Mon double est ma moitié

Mon double est ma moitié – 6e nuit :: Moi qui n’ai plus de larmes 19/21

-Tu vas mieux ? Souffla une licorne.

Surprise, Vichina papillonna des paupières… pour se réveiller tout à fait, dans les bras de son maudit préféré dont le front était plissé d’inquiétude.

-Gueuh ?

-Je vais prendre ça pour une réponse positive.

Elle se détacha de son étreinte, semblant chercher à prendre pied avec la réalité, réalité qui ne sembla pas lui faire plaisir, au vu du frisson qui la parcourut violemment.

Allen se leva, voulant partir rejoindre les douches communes, mais son amie l’attrapa par le poignet. Elle paraissait désemparée, perdue. Se rappelait-elle les aveux de la nuit ? Ceux qu’elle avait pu glisser entre deux sanglots étouffés ?

Il la regarda, sourit doucement tout en faisant passer une mèche derrière son oreille.

-J’ai faim, se contenta-t-il de lui dire.

Lui parler de la douche ne risquait pas d’être à son goût.

Elle hocha la tête, le relâcha, pour s’enfouir sous le drap.

-J’suis nue, grogna-t-elle pour s’expliquer.

-Tu ne veux pas aller dans ta chambre pour attraper des vêtements ? Je m’occupe de lui, si tu veux…

Elle secoua la tête horizontalement, puis haussa les épaules.

-J’suis une grande fille, mais merci. On se retrouve au réfectoire ?

Il acquiesça et sortit de la pièce, Timcanpy voletant autour de la jeune femme qui le prit entre ses mains, le caressant avec douceur.

-Tu veux bien, toi ? Me dire si mon frère est présent dans la chambre ?

Il fit ce qu’elle traduisit comme un « oui » et sourit doucement. Le petit golem était vraiment adorable, presque autant que son propriétaire…

Lorsqu’elle s’assit auprès d’Allen, elle ne put réprimer ce frisson violent qui la secouait depuis son réveil. Allen était complètement plongé dans sa nourriture, et ne remarqua rien.

Elle ne se sentait pas bien. Son front pulsait douloureusement, elle avait chaud, l’air était trouble.

Elle avala quelques uns de ses œufs brouillés avant de se sentir comme rassasiée, ce qui la surprit. Ça lui était impossible normalement…

Elle se releva. Trop vite, apparemment, car des taches colorées emplirent son champ de vision. Elle se statufia pour se ressaisir, mais cela empira. Elle haleta, la poitrine bloquée, les membres paralysés, la vue perdue. Que lui arrivait-il ? Elle ne s’entendait même plus, était-ce ses oreilles ou ses cordes vocales qui l’avaient lâchée ?

Elle hurla, de toute la force de ses poumons, réveillant les endormis, apeurant tout un chacun. Elle hurla, puis s’évanouit, rattrapée par Allen qui nota avec effarement sa peau devenant grise. Ni une ni deux, le maudit quitta la grande salle, courant comme un dératé, la jeune fille dans ses bras.

Il ne réfléchit pas plus lorsqu’il entra dans cette chambre qui lui était interdite.

-Maître ! L’interpella-t-il avec violence.

Il fallut moins d’un regard à celui-ci pour deviner la raison de la présence de son disciple, présence normalement interdite. Mais ce n’était pas le moment.

-Allonge-la sur le lit, se contenta-t-il de lui ordonner.

Obtempérant, le jeune homme observa son amie inconsciente. En version Noé, elle était si… différented’apparence.

-Il semblerait bien que nos craintes étaient fondées. Elle a réussi.

Allen releva la tête, surpris par le ton de sa voix. Il semblait triste et dépassé. C’était déstabilisant. Mais il ne put s’appesantir dessus, son amie commençant à montrer des signes de réveil. Son apparence ennemie refluait en même temps, jusqu’à ce que les yeux s’ouvrent sur des iris charbons et non dorés.

-Que s’est-il passé ? Murmura-t-elle.

-Tu as de la fièvre, ne bouge pas, conseilla le plus jeune.

-Où ?

-Dans la chambre de mon maître, expliqua-t-il en le désignant de la tête. Tu t’es évanouie au réfectoire.

-‘teur, grogna-t-elle. J’me suis transformée, hein ?

-Tout à fait, approuva le plus vieux. Ça fait longtemps ?

-Que je me transforme ou que je me sais réceptacle d’une mémoire ?

-Les deux, tant qu’à faire.

-Depuis mon retour d’Espagne. Enfin, je me suis déjà transformée, avant, quand nous nous sommes rencontrés à l’infirmerie, mais je ne suis vraiment consciente de cette âme parasite que depuis ma mission.

-C’était ça ta disparition ? Murmura Allen d’une voix aussi blanche que ses cheveux.

-J’imagine, je n’ai pas de souvenir, je ne parviens pas à rester consciente lors de ma phase Noé.

-C’est plutôt problématique.

Vichina sourit à cet euphémisme.

-Mais, elle paraît… gentille. Elle ne me souffle pas des idées de meurtre, je n’ai pas de rêve où le sang coule… Elle n’empiète pas sur ma vie, qu’elle soit personnelle ou non par ailleurs…

-T’en as de la chance, grogna son ami.

-Pauvre bouchon ! Gloussa-t-elle.

