Lavi est un cauchemar [D. Gray-Man]

Lavi est un cauchemar – 3/6

-Bon, maintenant que la visite est faite, est-ce que tu veux faire quelque chose de spécial ?

-Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

-Simplement savoir si tu veut te reposer, te promener, manger… Je sais pas moi…

-Euh…

Mon estomac choisit ce moment pour se rappeler à moi, grognant tel un orage. Cramoisis, je croisai mes bras dessus, comme pour le bâillonner. Après avoir écarquillé les yeux sur le coup, la jeune femme éclata en un rire cristallin qui ne fit qu’augmenter mon rougissement.

-Bon, bah, alors, direction la cuisine !

-Je te suis, me contentai-je de murmurer.

On descendit les escaliers, traversa la salle à manger pour se diriger à l’exacte opposé. S’engageant dans le mini-couloir, ma guide posa sa main à plat sur une porte juste à droite.

-Des toilettes, m’indiqua-t-elle en un souffle.

Juste en face, un placard encastré dont les portes coulissantes se confondaient avec les murs par leur couleur beige. Puis, une porte se dressa face à nous. En bois recouvert de peinture blanche, des carreaux de vitre permettaient d’apercevoir la pièce derrière.

Ouvrant le passage, la jeune femme alla directement s’activer auprès des placards à l’opposé de l’entrée où je restai planté pour mieux détailler la pièce. À ma droite, une table au pied unique fixée au mur dont la surface était carrelée de carré jaune. Au sol, du carrelage blanc comme dans tous le reste du rez-de-chaussée. Une large toile, représentant une mare où reposaient des feuilles de nénuphars sur lesquels des fleurs de Lotus avaient été déposées, avait été accrochée au mur surplombant la table. Sinon, à ma gauche stationnait un énorme réfrigérateur américain. S’ensuivaient des placards au sol jusqu’au mur à droite. Au-dessus de ces placards, un large plan de travail carrelé de jaune.

C’est justement à cet endroit que mon hôte s’activait. Je la regardai faire, conscient de mon état de larve. Je m’en excusai d’ailleurs, assez gêné. Elle se contenta de sourire pour toute réponse.

-T’inquiètes pas pour ça, tu viens de sortir de l’hôpital, et de toutes façons, j’ai moi aussi faim… Puis, cuisiner pour deux, c’est moins dur que pour cinq et plus sympa que pour un !

Je ne pus qu’acquiescer face à cette logique quasi-imparable et pris place à la table.

La journée se passa plutôt rapidement pour ma part. En effet, ma jeune hôte m’avait obligé à faire la sieste, argumentant que étant donné tout ce qui venait de se passer, je devais être mort de fatigue. Alors elle m’envoya dormir. Et il me faut m’avouer -à ma plus grande honte- que à la seconde où ma tête toucha l’oreiller, je fermai les yeux et sombrai telle une pierre.

Ainsi donc, j’étais de bien meilleure humeur et en de meilleures dispositions pour le reste de la journée ! M’étirant tout en sortant du lit, je baillai. Je refis à la va-vite les couvertures du lit de la jeune fille qui me l’avait prêté. Je les lissai du plat de la main, le regard rêveur.

Qui était-elle vraiment ? Elle ne connaissait rien de moi, limite mon prénom, et même pas mon nom, elle agissait comme une gamine et pourtant son regard était celui de quelqu’un ayant beaucoup vécu… Et je ne savais toujours pas son nom à elle…

Ouais, on allait bien ensemble, rien à y redire…

Alors que j’allai sortir de la pièce, j’avisai mon bras gauche toujours bandé. Je croisai ma guide alors que je refermai la porte derrière moi.

-Hey, Allen !

-Hm, oui ?

-J’y pensais, si tu veux prendre une douche, y a pas de problème !

-Dis, je voulais savoir, demandai-je en me frottant nerveusement le bras.

-Quoi donc ?

-Si j’ai bien compris, t’as un diplôme d’infirmière ou un truc dans le genre…

-Mais encore ?

-Je voulais savoir si je pouvais ôter ce bandage.

-Hm ? Bien sûr ! Il n’a été mis en place que au cas où, voilà tout !

-Ah bon ? M’étonnai-je.

-Absolument ! Tu veux les enlever ?

-J’aimerais bien, s’il te plaît.

-Allons dans la salle de bain, alors !

Elle m’attrapa par le bras pour me tirer à sa suite. Je m’installai sur le tabouret alors qu’elle se mettait à genoux devant moi, ses mains sur le bandage recouvrant mon bras. Je l’observai ôter avec douceur et lenteur les bandes de gaze. De ses gestes semblait se dégager une impression d’expérience. Ou c’était juste que je n’étais pas encore totalement réveillé…

Une fois mon bras libéré des tissus gras, je notai sans grande surprise qu’il n’avait rien de changé. Il y avait peut-être plus de cicatrices, mais il fallait savoir qu’elles étaient là, car leur couleur se fondait avec celle de la peau de mon bras.

