Les missions ayant pour but de récupérer des innocences se faisaient plus rares et plus périlleuses. Les exorcistes y allaient groupés, les traqueurs n’allaient plus sur le terrain. Et l’Arche était mille fois louée pour sa praticité et son efficacité.
Ça faisait une semaine que Kanda était parti, accompagné de Marie. Vichina avait peur pour son frère, et Allen aussi. Ils s’y retrouvaient.
Le jeune albinos était interdit de mission, Vichina poursuivait les siennes, bien souvent seule, malgré les mesures de prudences établies.
Celle du moment se déroulait sous le soleil de l’Espagne, ce qui ne plaisait pas forcément à la jeune exorciste pour qui la chaleur n’était pas un état agréable. Car, quand on a chaud, on se découvre. Et elle avait très chaud.
En plus, elle avait mal à la tête, ce qui la rendait encore plus grognonne.
-De l’ombre, gémit-elle en se laissant glisser sur un banc en plein cagnard.
C’est quand elle aperçut sa peau foncer qu’elle se releva pour foncer à l’aveuglette, droit devant elle, espérant se trouver loin des gens « normaux ».
Elle eut à peine le temps de se réfugier dans un cul-de-sac ombragée qu’elle s’y effondra, le corps secoué de spasmes violents. Le sang affluait dans sa bouche : elle s’était mordu la langue pour ne pas hurler comme le goret qu’on écorche. Elle se recroquevilla, la poitrine gonflée par les sanglots retenues.
La douleur explosait entre ses tempes, comme des épines plantées sur son front et sa peau la brûlait. Ses yeux pleuraient du sang. Son cœur faiblissait. Était-elle en train de mourir ?
Elle sombra dans le noir le plus profond.
-Bonjour ma petite Road ! Tu m’as l’air de bien bonne humeur en ce jour !
-Nous avons retrouvé une sœur ! Lança la fillette en courant, suivie à grands pas par un akuma-servant qui tenait en ses bras un corps alangui.
Son visage n’était pas visible car entouré d’un drap tâché de sang. La métamorphose n’était donc pas complète. Du moins, c’était ce que leurs mémoires leur soufflaient. Et ils souriaient, ravis.
Elle… flottait ? Oui, c’était cela. Et puis, il ne semblait pas y avoir de sol, alors…
Mieux vallait voler que s’écraser.
Des volutes de fumées aux couleurs diverses l’entouraient, mais aucun contact avec sa peau. Comme si elle était immatérielle… C’était étrange comme pensée. Mais pas déconcertant. Pour elle.
Salut.
Elle se retourna. Encore. Encore. Rien.
La voix semblait surgir de partout où son regard pouvait porter.
-Où êtes-vous ?
Sa voix semblait étouffée, assourdie. Elle eut du mal à frapper ses tympans.
Tu perds ton temps, le son n’est pas porté, ici.
Pardon ?
Tu comprends vite, ronronna la voix mentale. Et, pour te répondre, je suis tout ce qui t’entoure. Et toi-même.
Tu es la mémoire ?
… T’es plutôt rapide pour une gamine…
De l’effarement pointait.
Les volutes commencèrent à se rapprocher les unes des autres, à se solidifier. Elles formaient une silhouette humaine.
Je suis…
-… Tsipporah.
-Bonjour Adam, sourit la jeune Noé.
Ses yeux dorés glissèrent sur la silhouette ronde.
-Tiens ? Tu as maigri depuis la dernière fois, je me trompe ?
-Charmeuse, sourit le plus vieux.
-On ne se refait pas, pouffa-t-elle.
-Tu dois rester allongée quelques temps, avant de pouvoir retrouver ta mobilité, expliqua-t-il.
-Bien.
Le silence retomba et elle ferma les paupières. Elle se sentait bien, là. Très bien.
-Tu te rétablis étonnamment vite !
Un pouffement lui répondit, et il glissa un regard vers elle.
-Sale rageur ! S’indigna-t-elle faussement en lui balançant faiblement une chaussure. Laisse-moi m’habiller tranquillement !
Il sortit de la pièce en souriant, allant s’assurer que ses ordres avaient été exécutés et que tout le monde était placé. Ce soir, la jeune femme allait être intronisé. Elle revenait dans la famille, enfin.
-Adam… chantonna la Noé en question. Tu peux me rendre ma chaussure s’il-te-plaît ?
Se retournant, il sourit en la voyant enfin apprêtée. S’agenouillant de moitié, il tendit la main en sa direction et elle lui tendit son pied seulement vêtu d’un bas. Il fit glisser le talon manquant, puis se redressa pour lui offrir son bras.
-Prête à tous les retrouver ?