Elle l’attrapa par le cou et l’embrassa sur le front en un geste affectueux, le faisant sourire malgré tout.

-Désolé d’être là, grogna le roux, mais il va bien falloir qu’on parle.


Elle dénouait ses cheveux dans le silence de la pièce. Yû était parti en mission, à nouveau, il y avait deux heures. Ils avaient passé deux jours à s’éviter, plus ou moins consciemment.

Elle était seule, maintenant. Marian avait disparu, Allen partageait la mission de Yû, et on l’évitait.

Enfin, pas tout à fait seule…

À moitié allongé sur le lit, son vieil ami jouait avec une splendide dague tout de cristal formée. Plus décorative que défensive au prime abord, il ne fallait pas trop compter sur la chance pour l’éviter. C’était l’innocence qui faisait ça.

Se blottissant contre son torse, la Japonaise soupira doucement, un peu fatiguée avec tout ses ressentiments des derniers temps.

-C’est la nuit qu’il faut dormir, gamine, la gronda-t-il tendrement.

La caresse dans ses cheveux la rendait somnolente. Elle dodelina de la tête, ferma les yeux, et cacha son visage dans les plis de la chemise.

-Allez, dors, gamine.

-Lucas…


-LUCAS !

-Que s’est-il passé ? Grogna l’interpellé. Qui êtes-vous ?

-Akuma, prends possession de ce corps, je te l’ordonne.

Bien malgré lui, son corps en kit obtempéra à cet homme gros. Il s’approcha de la fillette inconnue aux yeux baignés de larmes. Des larmes pour qui ? Pour lui ? Mais ils ne se connaissaient même pas !

Elle ne bougeait pas, ne tremblait pas. Elle le fixait de ses grands yeux noirs débordants de chagrin sans un mot.

-Que fais-tu là, fillette ? Demanda-t-il de sa voix bourrue.

-C’est de ma faute si vous êtes mort, marmonna-t-elle tout bas.

-Mais, tu te rends compte qu’en ce moment-même, tu me damnes et toi avec ?

-Shiro-isshin a dit que ce n’est pas grave.

Il n’eut le temps de l’interroger sur cette personne qu’une sorte de canon sembla sortir de son œil, le visant. Juste après, il se sentit aspiré, comme dans un tourbillon.

Quand il reprit conscience c’était pour ne rien comprendre. Il avait la bizarre sensation d’avoir une consistance et perdu son corps à la fois. Il n’était pas seul dans son corps. Cette pensée s’imposa à lui-même, peu à peu.

-C’est de ma faute, murmura la voix de la fillette de tantôt.

-Dis pas de bêtise, tenta-t-il de dire.

Sa bouche était pâteuse et il était fatigué.

-Vous vous appelez Lucas, c’est cela ?

-On va dire oui.

Elle était trop jeune, à son esprit, pour comprendre les contraintes de son existence.

-D’après Shiro-isshin, tu es maintenant mon bras armé.

-Comment t’appelles-tu ?

Ce n’était pas la question qu’il avait voulu poser, mais c’est la seule qui était sortie.

-Ici, on m’appelle n°313.


-Lucas.

-Oui.

-J’ai peur.

-Je sais.

Un caillou fusa plus loin. Un soupir l’accompagna.

-Lucas.

-Oui.

-Tu sais où on est ?

-Je n’en ai pas la moindre idée.

-Qu’est-ce que je dois faire ?

Son ton était morne, sans âme. Les yeux vides de vie, vides de couleur. Mais sa vie n’était-elle pas vide de sens ?

-Tu ne voulais pas retrouver ton frère ?

-Non. Plus maintenant.

Elle était trop cassée. Et si son frère était comme ces hommes ? Si il la rejetait ou ne se souvenait plus d’elle ? Si il était mort ? Si…

Les larmes auraient dû couler. Ou du moins lui monter aux yeux. Mais elle n’était plus qu’une coquille.

-J’ai mal, Lucas.

-Je sais, petite puce. Je le sens bien.

-Pourquoi ?

Que répondre ?

-Pour que tu deviennes plus forte. Le Seigneur te met à l’épreuve. Il ne tient qu’à toi de la passer avec brio.

Voilà. Réveiller l’âme de guerrier de cette fillette. Son honneur. Sa fierté.

-Pourquoi ? Kami-sama ?

Au loin, un corbeau croassa, la figeant.

-Il faudrait que tu bouges. Il pourrait se réveiller.

-J’ai frappé très fort. Tu le sais.

Un sourire carnassier écarta ses lèvres gercées. Il aurait eu un corps, il en aurait frissonné.

-Oui, mais sa tête est restée intacte. Alors tu vas bouger, et vite.

-Bien, Lucas.

Se levant de sa pierre, la jeune fille se mit en marche, s’écorchant la plante des pieds sur les petits cailloux du sentier.

-Ne t’arrête jamais, ma puce. Tu auras tout ton temps quand tu mourras.

-Et si je voulais mourir ?

-Je ne te laisserai pas faire.

La voix était dure, intransigeante. Comme un père à sa fille.

Il était comme ça, Lucas. Très père poule. Et cette petite fille semblait en avoir besoin.

-Lucas ?

-Oui.

-Les pierres… Elles me brûlent.

Elle sombra dans l’inconscience avant qu’il ne puisse répondre.

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