Mon double est ma moitié

Mon double est ma moitié – 3e nuit :: Les ténèbres nous avalent 16/21

Satisfaite ?

-La ferme, Luce.

Tu t’es tout de même tapé ton frère.

-Je t’ai demandé de la fermer.

Elle asséna un revers de sa lame qu’il contra facilement de sa main gantée. Pour l’occasion, il ne portait qu’un capuchon au lieu de sa cape, permettant d’apercevoir sa tenue qui était composée d’une paire de gants en cuir sombre, d’un pantalon lâche, d’un pull kaki et de bottes d’équitation. Il était armé d’une épée aussi meurtrière que cruelle, car elle était irrégulière et hérissée de piques, tels des vagues. Et si le propriétaire de cette arme était impeccable, ce n’était pas le cas de son adversaire.

Elle avait quitté sa chemise et se trouvait ainsi seulement vêtue du bandage qu’elle utilisait pour aplatir sa poitrine, ainsi que le pantalon lâche semblable à celui de son ami. Ses cheveux tentaient de s’échapper du chignon où ils avaient été serrés.

Sa peau luisait de sueur, son souffle était haché. Mais elle continuait de lever son arme pour l’abattre sur son compagnon qui l’esquivait ou parait.

Luce la laissait se défouler, elle en avait plus que besoin. Les rumeurs allaient bon train sur elle, et le regard des autres se faisait plus présent, plus lourd. Plus insupportable.

Et lui, la simple âme sans corps, l’être errant maudit à jamais, il veillait sur elle. Il s’assurait qu’elle ne se faisait pas de mal. Il était son confident, son meilleur ami, celui qui savait tout sur elle. Et ce n’était pas qu’une simple métaphore.

Mais le corps humain, même amélioré, avait ses limites. Et Vichina finit par s’écrouler sur le sol, la respiration folle, les yeux brumeux et les membres perclus de crampes. Luce la rattrapa avant que sa tête n’atteigne le sol dur. Il l’allongea confortablement sur lui et attendit qu’elle se calme.

-Lu… ce… haleta-t-elle.

Il la regarda. Elle pleurait, sans bruit, avec douceur et grâce. Elle était belle, ainsi. Mais il n’était qu’une ombre.

Elle tendit son bras et ôta sa capuche. La tête d’un squelette d’akuma apparut, son bandeau bien visible où son nom avait été fixé par le cri déchirant d’une âme désespérée.

« Lucas« 

-J’aimerais tellement…

-Chut, la coupa-t-il. C’est ainsi.

Il avait pressé sa main sur ses lèvres pour la faire taire. Sa condition d’akuma se rappelait à lui sans cesse.

Il la berça quelques instants avant qu’elle ne s’endorme, épuisée. Il cala alors sa tête sur un coussin avant de se dégager d’elle. Il récupéra sa capuche, l’enfila, avant de reprendre la place qui lui était due depuis quelques années. Lui aussi avait été une victime de Takahashi.

Il disparut.


Le temps avait passé. Allen était donc le réceptacle du Quatorzième Noé. Suivi sans relâche par Link, le jeune homme n’en pouvait plus. Accablé de fatigue et de stress, il semblait capable de leur claquer entre les doigts à tout instant.

-Bonjour Allen, Link, les salua la sœur de Kanda.

Elle posa son plateau de l’autre côté des deux hommes sans croiser leurs regards. Depuis l’installation de Lubérier et ses sous-fifres, la jeune femme devait redoubler d’attention sur son attitude. Elle s’était remise aux parts « normales ». Les traits creusés, les yeux cernés, elle semblait faire un concours avec Allen. On ne savait pas qui des deux était le gagnant. Pas encore.

-Nii-san est encore en mission, marmonna-t-elle en engloutissant ses spaghettis.

Ils échangèrent quelques banalités sans attrait, sous le regard attentif du blond.

Ils finirent par se quitter, chacun de leur côté.

Vichina croyait encore en son « petit bouchon ». Mais elle ne voulait pas lui attirer du souci, autant à lui qu’à son frère. Et puis, elle avait ses propres soucis.

Sa peau semblait grise. Et puis, ces maux de tête incessants… Ces innocences qui lui brûlaient la peau…

Elle se réfugia dans une aile éloignée, où araignées et poussières étaient les maîtresses. Enfin, ça avait été le cas. Le ménage avait été fait, mais le passage restait rare.

