Mon double est ma moitié

Mon double est ma moitié – 6e journée :: Quand est-ce qu’on mange ? 6/21

De son côté, la jeune fille déambulait dans les couloirs de pierre grise de la Congrégation de l’Ombre en direction du réfectoire. Elle soupira tout en posant sa main sur son ventre. Qu’est-ce qu’elle avait faim ! En plus, elle avait dû sortir, faussant compagnie à Kanda alors qu’elle lui avait promis de rester !

Aux abords de la salle à manger, elle ralentit le pas et inspira un grand coup. Une fois détendue, elle poussa la porte et prit place dans la file tout en réfléchissant à ce qu’elle pourrait commander. Tout en cogitant à plein régime, elle laissa voguer son regard sur ce qui l’entourait. Notant une pile inimaginable de plats, elle comprit que c’était Allen. Souriant derrière son masque, elle arrêta son choix sur un petit-déjeuner à l’anglaise : omelette, bacon, toasts beurrés, galettes de pommes de terre écrasées et un verre de jus d’orange. Salivant à l’idée de ces mets, Vichina -puisque c’est sous ce nom qu’elle s’était présentée à Yû- fit face au cuisinier qui fut stupéfait à l’entente de cette demande.

Il est vrai qu’il était très difficile pour quelqu’un d’extérieur de ne pas l’être. La jeune fille était la copie quasi-parfaite de l’exorciste hargneux !

Esquissant un petit sourire à l’Indien, la jeune femme lui assura que les sobas allaient trouver acquéreur.

Il allait sans dire qu’un Yû Kanda qui portait un plateau sans nourriture japonaise était un sujet de conversation plutôt intéressant… une fois le susnommé assez loin pour que la discussion n’atteigne pas ses oreilles et lame de Mugen la gorge des bavards…!

Se plaçant auprès du trio d’or des exorcistes, elle entreprit de dévorer son repas, sous les yeux étonnés de ses compagnons de table. Puis, soudainement, alors qu’elle croquait joyeusement dans une galette de pomme de terre, elle nota que le silence s’était installé, que l’ambiance était glaciale, et que ses voisins les plus proches étaient tellement pâles qu’ils en étaient gris et que leurs yeux s’écarquillaient au point de sortir de leurs orbites.

Étant donné que tous les regards convergeaient dans sa direction, elle enfourcha un morceau de bacon avant de se retourner pour faire face à… un torse couvert d’un pull noir. Remontant les yeux pour apercevoir le visage du propriétaire, elle reconnu le japonais qui fulminait sur place.

Un frisson parcourut le corps féminin alors qu’une main l’attrapa par le cou et la souleva de sorte qu’elle se retrouva debout sans toucher terre. Les yeux charbons au reflet bleu nuit se noyèrent l’un dans l’autre.

-Qu’est-ce que tu fous là ?

-Je mangeais ? Tenta-t-elle.

Mais, à la vue du regard de tueur que lui lança le jeune homme, elle pensa qu’il valait mieux que ce ne soit qu’un regard et non une arme de destruction massive. Sinon, elle aurait perdu la tête depuis longtemps.

-Qui es-tu ? Rugit-il.

-On peut pas en parler plus tard ? Dans un endroit vide ? Tous les deux ?

-Grmbl, marmonna le japonais en la reposant sur le banc.

-Merci, lui sourit-elle.

Kanda se mit à côté d’elle, histoire de s’assurer qu’elle ne s’enfuirait pas encore une fois.

-Ittadakimasu ! Lui lança la jeune fille d’un ton joyeux.

-Ittadakimasu, se contenta-t-il de répondre tout en séparant ses baguettes d’un geste sec.

Le repas se poursuivit. Nombreux furent les regards dirigés vers les deux « copies ». La fille arborait un large sourire alors que le garçon portait un air renfrogné. Tapis au fond de l’esprit de ce dernier, les pensées s’entrechoquaient. « Mais c’est qui cette nana ? », « Elle me fait penser à quelqu’un… », « C’est fou ce qu’elle peut me ressembler ! », « Où est passée Mitsuko ? », « Allen a de l’œuf qui dégouline sur le menton… Trop mignon ! ». Ah… euh, non. Ça, c’était une pensée parasite, rien d’autre, chercha à se convaincre le jeune homme en plongeant sa tête dans son bol de sobas.

Une fois assuré du calme dans sa tête, Kanda releva cette dernière et remarqua alors que sa voisine avait fini de petit-déjeuner et l’attendait patiemment, jouant avec ses couverts sans avoir l’air de trop y prêter attention. Ses yeux bleus-charbons étaient dans le vague.

