-Ouais ! On est rentré ! S’exclama une voix excitée.
Ladite voix provenait du rez-de-chaussée et je pus voir Kurocho se tendre alors que nous jouions tous deux aux cartes en tailleur sur le lit de la chambre où je dormais. Un large sourire prit place sur son visage et elle sauta sur ses pieds. Se tournant vers moi, elle lança quelques mots à mon attention avant de disparaître par la porte.
Un peu dépassé par ce qui se passait et sonné par la vitesse à laquelle elle était partie, je répétai ses propos dans ma tête.
« Kane et Ougi sont revenus ! »
Alors, en passant par le code… Daysia et Marie étaient de retour. Pas étonnant qu’elle sautait de joie !
Sortant à mon tour de la pièce, j’entrai en collision une nouvelle fois avec le torse superbe de Koneko. Celui-ci me grogna dessus, mais je n’y prêtai pas attention, habitué au bout de deux jours à son caractère des plus… particuliers. Ainsi, je n’attendais pas la fin de ses malédictions pour descendre les escaliers rapidement. M’arrêtant avant les trois dernières marches, je souris en apercevant la scène se déroulant dans l’entrée.
Trois valises et autant de sacs étaient posés à terre, comme si ils avaient été lâchés subitement. Ma protectrice avait entouré le cou d’un des nouveaux venus, lui-même avait passé ses bras autour de sa taille et la soulevait, sans aucun problème, semblait-il. Apercevant les fins triangles violets sous les yeux clos, j’en déduisis que c’était Kane. Ma déduction fut même à moitié prouvée lorsqu’une balle rebondissante tomba d’une des poches. Si il y avait une chose que j’avais compris en apercevant sa chambre, c’était son amour pour les balles. De toutes tailles, tous formats, toutes matières. Même si j’avais trouvé ça un peu drôle au début, je ne m’en moquais pas. Après tout, je collectionnais bien les paquets de cartes à jouer.
Je descendis les dernières marches quand je saisis que Koneko était lui aussi dans l’escalier et, connaissant sa patience légendaire, j’avais plutôt intérêt à dégager de son passage, alors j’allais rejoindre la seule fille de cette famille qui avait rejoint le sol. Elle m’offrit à nouveau son beau sourire et entreprit de me présenter aux derniers arrivants.
Le week-end était passé à une vitesse folle. Il fallait dire qu’on n’avait pas vraiment eu le temps de s’ennuyer avec tous ces gens ! Entre Kanda qui préférait s’entraîner à l’extérieur, parfois accompagné de sa jumelle, Daysia qui enchaînait bêtise sur bêtise, Marie qui lisait tranquillement et Tiedoll qui disparaissait de temps en temps au fond du couloir du bas, je ne savais où donner de la tête. Il m’arrivait de m’échouer soit auprès de Marie pour lire moi aussi ou améliorer mes techniques de jeu, soit auprès de la fenêtre de la chambre que j’occupais le temps de mon séjour, observant ainsi les jumeaux Kanda s’acharnant sur le pilori. Je comprenais bien mieux maintenant l’apparence de ce dernier, tout comme le surnom de la jeune femme.
Papillon noir.
Sa grâce semblait innée, sautant partout, imperturbable, sa longue queue de cheval accompagnant chacun de ses gestes d’une longue traînée noire. Ses yeux reflétaient sa concentration et chaque mouvement donnait l’impression d’être le résultat d’une réflexion.
Et pourtant. Et pourtant son frère qui supervisait son entraînement ne semblait pas vraiment satisfait du résultat, critiquant, conseillant, rajustant, corrigeant. À mes yeux, chaque reproche était injuste et n’avait aucun lieu d’être. Enfin, ça l’était jusqu’à ce que je le vois en action. Et là, c’était une autre paire de manches. Je ne pouvais détourner mon regard. On aurait pu prendre cela pour une danse. Une danse macabre faite d’enchaînements morbides et sanglants. Mais une danse aussi aux allures envoûtantes, hypnotiques. C’était tour à tour une panthère, un aigle, un serpent, un poisson… Je ne pouvais détourner le regard.
Et je ne le voulais pas. C’était tellement fascinant.
J’étais bien incapable de m’extirper de la spirale amoureuse dans laquelle je m’étais fourré.
Dimanche, on était allé se promener parmi les arbres parés de leurs plus belle couleurs d’automne. C’était assez… surprenant. Entre les commentaires de Tiedoll sur les feuilles, Marie qui récoltait des champignons avec mon aide, Kanda qui grognait ou se taisait, au choix, et Kurocho qui jouait à la balle avec Daysia, je ne m’ennuyai guère ! Et quand mon aide-soignante me glissa que c’était banal chez eux, je ne pus empêcher mes yeux de s’écarquiller à l’extrême.
