Mon double est ma moitié

Mon double est ma moitié – 7e nuit :: Je n’ai plus envie de pleurer 20/21

-Les choses se mettent à bouger, dirait-on.

Il grimaça assez bizarrement. La déception se battait avec la satisfaction.

-Comte ?

-Ma petite Road.

-Qu’est-ce qui vous tracasse ?

-Rien, tout se passe comme je l’avais prévue.

-Vous pleurez, maintenant.

-Tu dois t’imaginer des choses.

-Oui, sûrement.


Adam avait Ève. Ève avait Adam.

Mais le temps rattrapa Ève, et Adam perdit son cœur.

Neah, lui, était seul. Mais il aimait tout le monde. Alors il aima Adam car celui-ci ne s’aimait plus.

Tsipporah n’était qu’une âme charitable. Une jeune femme au sourire aussi large que son cœur, et aussi ouverte que ses bras.

Son mari et elle tenaient une auberge où Adam et Neah passaient leur temps. Elle fut leur entremetteuse, leur gardienne.

Mais Tsipporah mourut, des mains de son mari. Et Neah s’enfuit. Adam l’attendit.

Longtemps.


Tsipporah. Trois syllabes. « Petit oiseau » en yiddish.

Brune aux yeux verts, peau laiteuse.

Brune aux yeux dorés, peau grise.

-Et tu oses me dire que je n’ai pas changé, Adam… Et toi, Neah ? Soupira-t-elle dans le vide.

-Tu es toujours aussi belle !

-Qu’est-ce que tu fais là ? Sursauta-t-elle.

-Nos réceptacles dorment, l’un dans les bras de l’autre.

Il lui adressa l’un de ses sourires fous dont il avait le secret.

-Je ne t’avais jamais vu avec les yeux dorés.

-J’ai dormi longtemps. Mon dernier réveil remonte aux Colonnades. J’ai toujours été seule. Je n’ai rencontré nos frères et sœurs que récemment.

-Oh… Tsippy…

Il la prit dans ses bras, l’enserrant brièvement avant de la relâcher.

-Est-ce que c’est un signe ? Que je me réveille, que nos porteurs soient proches. Que je rencontre notre famille…

-Tu as toujours vu des signes partout ! Se moqua-t-il gentiment.

-Mais j’avais raison !

-Tu te rappelles lorsque tu nous avais prédit une pluie diluvienne juste parce qu’un escargot avait été retrouvé dans la soupe ?

-Oui, bon, je me suis peut-être laissée emporter une fois.

Son ami haussa un sourcil, moqueur.

-Oui, bon, plusieurs fois, finit-elle par grogner.

Elle croisa les bras, la moue boudeuse.

-En plus tu te fiches de moi !

Le monde était injuste. Le monde était moqueur.


-Vichina. Tu n’aurais pas des choses à me dire, par hasard ?

-Oh… Si, désolée. J’ai fini le lait ce matin. Tu ne m’en veux pas ?

La poigne se referma sur son bras. La jeune fille grimaça, autant pour la force qui y avait été mise que pour la plaie se situant dessous.

-Je te demande d’être sérieuse.

-Et moi de me lâcher.

Sa voix charriait des glaçons, ses yeux lançaient des éclairs. Elle n’avait pas envie de rire. Là, au moindre mot de travers, elle promettait des larmes et du sang. Sans qu’aucun ne soit à elle, bien sûr.

La prise se réaffirma.

-Lavi. Si tu souhaites perdre ton deuxième œil, ainsi que ton bras, continue dans ce sens.

-Je veux des réponses.

-Pose d’abord les bonnes questions.

Le glissement de la lame hors du fourreau fit tiquer le roux. Alors il attrapa le deuxième bras, l’immobilisant à son tour. Elle ne se figea que plus.

-Qui es-tu exactement ? Ne me sors pas les mêmes affabulations qu’aux autres.

Ses yeux s’écarquillèrent un court instant, et elle sembla blessée.

-Parce que tu estimes que mon histoire n’est que ça ? Des mensonges ? C’est le Bookman qui parle, là, ou bien est-ce ton ego de mâle blessé ?

La poigne se resserra, la faisant gémir de douleur.

-Tu es bizarre. Nous le sommes tous, c’est un fait, mais ta bizarrerie semble fausse. Contrefaite.

-De toi, entre tous, j’aurais pensé éviter ce jugement.

Les larmes ne coulaient pas. Mais son œil la brûlait, la cicatrice qui s’y trouvait en particulier. Elle pouvait aussi sentir son bras la démanger. Ça elle connaissait. L’autre, par contre…

-L’histoire de la petite orpheline de six ans quittant son pays pour retrouver son frère jumeau, c’est une belle histoire, mais c’est trop gros pour être vrai.

Elle serra les poings, les yeux vides.

-Certes, j’ai vu ton corps, tes cicatrices, les pierres d’innocences fichées, et le reste ! Mais tu en dis trop quand on ne te demande rien, et pas assez quand on te presse ! Quelque chose me dit que tu nous inventes ton petit conte et que tu nous le sers dès que tu le peux !

-C’est ce que tu penses de moi ?

La voix semblait plus tranchante que ses lames.

-Tu ne vois que ça ? Une menteuse ? Dans quel but aurais-je fait ça ?

-Tu es une espionne du Comte, décréta-t-il sans émotion.

Elle pâlit subitement.

-Et on dirait que j’ai tapé juste, ricana-t-il.

-Jamais. Mais de toutes façons, tu ne me croiras pas.

« -Tu as une idée précise pour le style de ton manteau ?

-Le plus simple possible. Rien d’extravagant.

-Même pas une préférence ?

-J’aimerais bien que… hum… Avoir la manche droite assez large, comme pour y mettre deux bras. Tu vois le genre ?

-Euh, oui. Mais c’est bizarre, venant d’une épéiste…« 

La manche droite se fit plus lourde. À l’instar, le bras se fit plus léger.

-Lâche-moi, s’il-te plaît. C’est la dernière fois que je te le demanderai aussi poliment.

Il n’y eut aucune réaction. Il ne la prenait pas au sérieux. Loin de son frère, les bras immobilisés, que pouvait-elle faire ? Un vrombissement le fit sortir de ses pensées, accompagné d’une vive douleur au poignet.

-Je t’aurais prévenue, énonça-t-elle platement.

Entaillée jusqu’à l’os, sa main pendait lamentablement. Il la lâcha par réflexe.

-Que… qu’est-ce que..?

-Elle est jolie, hein ? Mais c’est vrai, elle n’existe pas, vu que toute mon existence n’est qu’un conte, cracha-t-elle.

De la manche, on ne voyait pas grand-chose. À peine quelques épines semblant faites d’os. Et le sang de Lavi, aussi.

-Tu ferais mieux d’aller à l’Infirmerie. À moins que tu ne souhaites perdre l’usage d’une main.

Elle se retrouva seule, tremblant par petits coups. Elle finit par tomber à genoux, vomissant du sang et de la bile. Elle aurait pu pleurer mais elle s’était juré de ne plus le faire. Elle n’était pas faible. Jamais, plus jamais.

-Ma… mademoiselle ?

Mais faible, elle l’était pour le moment. Et la personne qui l’attrapa semblait forte, elle.

-Mademoiselle ?

-Pas… infirmerie. Non.

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