Soupirant, Yû reposa ses baguettes et son bol sur le plateau. Le bruit eut l’air de faire revenir la demoiselle sur Terre. Tournant son regard vers la source du bruit, elle comprit qu’il avait fini et qu’ils allaient pouvoir s’expliquer au calme, comme demandé. Se relevant d’un même geste, ils prirent leur plateau respectif et, d’un pas égal, allèrent le déposer au bon endroit. L’air gai avait totalement déserté les traits de la jeune femme, au profit d’un air plus sérieux, rajoutant de la ressemblance avec le kendoka marchant à ses côtés.

Mugen tintait à chaque pas que son propriétaire faisait. Ce bruit, d’ordinaire si discret et imperceptible, n’était audible que par le vide présent des couloirs qu’ils empruntaient et le fait qu’aucun des deux n’ouvraient la bouche. Une porte se dressa soudainement face à eux. Porte que Kanda ouvrit pour laisser passer son accompagnatrice, puis referma derrière lui. Détachant sa lame de sa taille, il la posa dans un coin, avant de prendre place sur l’un des coussins de cette salle de méditation désaffectée. Assise en tailleur, droite, le regard sérieux et fixe, la jeune inconnue l’attendait. Elle n’ouvrit la bouche qu’une fois son interlocuteur installé.

-Je m’appelle Vichina. Je n’ai aucun droit sur mon nom de famille car j’ai été banni de ma famille dès ma naissance. Enfin, bannie dans le sens « non reconnue » comme héritière. Je suis japonaise et j’ai dix-sept ans.

-Quel est ce nom ? Prononça d’une voix rauque l’adolescent.

-Kanda. Mon nom est Kanda.

-Tu mens.

-Pourquoi le ferais-je ? À quoi cela me servirait-il ?

-Où… où est passée Mitsuko ? Finit-il par demander douloureusement après un temps de silence.

-Mitsuko… souffla-t-elle. Mitsuko, c’est moi. Suite à un quelconque accident, -en fait je ne sais pas ce qui s’est passé- je suis redevenue celle que j’étais à deux ans et demi. Puis tu m’as trouvée…

-Je ne peux pas avoir de…

-De sœur ? La coupa-t-elle. Je n’ai jamais dit cela. Même si c’est vrai. J’ai été déshéritée parce que je suis ta sœur jumelle. Juste pour cette raison.

-Je n’ai aucun souvenir d’enfance…

-On… on m’a parlé de ce que les scientifiques t’ont fait. Il paraîtrait qu’ils aient effacé tous tes souvenirs juste avant ta venue vers eux.

-Qu’est-ce qui me prouve que cela n’est pas un tissu de mensonge ? S’emporta-t-il en se levant.

-Oh, rien, répondit-elle tranquillement en faisant de même. Juste notre ressemblance, nos attitudes semblables… Et puis… avant d’avoir trouvé Mitsuko au pied du cerisier, n’as-tu pas ressenti un manque étrange ?

-Si… Co… comment le sais-tu ?

-C’est pareil pour moi. Ça a commencé il y a seulement quelques mois, non ?

-Oui…

-Ça a débuté au moment exact où je suis arrivée en Angleterre. Pour la première fois depuis notre séparation, seuls quelques kilomètres nous séparaient.

Kanda, totalement abasourdi, se laissa tomber en arrière sur le coussin qu’il venait de quitter. Avec grâce, sa « nouvelle » sœur se rassit, elle-aussi.

-Merde… Et… et que vas-tu faire, maintenant que tu m’as retrouvé ?

-Je compte pas te lâcher de sitôt, si là est ta demande. Je vais sûrement devenir exorciste… je pense…

-Tu as une innocence ? S’étonna Yû.

-Bien sûr ! Sinon, je ne postulerais pas pour ce « poste » ! Rit-elle.

-Je ne l’ai jamais vue.

-J’ai… Elle a dû rester avec mes affaires, dans le cerisier, là-bas, avoua Vichina.

-Ah, se contenta-t-il de répondre.

Le silence s’installa. Ils se regardaient sans rien dire. Vichina cachait son visage dans ses genoux puis l’observait de l’œil, les joues rouges et un grand sourire aux lèvres. Yû était gêné et il la regardait à la dérobé, faisant semblant de fixer ses mains qui se frottaient l’une à l’autre.