Je pressai ma joue contre la chair meurtrie. Je sentis une main sur mon épaule.

-Tu veux que je remette un bandage ?

Je fis un signe négatif de la tête : pourquoi mettre un bandage ? Je n’avais pas à avoir honte de mon bras, depuis tout ce temps… oui… tout ce temps…

-Hey, t’es sûr que ça va ?

-Hein ? Oui oui, t’inquiètes pas, de mauvais souvenirs, c’est tout.

-Ah… Si tu ressens le moindre besoin de parler, j’suis là, si tu veux. Paraît que c’est plus facile de parler à quelqu’un ayant un certain recul. Enfin, c’est ce qu’on prétend…

Elle haussa les épaules, faisant glisser ses cheveux le long de ses épaules lentement.

-Tu n’as pas l’air de croire à ce que tu dis, remarquai-je en arquant un sourcil moqueur.

Son sourire se fit en coin et ses yeux prirent un air un peu pensif.

-C’est le cas. Mais ce n’est pas parce que ça n’a pas fonctionné avec moi que ça ne marche avec personne.

Je hochai la tête.

-Bref ! Pour revenir au point de départ, tu veux prendre une douche ?

-Eum… Je veux bien, si ça ne te dérange pas, évidemment.

Je la vis lever les yeux au ciel avant de fourrager dans mes cheveux, les décoiffant par la même occasion.

-Si je te le propose, c’est que tu peux ! Donne moi juste le temps de te sortir des affaires propres et des affaires de douche !

-Alors je veux bien, merci.

Wah… Le plaisir qu’une douche pouvait procurer lorsqu’on en ressentait vraiment le besoin… J’aurais jamais cru !

Percevant des pas de l’autre côté du mur séparant la cabine du couloir, je cessai tout mouvement.

-Euh… Tu… Tu avais dit que ta famille reviendrait quand, déjà ? L’interrogeai-je, curieux et un brin angoissé.

Après tout, que pourraient-ils penser en apprenant que la seule fille -de ce que j’avais pu saisir- de la maison s’était retrouvée durant un certain temps seule à seul avec un inconnu ? Et au vu de l’arme blanche que j’avais pu admirer dans la chambre de son frère, m’était avis que je ne ferais pas forcément long feu…

-Eh bien, Daysia à la fin de la semaine, donc dans trois jours. Marie… pareil, je pense, pour mon frère ce sera dans deux jours, tout comme pour Tiedoll. Pourquoi cette question ?

-Eh bien… commençai-je en réfléchissant à ce que j’allais dire. Parce que je crains qu’ils trouvent que ce ne soit pas très convenable que tu restes toute seule avec quelqu’un que tu ne connais ni d’Ève ni d’Adam. Tu ne penses pas ?

-Pas de problème pour ça, ils n’ont pas à s’occuper de ce côté-là de ma vie, de un, et de deux, je pense plutôt qu’ils seront content que je m’ouvre un peu à d’autres personnes qu’eux !

-Comment ça ? M’étonnai-je en passant la tête par la porte, me séchant les cheveux à l’aide de la serviette de toilette.

De ce que j’avais pu voir, elle avait l’air très sociable. J’étais même sûr qu’elle était très populaire du temps de ses années lycée. D’ailleurs, j’y pensais…

-Tu as quel âge, au fait ?

-Hm ? J’ai vingt ans, pourquoi donc ?

-Pour savoir, c’est tout !

-Je fais pas mon âge ? Tenta-t-elle en souriant d’un espiègle.

Je soupirai face à cette réplique typiquement féminine. Faudrait qu’elles comprennent qu’elles ont leur âge et tant pis pour elles !

-C’est ce que disent souvent les garçons, ajouta-t-elle en haussant les épaules. Personnellement, je m’en fiche.

-Au fait, c’est moi ou tu esquives ma question initiale ? Notai-je.

Elle me prit la serviette des mains et frotta avec douceur mais fermeté.

-Ce n’est pas une impression, soupira-t-elle à son tour. J’aime pas trop en parler… mais bon, je pense que je peux t’en expliquer les grandes lignes. J’imagine, oui.

Elle semblait un peu perdue dans ses pensées vers la fin de la phrase. Je m’en voulais de devoir rappeler de mauvais souvenirs à sa mémoire, son visage était plus taillé pour le sourire que pour les larmes. Elle respirait la bonne humeur naturellement, et c’était très beau à voir.

