dos lorsqu’elle comprendrait qu’il avait fouillé dans ses affaires.

-Tiens, salut pousse de bambou ! S’exclama-t-il.

-Salut.

-Wah, bâilla la jeune fille, on pourrait créer un club avec nos tronches de déterrés ! Mal dormi Allen, ou trop d’activités ?

Réprimant avec difficultés le rose qui menaçait de colorer ses joues, le plus jeune débuta son repas.

-Les deux vont ensemble, avoua-t-il au bout de quelques minutes.

-Nan ?

Le borgne au regard acéré enregistra mentalement le large sourire qui dévorait la moitié du visage de sa vis-à-vis. Ses yeux reprirent vie, sa peau reprit sa vraie couleur et ses cheveux semblèrent briller. Lavi retint un soupir déçu et frustré. Il voulait tout savoir, c’en était devenu maladif. Et puis, de quoi pouvaient-ils parler tous deux, qui permettait de redonner la joie à Vichina ?

-Aucun de vous deux n’a croisé mon frère ? Interrogea cette dernière en fronçant les sourcils.

Baissant son œil émeraude sur son assiette, le jeune Bookman remarqua qu’elle n’avait pas réussi à ingurgiter son petit-déjeuner, fait remarquable. D’ailleurs son appétit l’avait étonné, lui aussi. Elle mangeait énormément, ne prenait pas un gramme, et semblait perpétuellement affamée. Était-elle une symbiotique ? Ça expliquerait tout ça, mais les dossiers étaient formels : son innocence était de type équipement, comme lui, et se situait dans ses deux armes blanches.

Il haussa les épaules pour signifier qu’il n’en avait aucune idée.

-Je l’ai vu partir s’entraîner, lui répondit le plus jeune.

-À cette heure ? Et sans manger ?

Ses sourcils se levaient un peu plus à chaque question, au point que cela en devenait comique.

-Kami-sama ! S’exclama-t-elle. Je vais le tuer et je reviens !

Elle détala sans qu’ils ne puissent prononcer un mot ou amorcer un geste. Ils échangèrent un regard surpris avant de retourner à leurs estomacs respectifs, rejoints par Lenalee.

-Kanda ?

Elle faisait face à la porte d’une des salles d’entraînements où il aimait bien se réfugier. Ladite porte porte s’ouvrit sur son double qui faisait une tête un peu bizarre. Il souriait à moitié, l’autre côté grimaçant comme à l’ordinaire. Il s’effaça pour l’inviter à entrer puis referma la porte derrière elle.

-Tu ne t’entraînes pas ? S’étonna sa sœur.

-Je médite, corrigea-t-il.

Il repartit s’asseoir sur le coussin qu’il avait laissé. Prenant place à ses côtés, elle ferma les yeux et plongea dans ce noir bariolé de sang qu’elle voyait à chaque fois qu’elle s’exerçait à cette discipline de concentration. Quelques minutes s’égrenèrent alors que le silence faisait son royaume.

-Ça s’est bien passé hier ?

-Tu es au courant.

-Oui. Je l’ai un peu poussé, vous méritez tous deux le bonheur.

Une pause. Aucun des deux n’avait ouvert les yeux et ils poursuivaient leur exercice.

-Quelles sont tes pensées envers lui ?

-Je l’aime, avoua le plus jeune en ouvrant les yeux.

-Lui aussi.

-Je sais.

-Qu’avez-vous fait de la soirée ?

-Bien que je pense que ça en te regarde en aucun cas, très chère sœur, on faisait connaissance et on s’est endormis.

Un large sourire prit place sur les lèvres de la fille.

-Et… vous allez vous afficher ?

-Non.

-Au cas où, j’ai glissé que j’avais un petit faible sur notre petit bouchon.

-Merci.

-Avec plaisir petit-frère. En cas de besoin, tu sais où me trouver.

Se levant, elle quitta son jumeau en lui adressant un petit sourire malicieux. Être une fille avait ses qualités, finalement.

Après réflexion, Vichina passa par l’infirmerie pour diverses raisons. Elle devait faire une visite médicale, tout d’abord, pour son dossier. Il fallait aussi avoir une petite conversation avec l’infirmière-en-chef sur certaines choses à garder secrètes. Sans oublier de demander une solution efficace contre les cicatrices, quitte à devoir passer sur le billard.

Elle voulait oublier. Tout. Une trépanation ou une amnésie partielle, elle ne serait pas contre. Mais qui voudrait se rappeler les actions que tous ces hommes avaient entrepris sur elle ? Personne. Ils l’avaient détruite physiquement, puis mentalement, tout en broyant chacun de ses rêves et espoirs avec attention.

Toute à ses réflexions, elle ne vit pas Lavi qui lui fit un signe de la main. En absence de réponse, le rouquin haussa le sourcil de son œil valide et choisit de la suivre, histoire d’en apprendre un peu plus sur elle. Tout était bon à savoir sur elle. Rien que tout à l’heure, déjà, Lenalee lui avait parlé de son attirance envers le petit maudit. La jeune femme serait-elle attirée par plus jeune ? Certes, il n’était pas plus vieux qu’elle. Si effectivement elle était la sœur jumelle de l’autre asocial, alors ils n’avaient que quelques mois de différence. À peine. Mais, il faisait plus vieux, après tout, non ? Si. Sa blessure à l’œil, pour commencer, puis son expérience de Bookman. Mais n’était-ce pas le cas de tous, ici ? Forcés de vivre au jour le jour, de se battre sans relâche, il fallait bien grandir sans y penser, mûrir au lieu de mourir.