Soudainement, la jeune fille se leva, provoquant l’étonnement de son frère. Elle s’approcha de ce dernier, et se laissa tomber sur lui, le serrant dans ses bras et l’entraînant avec elle dans sa chute.

-Je suis contente que tu me crois, chuchota-t-elle dans son oreille. Merci beaucoup !

Kanda se contenta de sourire gentiment avant de lui caresser les cheveux tout en la serrant elle-aussi dans ses bras. Ils restèrent un petit moment ainsi, avant que le golem du plus jeune ne surgisse et, avec la voix de Komui, ne le convoque dans le bureau du savant fou -dixit trop de monde.

Ils échangèrent un regard interrogatif. Ils finirent par se relever tout de même. S’époussetant chacun de leur côté, ils ne disaient rien. Tout d’un coup, des bras passèrent sur les épaules du kendoka pour se croiser sur son torse. Une tête se blottit contre sa nuque, Yû soupira. Il n’était pas un habitué aux étreintes et autres marques d’affections. Mais sa sœur avait l’air de vouloir rattraper ce temps où ils avaient été séparés l’un de l’autre… Souriant tristement, il leva une main hésitante. La posant sur la joue de la jeune fille, il prit la parole :

-Tu veux venir avec moi ? Comme ça, on pourra te réclamer une chambre et te présenter comme exorciste. Ça te dit ?

Sans prononcer un seul mot, elle se contenta d’acquiescer avant de lâcher prise pour se placer aux côtés de son jumeau. Gauchement, il lui prit la main avant d’avancer, histoire de cacher sa rougeur. Peine perdue, évidemment, mais cela suffit à faire sourire Vichina dont les yeux se mirent à déborder d’étoiles, tellement elle était heureuse de pouvoir revoir la moitié de son âme ! Et ce qui la rendait encore plus joyeuse, c’est que cette dernière l’avait reconnue et acceptée, sans faire d’histoire ni réfuter quoique ce soit.

Chemin faisant, le couple rencontra nombre de gens qui crurent avoir avalé un quelconque produit made in Komui, ou encore avoir abusé de quelque chose durant le repas. Il est vrai que voir deux Yû Kanda se tenant par la main, et dont l’un des deux souriait, ça pouvait faire bizarre ! Tellement étrange que Lavi, passant par là, alla se manger un mur ! D’ailleurs, suite à cet incident, Yû avait lui-même étiré ses lèvres dans une tentative de sourire narquois.

Toujours est-il qu’ils arrivèrent au bureau du Surintendant bien vite. La jeune fille, faisant fi de sa crainte, relâcha alors la main de son frère retrouvé pour ouvrir la porte, mal à l’aise. Mais bon ! Elle se devait de faire bonne figure devant son frère. Surtout si elle était l’aînée. Même si les autres n’étaient pas obligés d’être au courant, n’est-ce pas ?

Entrant dans la salle à bord… le bureau du Surintendant, pardon, les jumeaux Kanda purent remarquer que le propriétaire du Mont Paperasse-en-Retard était en train de piquer un somme, bien tranquillement, les lunettes de travers et le bras tenant sa tasse à café toujours levée. Malgré le comique de la scène, rien ne pouvait arrêter un Yû Kanda en colère, surtout quand celui-ci avait été dérangé au mauvais moment -en l’occurrence des retrouvailles presque émouvantes avec la moitié de son âme- et donc, c’est sans aucune douceur qu’il le secoua, fixant avec attention tout de même la pile branlante menaçant les occupants d’une avalanche mortelle de papelards. Le scientifique plus ou moins réveillé -et un peu vert, au passage- et le kendoka modérément calmé, -c’est bien de la fumée qui sort de ses oreilles ou je dois changer de lunettes ?- la jeune fille avança d’un pas et prit une posture d’attente : mains croisées devant elle, jambes collées et regard concentré.

-Pourquoi cette convocation, Komui ? Attaqua le japonais.

L’interpellé semblait ailleurs, clignant des paupières et fixant la troisième personne présente. Remarquant cela, Yû grogna avant de dégainer Mugen puis de l’agiter sous le nez du paresseux chinois. Réaction escomptée : ce dernier sursauta, manquant de renverser sa tasse de café froid sur ses vêtements blancs.

-Que me vouliez-vous ? Articula Kanda.

-Je ne t’ai pas appelé Kanda ! Répondit un peu trop joyeusement Komui.

La lame s’approcha un peu plus de la gorge palpitante.