-Je… Je sortais avec un garçon dont j’étais très amoureuse… et… eh bien, malgré que nous donnions l’impression d’être un couple très uni, nous… Ce n’était pas le cas. Pour faire un résumé, à la fin de notre relation, j’ai passé quelques temps dans un centre hospitalier…

-Ah…

Une grossesse non désirée ? Toujours était-il que ça m’aurait étonné que le mec l’ait battue, elle, elle ressemblait trop à un ange. Et on ne pouvait pas blesser une telle pureté. Sauf si on était un profanateur athée. Et encore.

-Allen ? Tu es encore avec moi ?

-Oui oui, je te rassure !

Je lui adressai un petit sourire tranquille et récupérai le drap de bain puis achevai de m’habiller pour aller m’allonger un peu dans la chambre prêtée. J’avais sacrément besoin de me reposer, il s’était passé trop de choses en vingt-quatre heures pour que je les supporte en ayant des heures de sommeil en retard. Mais avant, je devais demander quelque chose.

-Euh, est-ce que ça te dérange si on passe chez moi récupérer quelques affaires ?

-Je comptais te le proposer, mais il vaudrait mieux attendre le reste de ma famille, en cas de complication. Ce qu’il a fait deux fois, il peut encore le faire.

Mon cerveau enregistra la dernière phrase, mais je n’en tins compte pas plus compte que nécessaire.

-Donc, ça se passera vers la fin de la semaine.

-Ou la prochaine.

-Bon, je vais me recoucher.

-Dors bien, me souhaita-t-elle en me filant une tape sur l’épaule.

-Merci, je ne sais pas si je serai réveillé pour le dîner, alors…

-Tu voudras que je te réveille ?

-Euh… Je préférerais pas. Ça ne te dérange pas ?

Je mordillais ma lèvre inférieure, ayant l’impression d’exagérer, de trop tirer sur la ficelle.

-Bien sûr que non ! Je te souhaite bonne nuit, alors ! À demain ! Si en te réveillant, tu as faim, tu sais où est la cuisine, ne te gêne pas, ok ?

-Ok.

Wah ! J’avais super-bien dormi ! Comme un loir. On était quel jour ? Nan, je rigole ! Enfin…

Bon, un besoin urgent m’avait obligé à sortir du lit et j’étais donc là à chercher le chemin des toilettes, à moitié comateux. Ce qui expliquait ma rencontre avec un mur.

-Hey, gaffe à toi, Moyashi !

Oui oui, un mur parlant. On aurait bien dit que ça existait. Un mur parlant avec de longs cheveux emmêlés, et des abdos superbes, au passage.

-Mon petit Kanda, tu ne dois pas être d’aussi mauvais poil, surtout avec les plus jeunes, gronda une voix masculine.

« Gueuh ? » fit très intelligemment mon cerveau le temps d’une seconde.

Avant de m’endormir, y avait que l’autre brin d’ange, et maintenant y avait deux mecs… Bon, j’allais d’abord passer aux sanitaires, histoire de pouvoir réfléchir un peu.

Ma tâche effectuée, je me passai de l’eau glaciale sur le visage et les dernières vapeurs de sommeil s’estompèrent, me permettant ainsi de pouvoir faire fonctionner un peu mieux mes neurones. Bon… Résumé de la situation : moi, Allen, 18 ans, vêtu en tout et pour tout d’un bas de pyjama et d’un caleçon, j’avais percuté un mur. Doté de cordes vocales. Et d’autres cordes vocales -masculines- que les miennes avaient résonné dans cette maison. Pourtant, j’étais supposé être la seule personne de sexe masculin… pour le moment, bien évidemment.

Sortant des toilettes, j’allai vers la cuisine, mon ventre s’étant rappelé à mon esprit. J’y retrouvai mon hôtesse devant un bol de lait et des viennoiseries.

-Salut Allen ! Fit-elle en me voyant. Bien dormi ?

-Comme une pierre, bâillai-je. Et toi ?

-Pas de problème, merci. Au fait, finalement, mon frère et Tiedoll sont rentrés plus tôt ! C’est cool, non ?

-Ah bon ?

-Oui, je crois que tu les as rencontré tout à l’heure, non ?

-Ah, c’était donc lui le mur, marmonnai-je.

-Pardon, tu disais quoi ?

-Non rien, je parlais tout haut, ris-je.

Elle me sourit avant de porter son bol à ses lèvres en chantonnant. Ses longs cheveux avaient été relevés en un chignon d’où des mèches allaient en tous sens. Vêtue d’un jogging et d’un débardeur moulant, elle semblait être tout juste sortie du lit.