Et lorsque je repensais à cette famille si étonnante, je ne pouvais empêcher mes larmes de couler. Daysia m’avait touché deux mots à ce propos, me racontant comment ils étaient arrivés là. Tiedoll et feu sa femme Cloud ne pouvaient pas avoir d’enfant donc ils avaient décidé d’adopter, comme la plupart des personnes dans leur situation. Mais ils avaient pris une décision. Celle de ne prendre avec eux que des enfants que personne ne voudrait. Et ce pour plusieurs raisons : ils étaient eux-même des enfants venant d’orphelinats un peu miteux et nul n’avait voulu les installer chez eux. Cloud à cause de la cicatrice défigurant la moitié de son visage, et Tiedoll par sa passion quasi frénétique du dessin. Daysia avait été de nombreuses fois dédaigné à cause des marques sous ses yeux. Marie était aveugle. Et les Kanda refusaient d’être séparés.
Je connaissais cela. Mes parents m’avaient moi-même abandonné à ma naissance à cause de la déformation de mon bras, ce qui avait été la raison pour laquelle je n’avais pas non plus été adopté. J’étais tout ce qu’il y avait de plus normal, pourtant. Mais il y avait ce bras. Cette chose.
Et, alors que je n’osais plus y croire, Mana était arrivé. Il avait entamé toutes les démarches administratives pour m’accueillir dans sa roulotte de vagabond. Et c’est dans cette dernière que j’avais le plus de bons souvenirs. Malheureusement, ce bonheur avait été de courte durée, une maladie l’emportant peu de temps après et me laissant entre les mains d’un homme roux prétendant être mon oncle. Marian Cross. Mort lui aussi, peu avant ma majorité. Ayant été émancipé, je n’avais pas eu à expérimenter à nouveau ni les murs d’un orphelinat, ni une famille d’accueil.
Peu de personnes étaient au courant de mon passé, même pas Lavi.
Qui s’en intéressait ? Oui, qui ? Dans peu de temps, ils m’auraient effacé de leurs mémoires et je serais réduit à un simple souvenir… Avec un peu de chance.
Il me fallait donc me préparer à cette éventualité. Tôt ou tard, ils chercheraient sans doute à me faire comprendre que j’étais de trop. Je crois bien que c’était ma destinée. Mais, évitons de penser à des choses tristes même si elles étaient inévitables, et pensons à ce qui se passait à ce moment.
-Shiroboshi ? Miaula la voix de la japonaise.
Je tournai mon attention vers elle. Les bras croisés dans le dos, la tête penchée sur le côté, les yeux suppliants, tout dans son attitude démontrait qu’elle souhaitait me demander quelque chose.
-Oui ? Marmonnai-je, méfiant.
J’étais confortablement vautré sur un des canapés du salon, Daysia non loin, était concentré sur sa partie de jeu vidéo. Rien au monde n’aurait pu le troubler. Même pas un tsunami.
-Est-ce que tu ne penses pas qu’il serait temps d’aller chercher quelques affaires ?
Je relevai la tête brusquement et notai qu’elle mâchonnait sa lèvre inférieure en un tic nerveux.
-Euh… Si, bien sûr.
Moi qui cherchais à repousser autant que possible tout ce qui pouvait avoir attrait à mon ex… Tel est pris qui croyait prendre ! Enfin, bon, je ne pouvais pas en vouloir à ce petit papillon. Les garçons étaient tous là, de toutes façons. En effet, Marie et Daysia nous avaient expliqué qu’ils avaient eu des vacances anticipées et qu’ils comptaient les passer avec leur famille. Ici, quoi. Et si ils étaient tous plus ou moins pacifistes, Marie avait une carrure à faire pâlir d’envie un déménageur, Kanda savait se battre, Daysia était un pro pour ce qui était d’esquiver un peu tout et n’importe quoi. Pour le cas de Tiedoll… On va dire que je gardais mon avis pour moi. Et pour le cas de notre petit papillon ? Vous le savez autant que moi.
-D’accord, je le note.
Elle disparut aussitôt, comme par magie. Je cillai alors que son frère prit sa place face à moi. Je me relevai, m’asseyant pour lui laisser de la place. Il s’accouda à ses genoux, croisant ses mains sous son nez. Il ne jeta pas un regard en ma direction et j’attendais qu’il ouvre la bouche.
-Lavi.
Il suffisait qu’il prononce son nom pour que je sois tout ouïe.