-Absolument pas, avoua-t-elle dans un souffle, angoissée.
-C’est parfait !
Les portes s’écartèrent pour leur céder le passage, faisant cesser les bavardages de la petite famille.
Auprès de leur prince, leur « sœur » se trouvait.
Ses longs cheveux noirs étaient parsemés de petites tresses, et quelques perles argentées et violines y avaient été glissées. Lâches, ils frôlaient le bas de son dos, et se perdaient dans le décolleté de sa robe. Cette dernière était d’un dégradé violet, sans manche, le corsage se contentant d’épouser la poitrine et le ventre, avant de laisser la place à une jupe vaporeuse au tissu quasi arachnéen. Son dos n’était pas couvert, elle portait un épais bracelet autour de son bras droit, et trois anneaux à sa cheville gauche.
Elle leur offrit un petit sourire timide auxquels ils répondirent, alors qu’elle prenait place auprès du prince qui lui tirait la chaise.
-Bon appétit, leur souhaita-t-il.
La surprise passée, le repas se déroula comme à son habitude, faisant se détendre la dernière arrivée jusqu’à ce que Road ne cherche à tout savoir sur elle et que le regard de Tyki ne lui pèse.
Elle se nommait Tsipporah. Noé de l’espoir. Et elle ne souhaitait pas être nommée autrement. Non, elle ne savait pas pourquoi sa dernière hôte remontait à l’Antiquité. Et oui, elle était heureuse de retrouver tout le monde.
Même si l’absence d’une certaine personne lui pesait.
Nea…
-Tyki, seule ton amitié m’intéresse. Rien d’autre, soupira-t-elle suite à l’énième œillade enflammée.
-Ainsi soit-il, soupira le séducteur.
-Ma sœur n’a plus donné signe de vie depuis une semaine. UNE SEMAINE ! ET VOUS VENEZ TOUT JUSTE DE TROUVER CELA ANORMAL ?!
Les scientifiques retenaient à grande peine le frère furax qui cherchait à étriper ce qui lui servait de supérieur à béret blanc et à lunettes.
-Kanda, calme-toi, tenta celui-ci, caché derrière son bureau.
-VOUS VOUS FOUTEZ DE MOI ?! QUE JE ME CALME ?! MAIS SI C’ÉTAIT LENALEE VOUS L’AURIEZ REMARQUÉ AU BOUT D’UNE HEURE ! VOUS AVEZ ATTENDU UNE SEMAINE ! ELLE EST PEUT-ÊTRE DÉJÀ MORTE !
-Tu lui fais si peu confiance, Bakanda ? Grinça le maudit.
Celui-ci était confortablement assis dans le canapé qui faisait face au bureau du sur-Intendant, que le Japonais avait quitté une fois la bombe lâchée.
-Elle est tout à fait responsable, poursuivit-il sur un ton froid. Et je lui donne deux jours pour revenir, aussi fraîche et pimpante qu’elle est partie. Je te rappelle qu’en ses veines coulent le même sang que le tien, et qu’elle a su survivre jusqu’à maintenant.
-J’attendrai trois jours, pas un de plus. Passé ce troisième jour, j’irai la chercher. Et tant pis pour vous si vous le refusez !
Il s’extirpa hors de la prise des scientifiques pour quitter la pièce en fulminant intérieurement, suivie de la présence calme d’Allen qui se retourna avant de fermer la porte.
-Évidemment, il va sans dire que vous allez immédiatement vous mettre à sa recherche, n’est-ce pas ?
-B… bien sûr, bégaya le pauvre Chinois sous le regard glacial.
-Merveilleux ! S’exclama-t-il en esquissant un large sourire joyeux.
Il ferma la porte. Et éclata d’un rire à vous faire peur.
-Il faut que j’y aille, hélas, soupira-t-elle.
Elle semblait vouloir se convaincre, parler pour elle seule. Mais la tristesse contenue dans sa voix prouvait à ses frères et sœurs que non, c’était bien à eux qu’elle parlait.
Elle avait raison, en un sens. Elle avait encore une vie parmi les mortels, comme la plupart d’entre eux, mais elle semblait avoir plus de contraintes. La liberté ? L’Espoir n’y avait pas de droit. Elle devait subir et se taire. Tel était son rôle et destin. Telle était sa résignation.
-Tu reviendras ? Demanda la voix calme et douce de Road.
Elle tourna la tête, ses cheveux suivant son mouvement. Un masque de surprise, remplacé par celui plus tendre du sourire. Mais elle devait partir, s’enfuir. Retrouver des êtres perdus. Et perdre des êtres retrouvés. C’était sa vie, son choix, son destin… Celui choisi par les autres, par l’autre.