-Bonjour Hevlaska, la salua Komui en arrivant face à elle.

-Bonjour Komui.

-Comment vas-tu aujourd’hui ?

-Rien n’a changé depuis la dernière fois, répondit-elle de sa voix paisible. Et chez vous ?

L’Intendant en chef s’assit tranquillement. Presque personne ne venait ici, il aimait bien s’y réfugier de temps en temps, et puis la compagnie de l’entité bleue n’était pas des plus désagréables. Qui viendrait l’y chercher ? Hormis Reever, bien entendu…

-Il n’y a pas de complication, pour l’instant.

-La dernière recrue, Vichina…

-Elle s’intègre avec une facilité déconcertante, la rassura-t-il en riant.

Un léger sourire prit place sur les lèvres de la gardienne des innocences. Elle n’y pouvait rien mais elle appréciait toutes les personnes qu’elle voyait, et la jeune femme était différente des autres, au vu des nombreux secrets qu’elle taisait mais qui étaient si facile à découvrir.

Leur conversation se poursuivit sur un ton tranquille, durant un bon quart d’heure.

-Au fait, je sais que tu ne les aimes pas, mais l’administration centrale aimerait savoir combien d’innocences sont en notre possession. Celles détruites comprises, ainsi que celles possédées par les maréchaux et les exorcistes, ajouta le Grand Intendant.

-Cinquante-quatre innocences, exactement, rétorqua-t-elle quasiment instantanément.

-Très bien, fit-il en notant l’information.

Son crayon s’agita un moment avant qu’il ne se raidisse et tourne son visage vers la prophète.

-Mes comptes ne tombent pas justes. Depuis la dernière relève, seulement cinq innocences auraient dû être comptées ! S’exclama le chinois. Pas dix-neuf !

Son interlocutrice ne répondit pas, se contentant d’afficher un visage calme. Oh oui, elle savait quelle était « l’erreur » de trop. Mais voir Komui ainsi était un spectacle… drôle ? Elle patienta sans un mot un instant jusqu’à ce qu’il soit un tant soit peu calmé.

-Sans tout dévoiler, la vérité est tout autre. Parmi les exorcistes, une personne est détentrice de bien trop d’innocences. Celles-ci la rongent, et je crains pour sa vie. Il est évident qu’elle n’est pas compatible avec tous ces cubes divins, mais malgré cela, aucun rejet n’est à déplorer. Le seul rejet possible serait sa propre vie.

Le silence se fit. Tous deux savaient ce que signifiait la mort d’un exorciste. L’innocence avec laquelle son âme entrait en résonance n’était plus qu’un morceau de pierre luisant faiblement. Certes, ses pouvoirs étaient encore présents, mais la possibilité de résonance nouvelle était quasiment nulle.

-Et… qui donc est cette jeune personne ?

-Je suis profondément désolée, mais si elle n’a pas jugé utile de te l’avouer, je ne la trahirais pas en le faisant, s’excusa-t-elle en esquissant une moue dépitée.

-Ce n’est pas grave Ève, la rassura-t-il. Je comprends. Je vais devoir te laisser par contre, je repasserai plus tard, promis.

Il rajusta son béret en lui adressant un sourire malicieux. L’entité rougit discrètement et le salua de sa… main ?

-J’attends avec impatience notre futur rendez-vous Komui, murmura-t-elle alors qu’il était déjà hors de sa portée.

Se replongeant dans sa transe, elle tourna ses pensées vers la jeune femme dont les secrets étaient autant gravés sur la chair de son corps que dans son esprit.

-Grandis autant que tu le pourras Vichina, grandis et fais bien tes choix, ils pourraient s’avérer fatals.


Alors qu’elle errait tranquillement après être passée entre les mains expertes des infirmières, Vichina éternua et se mangea un mur par la même occasion. C’est donc un brin sonnée qu’elle rejoignit sa chambre pour s’y allonger et s’y reposer tranquillement. Malheureusement pour elle, il lui fallut renoncer à ce à quoi elle aspirait, du repos, au profit de Lavi qui voulait passer son temps libre avec elle. Et leur conversation aurait filé un mal de crâne à quiconque aurait écouté, tellement de noms bizarres, entrecoupés de langues diverses, se faisant entendre. Ce n’était pas une conversation comme Komui, Bookman et Hevlaska pouvaient en avoir, mais une mêlant de nombreuses connaissances de divers pays. C’était très enrichissant, tous deux ayant parfois traversés les même pays, les même villes, à des dates différentes ou semblables mais pour des raisons différentes. Et, alors que Vichina avait enfin réussi à le faire partir, leurs golems vrombirent subitement, avant de laisser le message comme quoi ils étaient tous deux attendus dans le bureau du savant fou -pas dans ces termes-là, évidemment.

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