-Est-ce que tu me donnes la permission de le tuer, toi ? La dernière fois, ça m’a été interdit et je n’ai donc pas pu lui régler son compte à ce connard.
Je restai figé en entendant cela. Qu’est-ce que ça voulait dire ? J’étais bien conscient que je n’étais sûrement pas le premier qui s’était retrouvé dans cette situation, mais j’espérais être le dernier.
-Non. Je le traînerais plutôt en justice. Ce n’est pas comme si il n’y avait aucune trace de tout cela.
-Ça ne fonctionnera pas, assura-t-il.
Je sentis la fureur m’emplir.
-Qu’est-ce que tu en sais, toi ?
-Parce que ça n’a pas fonctionné. Y avait-il de quelconques témoins lors de ton agression ?
-Kurocho.
Je le vis se tendre à l’entente du surnom.
-Ma sœur elle-même n’aura pas le droit de paraître comme témoin, désolé.
-Et pourquoi cela ? M’étonnai-je, mi-curieux, mi-furieux.
-Parce qu’elle est passé, elle-aussi, entre les griffes du Rot Häse.
-Pardon ?
–Lapin rouge, grogna-t-il. C’est de l’allemand. C’est en rapport avec un conte japonais. Cherche pas.
Il se releva et quitta la pièce, me laissant un peu sonné. Kurocho serait elle aussi passé par là ? Non… ça devait être une erreur. Lavi ne se serait pas attaqué à une jeune fille aussi angélique ! Non. Daysia risqua un coup d’œil en ma direction que j’interceptai. Il soupira en me voyant hausser les sourcils en réponse. Il me fit signe de prendre place auprès de lui tout en mettant sa partie en pause.
-On aime pas trop aborder le sujet à la maison, alors je vais faire vite, débuta-t-il. Vichina est une jeune fille très ouverte, passionnée, intelligente. Et incroyablement belle. Et je ne dis pas ça en ma qualité de frère adoptif. Partout où elle allait, elle attirait les regards, quel que soit le lieu, les personnes ou la raison. Possédant un grand cœur, elle était souvent bien considérée. On était fier d’elle, d’une stupide fierté. Ce n’était pas une enfant gâtée et c’est ce qui plaisait aux gens. Elle l’est toujours, mais elle s’est refermée depuis, sortant et parlant peu. Je t’avouerais même que ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vu parler naturellement avec quelqu’un en dehors de notre famille. Mais bon.
Je l’écoutais sans mot dire. Ainsi, Kurocho s’appelait Vichina ? C’était toujours ça d’appris.
-Et puis, elle est tombée amoureuse. Nous, évidemment, on a pas trop apprécié. C’était notre petite sœur, on arrivait pas assimiler l’arrivée d’un autre homme que nous dans son univers. On en était jaloux. Elle rêvait de lui, en parlait jusqu’à plus soif, avant de finalement emménager chez lui. Oh ! Elle venait toujours nous voir, elle ne nous avait pas oublié, heureusement. Mais… on l’a trouvée différente. Au début, on s’était dit que c’était à cause du changement. Une dizaine d’années qu’elle vivait avec nous quatre, et là voici soudainement avec un seul garçon. Ou peut-être la séparation avec son frère ? Je te l’ai déjà dit, je sais, mais je me répète. À l’orphelinat, ils étaient inséparables. On ne les voyait jamais l’un sans l’autre, hormis à l’heure de la douche, et encore. L’autre attendait dehors tandis que celui qui se lavait s’activait. Ils partageaient la même chambre et certaines nuits le même lit. La directrice et les autres éducateurs s’en arrachaient les cheveux, ça je peux te le dire. Alors, quand elle est allée habiter chez son copain, c’était la première fois qu’elle se séparait de son frère. Et ça faisait quelque chose, on voyait surtout les répercussions sur Yû parce qu’il était avec nous, mais quand elle était à nouveau avec nous, ils pouvaient rester des heures à simplement se tenir dans les bras et ce n’était pas rare de les voir s’endormir ensemble. Je ne sais pas ce qui les relie, mais ça fait froid dans le dos, j’trouve.
Il marqua une nouvelle pause. Il semblait hésiter à poursuivre ses révélations. Comme si ce qui allait s’ensuivre était considéré comme secret défense. Je ne fis aucun geste pour lui demander de poursuivre ou, au contraire, s’arrêter là.