-Salut Kanda ! S’exclama-t-elle alors que l’une des chaises se faisait occuper par un jeune homme.

Je lui jetai un regard en coin, le détaillant avec attention.

Plus grand que moi, ses cheveux étaient rassemblés en une queue de cheval haute, nouée avec un sorte de ficelle. Ses yeux bridés étaient charbons avec des reflets bleutés, sa peau était dorée et il portait un bas de jogging aux jambes élimées. Je pus noter aussi de nombreux muscles roulant sous sa peau, et un tatouage sur son pectoral gauche. Il était encore mieux que sur la photo.

-Qu’est-ce que t’as à me mater comme ça, l’Moyashi ? Grogna mon voisin.

-Kanda ! Soupira sa sœur. Ne l’appelle pas comme ça, voyons ! Est-ce que je t’appelle Kandouille, moi ?

-Euh… Que veux dire Moyashi ? Demandai-je, curieux.

-Pousse de soja, répondirent en chœur les jumeaux.

J’écarquillai les yeux et restai la bouche ouverte. Comment devais-je le prendre ?

-C’est en rapport avec ta taille et la couleur de tes cheveux, je pense… C’est ça, Kanda ?

-Tss.

-C’est bien ça.

J’écarquillai un peu plus mes yeux. C’était une blague ?

Mais il partit bien vite, me laissant à nouveau seul avec sa sœur. Je jetai un coup d’œil vers cette dernière en haussant un sourcil.

-Mon frère donne souvent un surnom aux personnes qu’il rencontre.

-À tout le monde ?

-Oui. Pourquoi ?

-Alors c’est quoi le tien ? Tenshi (Ange) ? Ricanai-je.

-Oh, tu sais parler japonais ? Demanda-t-elle, les yeux brillants.

-Une de mes amies m’a donné quelques mots, expliquai-je en haussant les épaules.

-Pour te répondre, non, ce n’est pas Tenshi, rit-elle. Kurocho.

-Ça veut dire quoi ?

-Papillon noir.

C’est sûr que ça lui allait bien, quand on y pensait. Enfin, bon…

-Et les autres, ils en ont, eux aussi ?

-Évidemment ! Kane, clochette, pour Daysia, Ougi, secret, pour Marie. Et pour Tiedoll… euh… Il en a eu plein… « Tiedoll no yarou » ou « bâtard de Tiedoll, « baka no tou-san » ou « crétin de père », « shishou » ce qui signifie maître, mais pas comme un prof. Enfin, tu vois un peu le genre.

-C’est l’amour fou entre eux, c’est ça ?

-On peut dire ça, oui !

Nous éclatâmes de rire tous deux.

-Et pour lui ? Tu lui as donné un surnom, toi aussi ? M’intéressai-je.

-Eh bien… Bakanda ou Kandouille, quand il m’énerve, sinon… Koneko (chaton), ou encore Ookami (loup). Et non, je te dirai pas ce que ça signifie ! Anticipa-t-elle en me voyant ouvrir la bouche pour lui demander la signification de tout ça.

-C’est pas drôle… boudai-je. Et toi aussi, tu vas m’appeler Moyashi ?

-Nan, je penchais plus à « bouchon ».

Je m’étouffai avec mon le lait. Elle tapota doucement dans mon dos alors que je réprimais ma toux.

-Tu préfères Shiroboshi (étoile blanche) ? Proposa-t-elle.

-J’imagine que tu ne me diras pas la signification ?

-Tu imagines bien. Et sache que seuls mon frère et moi connaissons cette langue. Et connaissant mon frère, il ne te donnera aucune traduction. D’ailleurs, ni Marie ni Daysia ne connaissent le sens de leur surnom.

-Zut alors, grognai-je. Tu as lu dans mes pensées ou quoi ?

-Nan, répliqua-t-elle en nettoyant son bol. Ce que tu penses s’imprime sur ton visage en grosses lettres majuscules.

-Ah…

Cela ne m’étonnait même plus. On me l’avait souvent dit, en fait. Et pourtant, j’étais un expert au poker. Cherchez l’erreur.

-Bon, je vais me laver, me prévint-elle. Bonne fin d’appétit.

Elle passa sa main dans mes cheveux, les ébouriffant un peu plus qu’ils ne l’étaient déjà, et pressa ses lèvres contre mon front.

Je la regardai sortir de la cuisine, étonné. Elle était vraiment unique, et ses différentes attitudes n’étaient pas pour me rassurer ou pour m’aider à fixer mon opinion sur elle. Elle était un peu comme le pollen qui volette dans le vent. Difficile à attraper, et une fois qu’on l’avait, on hésitait à ouvrir sa main, de peur qu’elle ne s’envole.

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