-Est-ce une innocence ?
-Elle seule pourra vous répondre.
-Hevlaska aussi.
-Ève ne peut pas venir jusqu’ici, et celle-ci n’est pas en état d’être bougée.
-Décidément, elle ne nous apportera qu’ennuis et problèmes !
-Je ne vous permets pas. La jeune Kanda fait ce qu’elle peut.
-Et bien, elle ne fait pas assez, alors !
Dans les couvertures, la susmentionnée ouvrit les yeux.
Elle n’en pouvait plus. Elle était fatiguée de tout.
J’aurais mieux fait de m’oublier dans un coin et de m’y laisser crever.
-Ah, Vichina, tu as repris conscience.
-… Infirmerie ?
-Oui, tu as fait un malaise, et…
-Poussez-vous Komui ! La coupa Lubérier. Mademoiselle Kanda !
-C’est peut-être moi.
Même alitée, une charogne reste une charogne.
-Qu’avez-vous à répondre sur la portée de vos actes ?
-Je vous demande pardon ?
-Ne jouez pas aux innocentes avec moi. Le jeune Bookman est venu se faire soigner un peu plus tôt, la main à moitié arrachée, et il semblerait que ce soit de votre fait.
-Une preuve à votre accusation ?
-Nul besoin.
Il indiqua de la main le bras droit qui avait été sanglé au lit.
-Si vous pouviez m’expliquer ce qu’est ceci…
Dénudé, le membre attaché était d’une apparence frappante. Un bras de chair rouge, gonflée, à l’apparence presque morte. Juste en-dessous, une sorte de tronçonneuse osseuse, à la lame d’épines.
-Vous avez peut-être une explication pour cette… horreur, abomination ? Mais n’oublions évidemment pas votre ami…
Encadré par les corbeaux de Lubérier, Lucas se tenait, sa nature d’Akuma au vu du jour.
-Luce…
-Désolé, ma puce.
-On l’a extrait de votre bras, expliqua Lubérier en montrant celui de chair. Évidemment, nous vous avons fait passer quelques tests, tant que nous y étions.
Voulant se redresser, malgré son bras, la jeune fille remarqua alors que tout son corps était sanglé. La fureur et la terreur se mêlaient dans les yeux onyx.
-Les résultats nous ont plus que satisfaits. Ils ont aiguisé notre curiosité. Vous feriez une arme tout à fait convenable, si ce n’était votre caractère.
Elle pâlissait un peu plus à chaque mot, semblant entre-apercevoir ce que voulait Lubérier.
-Mais rien qu’un bon lavage de cerveau ne soigne.
-Vous êtes un monstre, énonça platement Vichina.
Les yeux vides, elle se remémorait les années passées dans les cages de Takahashi. Pas vraiment des souvenirs réjouissants, donc.
Lucas suivait ses pensées, plus parce qu’il connaissait son parcours et avait partagé ses esprits durant un temps, que par pouvoir réel. Il partagea sa peine et sa douleur. On le lui avait annoncé : il serait exécuté.
Le maréchal Cross aurait été là, sans doute aurait-il pu interférer avec ces décisions cruelles. Il aurait pu le modifier, comme la belle jeune fille Akuma.
Mais le maréchal n’était pas là. Et il aurait dû mourir depuis longtemps. Lorsqu’en voulant récupérer le ballon d’une fillette il s’était fait écraser par une automobile. Mais les prières d’une petite fille sont toujours entendues par le Comte.
-Vous êtes une mémoire, une Noé. Une traitre, donc.
-Jamais je ne vous ai trahis. Ils ignoraient ma nature d’exorciste.
-Et vous n’avez pas jugé bon de nous fournir les informations cruciales.
-Je ne trahirai ni ma famille, ni ma maison !
-Et c’est avec vos décisions stupides que vous envoyez vos frères et vos amis à la mort.
-Non, ça c’est vous. C’est Central. Ne tentez pas de me faire culpabiliser. Ma conscience est hors de votre portée.
Un sourire vainqueur étira les lèvres de Lubérier. Sa proie perdait pied, s’affolait. Bon, sous deux couches de béton armé, certes.
-Je suis persuadé que ce cher Takahashi nous fera une joie de nous décrire chacune des étapes de l’insertion de vos Innocences, sans rejet de votre part.
-Il y a eu des rejets.
-Mais vous n’êtes pas morte.
-Les autres Innocences m’ont forcé à survivre. Rien d’autre.
L’Inspecteur fit un mouvement de la main traduisant l’importance qu’il donnait à cette déclaration.