-Elle semblait irradier de bonheur tout en brûlant de l’intérieur. Son frère semblait être pris dans de sombres confidences. Ce fut là une période que nous n’aimons pas nous rappeler, pas plus que celle qui suivit. Lorsque nous l’avons retrouvée. En tout et pour tout, leur relation avait duré… oh… environ un an. Mais ils ne vivaient ensemble que depuis moins de trois mois. Et c’est à la fin du terme qu’elle changea du tout pour le tout. Son copain l’avait abandonnée au fond d’une ruelle en cul-de-sac, le bras atrocement charcuté, voire brûlé, le visage ainsi que le reste du corps parcourue de cicatrices. Et baignant dans son sang.
À partir de là, mon interlocuteur se triturait les doigts, jetant de temps en temps quelques coups d’œil en direction de l’escalier d’où pouvait surgir n’importe qui.
-La faire revenir à nous n’a pas été simple. En aucun cas. Elle ne communiquait plus. Du tout. Même pas avec son frère. C’est à ce moment-là que Kanda est devenu ce qu’il est maintenant. Méfiant envers tout le monde, violent, pessimiste et peu confiant. Sans oublier hyper-protecteur envers sa jumelle. Je peux te dire qu’il en a souffert. Elle ne se laissait approcher par personne, encore moins par les hommes. Le personnel médical, n’en parlons pas. Je te dis pas le truc. C’était l’horreur. Je me rappelle que l’on parlait à peine entre nous. Vicky, c’est un peu notre petite sœur à tous. C’est la plus jeune d’entre nous, on l’a toujours protégée, des gens comme de la vie, mais on avait échoué. Et on s’est pris notre échec en pleine gueule, ça je peux te le dire. Kanda était là tout les jours pour nous le rappeler, ne serait-ce que par sa seule présence. Que ce soit par son apparence, sa ressemblance folle avec Vichina, ou par son attitude. Tiedoll ne sortait plus de son atelier. M’est avis qu’il pleurait tout son soûl au lieu de peindre, mais bon. Marie et moi on s’est plongé comme jamais dans nos études. On cherchait pas à oublier le goût amer d’avoir raté, mais on tentait tant bien que mal de ne pas plonger avec elle, on était persuadé que ce n’était pas ce qu’elle aurait voulu qu’on fasse. Elle avait toujours été optimiste et pleine de vie. Oui, on peut le dire, Lavi l’a totalement détruite, on retrouvera pas la Vichina du début.
-Mais… hésitai-je. Vous… Kanda a parlé d’un procès…
-Bien sûr, on a traîné ce salaud devant les tribunaux, mais il s’en est sorti comme un chef, son avocat étant des plus compétents, absence de témoins réels, en dehors de nous, mais on était la famille. Je me rappelle qu’on a du tenir fermement Yû pour éviter qu’il ne le réduise en charpie. Il était remonté, et on était pareil. Il soutenait mordicus que Vic’ avait été violée, mais en absence de preuves tangibles, on ne pouvait rien prouver…
Il serrait les poings à s’en faire mal, ses phalanges en blanchirent sur le coup.
-Mais il semble que ça aille mieux, poursuivit-il. Elle redevient peu à peu elle-même. Et je pense que tu n’y es pas étranger, mon vieux.
Je m’empourprai suite au sous-entendu alors qu’il reprenait sa partie là où il l’avait laissée. Sonné, je me relevai et sortis dans le jardin, histoire de m’aérer l’esprit, ressentant le besoin. Je crois bien que j’allais devoir revoir mon avis sur la miss.
-Coucou Allen ! Me salua subitement celle-ci.
À genoux dans l’herbe, elle semblait tout droit sortie d’un tableau champêtre. Ses deux tresses étaient ornées de fleurs coupées, le soleil la couvrait de rayons lumineux. Quelques papillons voletaient autour d’elle sans s’en approcher pour autant. Les plantes l’entourant m’arrivaient à la hauteur des genoux et à la moitié de ses bras. Son chemisier vert à carreaux blancs était ouvert comme si elle avait eu trop chaud… ou alors était-ce ainsi, à l’achat déjà ?
Je la rejoignis à pas lents et elle me fit asseoir en riant avant de ficher une fleur sur mon oreille, provoquant un rougissement de ma part, ce qui ne fit que la faire rire un peu plus. J’avais l’impression de sentir pas moins de quatre paires d’yeux dans le dos. Si si. Et ne me dites pas que j’étais parano. Nul besoin d’avoir beaucoup d’imagination pour deviner Daysia qui nous épiait de son canapé par la porte-fenêtre du salon ; encore moins Marie qui captait nos échanges depuis sa fenêtre ; ne parlons pas de Kanda qui nous surveillait depuis sa propre fenêtre ; sans évidemment oublier les yeux perçants de Tiedoll nous fixant depuis celle sombre de son atelier. À vous faire froid dans le dos, je vous le dis. Brr. Merci pour la confiance.
