Heureusement, l’atmosphère ordinaire du réfectoire revint assez vite, alors que Vichina prenait place auprès de son frère, du trio d’or des exorcistes, Lavi étant revenu, et de quelques autres exorcistes.
Elle voulait que personne ne soit au courant de son lien avec Mitsuko. Seule une poignée de personnes de confiance était au courant. Alors elle refit connaissance avec eux, retissa des liens qu’ils avaient déjà. Elle adopta vite Allen comme petit-frère, prit en grippe Lenalee, adora Miranda et Krory, rit avec Lavi. Il ne lui fallut que peu de temps pour être acceptée parmi tout le monde. Malgré sa timidité, elle était très franche, vive et de bonne humeur. Elle était d’une nature généreuse, sans que cela soit à l’excès, ce qui était une chose appréciable. Il lui arrivait d’avoir les mêmes réactions que son frère, de temps en temps.
Vichina et Yû partageaient dans la chambre de ce dernier qui en était assez heureux. Ils étaient assez souvent ensemble, en fait, étonnant les gens aux alentours par cette sorte de fusion existant entre eux. Parler ne leur était nullement nécessaire. Il leur arrivait quelques fois de rester côte à côte, Yû renfrogné et Vichina souriant doucement sans rien dire. Si il n’y avait pas cette ressemblance si frappante, on aurait pu les croire en couple.
En parlant de couple…
-Vicky ? Soupira Allen.
-Oui mon bouchon ?
Allen soupira de nouveau. Pourquoi personne ne l’appelait pas son nom ?
-Eum… eh bien… Je te sais assez ouverte d’esprit… Mais en un sens c’est pas pareil, là, grommela le blondinet.
-Tu piques ma curiosité, gaminet. De quoi veux-tu me parler ?
-Ben… euh…
-Bon. Tu inspires fortement, tu expires longuement et tu lâches la bombe. D’accord ?
Allen hocha la tête. Il avait choisi d’en parler avec la jeune femme pour plusieurs raisons. Ils étaient très proches, elle ne jugeait pas, ne se choquait pas facilement, contrairement à Lenalee, ne le hurlerait pas à tout-va, contrairement à Lavi et n’était qu’à moitié concernée, contrairement à… hum.
-Voilà. Tu vas peut-être me détester et tout, mais… je suis amoureux.
-Gné ? Je vois pas le rapport avec moi ?! Grimaça la japonaise.
-Ben… Comme je te l’ai dit, t’es à moitié concerné, et euh…
-Tu me l’as pas dit, mais c’est pas grave, soupira la jeune fille en roulant des yeux.
-Ah oui, c’est vrai, hé hé hé… se mit à rire Allen d’un air gêné.
-Bon laisse-moi deviner, sinon on y sera encore à Noël. Tu es amoureux, et je suis plus ou moins concernée. Tu as parié sur mon ouverture d’esprit, donc je peux en déduire que ce n’est pas de moi, alors, je ne peux que voir…
Allen oublia de respirer et vira à l’écrevisse instantanément.
-Mon frère, Yû Kanda, beau gosse célibataire. Je me trompe ?
Le jeune homme hocha négativement la tête.
-Bah t’as ma bénédiction, déclara-t-elle en se relevant.
Elle ébouriffa ses cheveux en souriant avant de s’éloigner.
-Cette nuit, je sors. Je ne dors pas à la Congrégation, je te préviens !
Le maudit s’empourpra en comprenant le sens caché de cette phrase.
-Mais ! Je fais comment avec…? S’exclama-t-il affolé.
-Il s’entraîne ! Seul ! Hurla-t-elle.
Vichina sifflota alors qu’elle se dirigeait vers la chambre de Miranda. Elle savait ce qu’elle faisait. Oh oui. Elle avait noté depuis quelques temps l’attirance réciproque de ses deux-là. Après tout, s’ils se détestaient vraiment tant que ça, pourquoi s’adressaient-ils la parole ? Bon, certes c’était pour se gueuler dessus. Mais ils communiquaient, ainsi…
Ils allaient pouvoir se parler seul à seul. Personne n’osait déranger Kanda dans ses entraînements. Hormis elle-même, Komui (aucun sens de survie ce mec, franchement), l’infirmière (elle, personne ne lui faisait peur, d’un côté) et Lenalee. Et tous ceux-là étaient occupés. Et si elle désertait la chambre fraternelle pour la nuit, c’était juste au cas où.
-Miranda ? Demanda l’aînée des Kanda. Je peux dormir avec toi cette nuit s’il-te-plaît ?
-Bien sûr ! Lui répondit l’allemande en souriant.
-Merci bien !
Elle aimait bien la jeune femme un peu maladroite. Elle avait une grandeur et une bonté d’âme hors du commun.
-Comment s’est passé ta dernière mission ? Demanda l’asiatique à l’européenne.
Les rares femmes présentes dans les divers services de la Congrégation finirent par se réunir dans une des salles de repos, parlant comme n’importe quelles femmes le feraient. Elles avaient décidé de laisser la guerre, les Noés et le reste derrière la porte en chêne. Vichina souriait en voyant toutes ces dames papoter en savourant le thé et les montagnes de biscuits que Jeryy avait eu la délicatesse de leur préparer. On parlait chiffons, on parlait maquillage, on parlait amour. C’était assez étonnant et cela faisait beaucoup de bien. Les infirmières, les femmes de ménages, les quelques exorcistes, les scientifiques, les aides de cuisine, les trouveuses… toutes réunies dans la même pièce.