-Et vous, Komui, j’imagine que vous n’y êtes pour rien ? Demanda gentiment Vichina.
Elle lui adressa un sourire de façade qui le fit frissonner.
-Je…
-Je connais vos excuses, Komui, le coupa-t-elle. Mais il serait bon que les renouveliez. Ou que vous assumiez votre vraie nature et le visage qui va avec.
Sans un mot, le Chinois baissa la tête et repartit dans les ombres de la pièce. La vérité est toujours plus blessante une fois énoncée, et plus particulièrement à voix haute. Il ne pensait pas que…
-Les gens préfèrent se voiler la face, rassurez-vous. Votre secret ne sortira pas des murs.
-Komui a intercédé en votre faveur. Vous resterez dans l’infirmerie le temps de votre guérison.
Ils partirent sans rien ajouter, Lucas avec eux.
Vichina et son Akuma échangèrent un regard douloureux, qu’ils savaient être le dernier.
À moins qu’un jour, ils ne se retrouvent.
-Le petit Walker a encore cherché à avoir de vos nouvelles. Quelle naïveté…
Dans son coin, elle ne répondit pas. Elle ne correspondait plus depuis un moment, à vrai dire. Son cœur ne se troublait plus à la mention de ceux qui avaient été ses amis, ou son frère.
Il y avait bien encore cette voix si douce et si gentille. Mais elle était faible, brouillée. Et pas toujours présente.
-Nous n’avons pas encore percé votre secret, ma chère, mais ça ne saurait tarder.
Ils avaient déjà passé ses bras au crible. Son dos. Ses jambes. Sa tête.
Les gants camouflaient les pierres fichées dans les paumes. Actions inconnues.
Le bras droit, où se situait alors l’Akuma Luce, se séparait par l’injonction d’une pierre située sous le bras, près de l’aisselle.
Une pierre à chaque genou. « C’était pour améliorer sa vitesse. »
Deux dans le dos. Elles auraient dû faire apparaître une paire d’aile.
Une, encore, fichée entre les deux poumons. C’était la bulle protectrice de sa dernière entrevue avec Takahashi.
Il y avait aussi les deux fausses lames jumelles. Deux innocences différentes. Celle de la sécurité et du temps.
Un petit poignard d’Innocence. Il ne loupait jamais sa cible.
Mais il en manquait encore. Ils avaient bon espoir, le sujet était résistant.
Takahashi était mort, assassiné.
-Aujourd’hui, vous allez passer sur la table. Si vous voulez bien vous donner la peine…
Il se moquait ouvertement d’elle. Il avait tous les droits sur elle.
-Bonjour Comte !
-Ah, ma petite Rêveuse !
-Vous semblez être de meilleure humeur qu’à l’habitude… Que se passe-t-il ?
-N’entends-tu donc pas ? Les appels de cette âme en détresse ?
-Bien sûr que si, Comte, mais ce n’est pas la première fois que ça arrive. La dernière fois que vous souriiez autant, c’est lors du retour de notre sœur. Elle reviendra, dîtes ?
-Je ne sais pas, Road. C’est à sa convenance totale. Sinon, j’ignore d’où me provient cette joie. Elle m’est autant familière qu’étrangère… M’accompagnes-tu ?
-Bien sûr, Comte !
Il n’en fallut pas plus à la Rêveuse pour s’installer sur l’épaule du Comte, Lero sous le bras. Aller à la cueillette des âmes était un passe-temps comme les autres, bien qu’elle préférait jouer de la musique.
Par contre, la donne changea et sa curiosité s’accrut lorsque la tignasse blanche d’Allen se fit voir.
En effet, l’exorciste était là, penché sur une tombe plus récente que les autres. À ses côtés, l’épéiste qui leur avait coûté Skin. Les larmes avaient creusé leurs joues et brûlé leurs yeux. Ils se serraient l’un contre l’autre sans y prêter attention, comme par instinct. On aurait cru voir deux chiots sous l’averse cinglante.
Frappée par la scène, ce fut avec calme qu’elle accosta le plus jeune. Il lui adressa à peine un regard, obnubilé par la tombe et son nom.
Qui était cette Vichina Kanda ? Une exorciste ?
Voulant des réponses, elle se tourna vers le premier Noé. Qui pleurait sans bruit.
Elle allait paniquer lorsque ses joues furent elles-même trempées de larmes, alors elle saisit. Elle venait de perdre une sœur. À peine retrouvée, Tsipporah mourait. L’Espoir disparaissait.
Est-ce que le Rêve prendrait sa suite ? Qui d’autre allaient-ils perdre ? Quel serait le suivant ?