Elle se réfugia dans une chambre inusitée jusqu’alors, se blottissant dans le large lit où elle tenta de se détendre pour ôter sa douleur comme elle pouvait.


Courir ne te servira à rien.

Je le sais.

Pourquoi continues-tu, alors ?

La réponse en vint pas. La connexion était coupée. Mais, de toutes façons, quelle connexion ?

Elle n’était plus dans la cage. Non. Elle était allongée sur la grande table de souffrance. Celle en métal froid avec les rainures pour que le sang aille jusqu’au caniveau.

Attachée sur le ventre, écrasée contre la surface réfléchissante, des lanières de cuirs enserrant tout son corps, frottant sur les cicatrices récentes.

Elle ne devait pas pleurer. Sinon, elle aurait encore plus mal. D’ailleurs, elle sentait le liquide couler entre ses jambes.

Des pas se firent entendre, la lumière l’éblouit. Une main caressa sa peau, frôlant les croûtes, griffant les parcelles non marquées. Un couteau -un scalpel ?- mordit la peau, la brûlant au passage. De nouveaux filets de sangs naquirent.

Elle serra les dents tout en se détendant autant qu’elle le pouvait, essayant d’oublier la douleur.

Elle avait mal, elle souffrait, elle avait peur.

Elle avait douze ans.

-Alors, n°313 ?


-Vichina ?

Ouvrant les yeux, elle comprit qu’elle était à l’infirmerie.

Ce n’était pas son frère penché sur elle ou lui tenant la main. C’était Allen, qui était inquiet, et c’était Johnny qui maltraitait ses doigts, les larmes aux yeux. Un homme roux se trouvait au fond de la salle, une cigarette au bec. Ses cheveux étaient rouges et non roux.

-Tu vas bien ? Reprit le plus jeune.

Il semblait affolé comme pas possible, alors la jeune femme lui adressa un sourire lumineux.

-J’ai jamais été aussi bien, mentit-elle.

Mais ce mensonge sembla les satisfaire.

-Tu t’es débarrassé de ton bulot ? S’étonna l’alitée.

En effet, aucune trace de Link. Un sourire éclaira le visage du maudit.

-Exceptionnellement, il m’a lâché la grappe. En contrepartie, il est posté devant la porte, avec les gardes de mon maître.

En réponse au sourcil levé, le jeune homme montra de la tête l’adulte dans son coin.

Elle l’observa un peu plus sérieusement et lui trouva beaucoup de charme, avec ses cheveux épais et rouges semblant indomptables, ce masque coupant son visage de moitié lui offrant ainsi une aura de mystère. Sûrement un séducteur, au vu de son sourire ravageur.

Elle se redressa, se calant le dos, et se libéra de la prise douloureuse du scientifique qui tenta d’endiguer ses sanglots en reniflant.

-Qu’est-ce qui s’est passé ? Demanda la Japonaise en portant sa main libre à sa tête douloureuse.

Un bandage l’enserrait, sentit-elle sous ses doigts. Elle ne se souvenait de rien, en dehors de la douleur qui avait pulsé en tout son être, mais elle s’était particulièrement concentrée au niveau de la tête. Elle avait dû s’évanouir, forcément. Elle était faible. Son poing se crispa sous le drap alors que son visage se fermait.

-Ton golem est venu nous prévenir. Je n’aurais jamais cru cela possible, rajouta pensivement Johnny.

À sa mention, la petite machine apparut, semblant heureux de l’éveil de sa propriétaire. Cette dernière avança la main en direction, et il s’y posa alors qu’elle effleurait le haut de sa coque en une caresse.

-On dirait qu’il ronronne, fit remarquer Allen en un sourire.

Vichina le lui rendit. Oui, on aurait cru cela de la petite machine. Peut-être était-ce le cas, par ailleurs…

-Je vais devoir vous laisser, s’excusa le jeune homme à lunettes, Reever a besoin de moi.

Il partit, grommelant sur Komui, d’après les mots compréhensibles. Lorsqu’il dépassa la porte, les deux hommes restant se rapprochèrent du lit, Allen s’y asseyant et l’autre prenant la chaise.

-Est-ce que tu étais sujette à de violentes migraines ces derniers temps ? Voulut savoir le plus vieux.