-Maintenant que tu me le dis, il se peut que je t’ait appelé, accepta soudainement le menacé avec un sourire figé. Je n’ai pas eu le rapport de ta dernière mission !

-Mon rapport est dans votre tour de Pise, là, cria le jeune homme en pointant la pile de papier de sa main libre. Il serait bien de commencer les fouilles archéologiques, maintenant !

-Ah oui ! Chantonna le Surintendant en remontant ses lunettes d’un geste nerveux.

Une main fine se posa sur l’épaule de l’épéiste énervé. Ce dernier tourna la tête et croisa le sourire doux de la japonaise. Il rengaina Mugen en grommelant.

-Corrigez-moi si je me trompe, mais c’est bien la première fois que j’admire votre visage, mademoiselle ?

-Plus ou moins, sourit-elle, je me nomme Vichina et suis détentrice d’une innocence.

-Oh oh oh ! S’enthousiasma le plus vieux. Une nouvelle recrue ?

Les joues un peu roses, ladite nouvelle recrue acquiesça de la tête tout en agrandissant son sourire.

-Bienvenue parmi nous alors !

Le grand Intendant se leva alors, fit le tour de son bureau et s’approcha de la nouvelle venue. Il passa son bras sur ses épaules et entreprit de lui expliquer un tas de trucs sur les innocences, l’histoire de la Congrégation et le rôle des Exorcistes. Avec un sourire poli mais un tourbillon en lieu et place d’yeux, la jeune fille absorba tous les propos sans rechigner.

-Tu m’as bien parlé d’une innocence en ta possession, au fait, non ?

-Si si, répondit-elle un brin assommée et sa tête lui faisant mal. Mais je ne l’ai pas avec moi. Il me faut aller la chercher avec Kanda.

-Comment ça ? S’étonna le scientifique.

-Eh bien, pour faire court, mes affaires ne sont pas avec moi.

-Hm, réfléchit le chinois. C’est d’accord, Kanda t’accompagnera donc. Quel est le nom de l’endroit ?

Le plus jeune fut le plus rapide et coupa la parole à sa sœur d’une voix froide.

-Celle de mon avant-dernière mission.

-Bien. Vous partirez quand ?

Les jumeaux échangèrent un regard avant de répondre en même temps.

-Aujourd’hui.

-Bien, répéta leur supérieur en clignant des paupières. Bon voyage alors.

Ils prirent congé, Yû d’un signe de tête et Vichina d’un sourire.

Dans le couloir, le frère prit d’autorité la main de sa sœur dans la sienne. Il ne la regardait pas, affichant toujours un air froid, contrastant avec sa sœur qui semblait resplendir de bonheur. Ils allèrent se réfugier dans la chambre du plus jeune.

-On s’occupera du reste plus tard.

Ce disant, il tournait en rond. C’était un vieux tic qu’il avait lorsqu’il réfléchissait. Il ne l’avait plus utilisé depuis longtemps. Non qu’il ne réfléchissait plus. Juste qu’il n’en avait pas besoin.

Vichina s’installa sur le lit et le regarda en souriant encore plus. Ça lui rappelait de vieux souvenirs. Une fois sa réflexion finie, il tanguait sur ses pieds, les bras écartés pour trouver l’équilibre et il s’affalait auprès d’elle, babillant gaiement, sa tête sur les genoux de la petite fille qui jouait avec ses beaux cheveux noirs.

Ne tenant plus, il fit exactement les même gestes que dans son passé, à différence qu’il avait les sourcils froncés et qu’il se taisait. Les longs doigts fins et tièdes de la jeune femme peignèrent les mèches couleur de nuit, un sourire rêveur étirant les lèvres fines. Quelques minutes passèrent durant lesquelles les deux jumeaux savourèrent cet instant. Ils avaient décidé de partir après le déjeuner et de dormir là-bas. Kanda n’avait aucune envie de s’entraîner. Et Vichina était heureuse. Tout simplement.

Alors, quand leurs deux estomacs grognèrent en chœur, ils rougirent et quittèrent la pièce au profit de la cafétéria où ils passèrent leur commande respective. Si Yû choisit ses habituels soba, sa jumelle opta pour quelque chose de plus élaboré : salade de tomates et de concombres, gratin de pâtes, yaourt et pomme bien verte. Ils s’assirent à l’écart, parlant de temps en temps, sous le regard surpris des autres. Face à face, les jumeaux réapprenaient à vivre ensemble, levant le voile sur certains souvenirs tout en restant bien vague sur la question principale taraudant l’esprit du plus jeune et apeurant la plus vieille.

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