La peur lui nouait les entrailles.
-Que faîtes-vous ici, Noés ? Finit par remarquer Allen. Si vous venez prendre l’âme de notre amie, préparez-vous à vous battre !
-Paix, Allen, le pria Road. L’affaire est toute autre.
-Alors c’est donc vrai…
-Wisely !
Se tournant, Road aperçut tous les membres de leur Clan. Les larmes coulaient, les corps se rapprochaient.
Les jumeaux s’étaient désespérément raccrochés l’un à l’autre. Elle-même courut se réfugier dans les bras de son père qui la serra plus fort que jamais.
-Comment est-elle morte ?
C’était Tyki. Il pleurait, lui aussi, mais sa voix ne tremblait pas.
-Les scientifiques l’ont tuée.
Là, c’était Kanda. Plus droit qu’un piquet, plus fier que jamais. Il sentait son âme brisé. Il se sentait plus glacé et plus seul que jamais. Mais Allen avait besoin de quelqu’un de fort pour l’aider à se remettre sur ses pieds, pour qu’il continue d’avancer. Droit devant, toujours. Aucun regard en arrière, jamais.
-Ils lui ont arraché ses secrets, ses innocences pour finir par sa vie. Mais vous pouvez rêver pour qu’on vous demande de nous la ramener.
-Même si je l’avais voulu, ça aurait été impossible. Sa mort n’est pas assez récente pour cela.
Adam regardait la tombe de Tsipporah. Il pouvait sentir Neah près de lui.
Les exorcistes s’étranglèrent. Depuis combien de temps la jeune femme avait-elle rendu l’âme ? Et pourquoi l’avoir caché ?
Leur haine contre l’Institution se faisait croissante. Ils savaient qu’ils n’étaient que de la chair à canon, mais là… là… C’était différent. Intolérable, presque.
-Tu peux dire ce que tu veux Allen, mais… sanglotait Road.
-Désolé, mais Allen est aux abonnés absents, ricana une voix bien connue.
-Neah ?
C’était trop. Trop d’informations. Trop d’actions.
-Adam, Tsippy, elle…
Kanda lâcha le Noé qui fut rattrapé par son ami. Son amant.
Les épaules soulevées par les sanglots, le Musicien racontait. Il avait vécu aux côtés de son amie, de sa sœur, les expériences subies par le réceptacle si jeune.
Les phalanges blanchies, les dents serrées, le corps crispé, Kanda écoutait attentivement ce qui fut le quotidien de sa sœur aînée.
-Et c’est nous qu’on traite de monstre, cracha Debitto avec dégoût.
-Neah, ton réceptacle…
-Je veux partir, Adam, je t’en supplie !
Et Neah pleurait, rejetait cette fatalité.
-Et toi, exorciste ? Que vas-tu faire ? Voulut savoir Wisely.
-Tu ne lis pas les pensées ?
-Ce n’est pas la même chose que penser et le dire.
Il lui offrit un petit sourire en coin.
Kanda jeta à peine un coup d’œil dans la direction de la Congrégation.
-Tant que vous ne me promettez pas des licornes roses, maugréa-t-il en les rejoignant.
-Des licornes roses ? Répéta Sheryl en haussant un sourcil.
-Salut les garçons ! Une table, comme toujours ?
-Bonjour Tsippy !
Adam grogna, mais elle ne s’en offusqua pas, ne souriant que plus. Elle avait remarqué la catatonie du jeune homme depuis la mise en terre de sa bien-aimée.
-Alors, comment ça se passe dehors ?
-Ton mari ne te laisse toujours pas sortir ?
-C’est notre premier enfant, il a plus peur que moi de le perdre ! Rit la jeune femme.
Ses lourds bijoux bougèrent à peine malgré les tressautements des épaules.
-Et tu t’es encore pris un pichet pour que ton épaule soit aussi violette ?
-Hm ? Oh non ! Cette fois-ci, une décoration m’est tombé dessus. Ça fait mal !
-Je veux bien te croire ! L’autre jour, un tabouret m’est tombé sur le pied, et le guérisseur m’a annoncé que je m’étais cassé les orteils !
-Mon pauvre…
Elle se planta derrière lui et l’enserra de ses bras, ses cheveux lui glissant dessus. Pris dans cette étreinte aimante, le jeune homme sourit et fit mine de choquer sa chopine à celle de son compagnon.
-Hé, Marcus, tu devrais surveiller ta femme. Elle est encore avec les deux spéciaux.
-D’ailleurs, l’est sûr qu’est de lui le gamin ? Ricana un vieux à côté.