-Pas plus que d’habitude, pourquoi ?

Il prit son temps pour répondre, allumant sa cigarette avec désinvolture. Il recracha la fumée en observant le plafond, puis plongea son regard dans le sien.

-La mémoire qui dormait en toi s’est réveillée.

Un temps.

-Pardon ? S’étonna la jeune femme en cillant.

-Tu es une Noé, grogna-t-il.

-Ah…

Sa réaction surprit son ami. Elle ne semblait pas plus troublée que ça. Comme si ça ne la touchait pas. Ou qu’elle ne se rendait pas compte de la situation…

-Ferme la bouche, sourit Vichina, ou mon golem va s’y installer.

Il la claqua alors que la petite machine frôlait sa mâchoire du bout des ailes.

-Je sais que me plaindre ne changerait rien à cet état de fait, expliqua-t-elle en haussant les épaules. Alors, autant me résigner. Par contre, je ne comprends pas. Je croyais qu’il n’y avait que treize Noés. Et que Allen « possédait » le Quatorzième. Alors comment se fait-il ? Certes, mon frère a tué Skin Borik, la Colère, mais ce n’est pas un peu trop tôt ?

-Ce n’est pas la Colère qui t’habite, reprit l’adulte. Il semblerait qu’il reste encore quelques Noés inconnus de par le monde.

-C’est pas vrai, soupira-t-elle en se rallongeant. La normalité me sera donc à jamais interdite ?!

Une sorte de désespoir était palpable dans sa voix, mais les larmes ne cherchèrent pas à couler. Elle avait déjà accepté son destin. Mais pas son camp, après tout.

Allen serra sa main avec un petit sourire triste. Il savait par quoi elle allait passer. La mise à l’écart, les regards, l’appréhension, la déprime… C’était dur, mais c’était sa vie. Ce serait la sienne aussi, maintenant.

-Je ne veux pas que Central me mette la main dessus, murmura la jeune femme.

Elle ne les regardait pas, préférant le plafond.

-Link est déjà au courant, sembla s’excuser son ami.

-Mais pas Lubérier ?

-Mais pas Lubérier.

-Alors je m’occupe du blondinet, ricana-t-elle avec un sourire qui n’avait rien à envier à son frère, faisant frissonner le plus jeune.

Il plaignit son geôlier le temps d’un battement de cœur.

-Bon ! Les tourtereaux, j’me fais chier à devoir tenir la chandelle, alors j’vais y aller.

Cross se releva et leur adressa un sourire ironique. Mais il garda les yeux fixés sur les longues jambes que lui dévoilait la malade qui glissait hors de son lit.

-Hors de question que je reste là plus longtemps, fit-elle en réponse au regard surpris de son jeune ami, tout en enfilant son pantalon. Mes armes ne sont pas là ?

-Si si.

Il les lui tendit.

-J’ai plus qu’à éviter la dragonne…

Ladite dragonne devait être occupée ailleurs, car la Japonaise put s’échapper de son antre… infirmerie, sans en être empêchée, et ainsi faire face à deux-verrues, comme le surnommait amicalement Lavi. Elle lui adressa un superbe sourire à faire pâlir le maréchal Sokaro qui fit déglutir le blond. Elle se pencha alors vers lui et frôla son oreille du bout des lèvres, les yeux mi-clos.

-Bien sûr, pas un mot à Central ou Lubérier… ronronna-t-elle.

Les yeux du jeune homme s’écarquillèrent lorsque sa jambe fut frôlée à son tour, mais par une arme particulièrement acérée.

-Ce serait regrettable, poursuivit-elle sur le même ton.

Ses iris semblaient plus noirs que bleus, deux gouffres sans fond qui l’aspiraient inexorablement. Ce fut Allen qui le secoua, alors que la jeune femme avait déjà tourné au bout du couloir.

-Dangereuse… Cette femme est dangereuse.

Ils ne purent qu’acquiescer.


-Elle s’est réveillée ! Glapit la Rêveuse.

Elle sauta au cou du Comte, folle de joie. Les Noés autour d’elle ne purent que l’accompagner dans cette joie.

-Quand allons-nous la chercher ? S’inquiéta-t-elle subitement.

-Dès que possible, la rassura-t-il en lui caressant paternellement la tête. Bientôt.

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