Le feu brûlait avec bonheur, rendant encore plus chaleureuse l’atmosphère. Les coussins avaient été éparpillés à terre et tous utilisés. Des petites tables supportaient les collations diverses. Quelques bougies avaient été allumées, au détriment du plafonnier, permettait ainsi de parfaire le côté intime de cette étonnante réunion.
Ce salon n’était que peu usité, étant au fond du couloir, et de toutes façons, peu de personnes avaient l’occasion de s’y rendre, principalement à cause du manque de temps. Ainsi, ces jeunes femmes ne furent que peu dérangées dans l’ensemble. Elles étaient complètement coupées du monde, ignorant tout de ce qui se passait derrière les tapisseries tendues sur les murs de pierre. Une petite bulle de paix au cœur d’une bataille mortelle.
-Et toi Vichina, tu as quelqu’un en vue ? Demanda innocemment Lenalee.
-Moi ? Non non, chantonna l’interpellée. Et puis, je ne suis là que depuis peu, alors…
-Ce n’est pas une raison ! S’exclama une jeune blonde. J’ai trouvé mon fiancé peu après mon arrivée, tu sais.
Vichina n’était pas une fille capricieuse cherchant la perle rare. Que celle-ci soit un homme ou une femme, exorciste ou Noé, elle s’en fichait. Elle avait beaucoup souffert les précédentes années, suffisamment pour ne pas replonger. L’amour, aimer, tout cela n’était rien d’autre qu’une plaie saignant plus ou moins abondamment. Rien en elle ne lui permettait d’aimer. Elle faisait semblant. Cet homme en blouse blanche tâchée de sang, l’avait empêchée de ressentir la moindre émotion.
Instinctivement, Vichina se massa l’avant-bras droit, comme si une vieille blessure l’élançait.
-Eh bien, reprit-elle d’une voix un peu vibrante. Si je devais écouter les soupirs de mon cœur, mon choix se porterait sur notre petit gentleman de service, Allen.
Les réactions face à cet aveu furent diverses : gloussements, encouragements, plaintes… Une mini cacophonie, en somme. Mais Lenalee était la plus proche, et même un aveugle aurait saisi.
-Allen ? Il est… il est pas trop jeune pour toi ?
Elle semblait lutter pour ne pas afficher une sorte de grimace outrée. Sauf que la japonaise n’etait et n’avait jamais été intéressée de cette manière par son « petit bouchon ». Car, après une courte réflexion, elle avait décidé que ce serait ainsi pour le mieux. De nombreuses fois, les jumeaux Kanda avaient été confondus, et donc cela pourrait aider son frère de sang comme celui de cœur dans leur relation, le temps qu’ils s’y habituent.
Se tournant vers la jeune allemande, Vichina marmonna quelques mots que peu purent entendre. Cela fait, elle reposa sa tasse vide, adressa un sourire à tout le monde, les pria de l’excuser avant de filer pour aller se coucher.
Lenalee était à surveiller. Heureusement, elle ne s’attaquerait non pas au couple que formeront Allen et Yû, mais à celui hypothétique de elle et du plus jeune. Vichina ferait tout pour son frère cadet et l’accomplissement du bonheur de celui-ci. Oui, vraiment tout.
S’allongeant sur le futon qu’elle avait installé, elle adressa un petit vœu à l’étoile filante passant devant la large fenêtre.
« Que tout aille bien pour Yû. »
Et elle s’endormit.
Vichina n’était pas une grande sœur exemplaire, loin de là. C’était pour ça qu’elle était partie à la recherche de son double inlassablement. Elle avait fait la promesse que si son frère paraissait satisfait de la vie qu’il menait, elle le laisserait faire, disparaissant ainsi de sa vie aussi vite qu’elle y serait entrée. Mais elle n’avait pas pris en compte le passage Mitsuko. Passage qui avait resserré leurs liens. Alors elle devrait se faire oublier pour partir plus vite et sans douleur, comme un pansement ou une écharde. Voilà, c’était ça.
Que deviendrait-elle plus tard ? Peut-être rien. Avait-elle le droit à un avenir ? Elle ne servait à rien, ou plutôt à pas grand-chose. Ce que cet homme en blouse et tous les autres hommes lui avaient fait ne lui permettait aucun espoir espoir ni rêve. Hormis celui de voir son frère réussir ce qu’il entreprenait. Ce n’était pas un brother-complex, mais elle aimait son frère. Le désir de le revoir, même de loin, lui avait avait plusieurs fois sauvé la vie, et elle le savait. Seul Komui était au courant. Elle lui avait quasiment tout raconté. C’était quelque chose d’étonnant, car elle se méfiait de tout et de tous. Mais elle avait eu l’impression de se faire face. Tous deux étaient l’aîné. Tous deux craignaient pour le plus jeune et cherchaient son bonheur, même si la manière était différente.
Oui. Komui et Vichina étaient fait l’un pour l’autre. Et pourtant…
Sous ses draps, la jeune femme s’agita. Les cauchemars la berçaient, ils l’avaient retrouvé, comme à un rendez-vous fixé d’avance. Son passé la hantait et se lisait sur son corps, à son grand déplaisir. Des halètements, entrecoupés de plaintes, de supplications et de gémissements de douleurs. Lorsqu’elle se réveillerait, des larmes couleraient en voyant le sang tâcher le futon. Car, de toutes les souffrances que ces hommes lui avaient fait ressentir, celle-ci était la pire à ces yeux, car elle touchait à sa condition de femme. Son berceau à elle ne serait utilisé. Elle ne l’avait plus, on le lui avait arraché.
