Salut ! Moi, c’est Kabura Kusajishi. À vrai dire, je n’ai pas de nom à proprement parler, donc comme bien d’autres, je porte le nom de mon district. J’habite dans le rukongai. Dans le rukongai, il y a quatre-vingt districts pour être exacte. Je vis dans le soixante-dix-neuvième. L’avant-pire, comme on aime le surnommer. Mais l’après mieux, aussi.
Sinon, je suis mort, comme tout le monde ici. Je ne me rappelle de rien de ma « pré-vie » et je ne m’en porte pas plus mal. J’ai à peu près vingt années humaines, ce qui fait dans les deux-cent ans ici. Physiquement, il n’est pas rare que je passe pour une fille, possédant une apparence plutôt féminine. Effectivement, j’ai de longs cheveux noirs et lisses, des yeux noirs frangés de longs cils, la peau plutôt pâle et satinée. Le pire est que je suis d’une corpulence des plus frêles.
C’est à cause de ce physique que je vis là où je suis : un bordel. Mais attention ! Pas n’importe quel bordel, s’il-vous-plaît ! Un bordel de luxe ! Spécialisé en jeunes garçons !
Autant vous dire que c’est assez invivable comme train de vie. Et encore, vous ne savez pas tout ! En fait, la vraie spécialité de ces locaux c’est la chasse ouverte qu’ils organisent pour trouver des garçons un peu dans mon style : soit efféminé, soit différent de la norme. Mais dans tous les cas séduisant. Moi, je fais partie des deux catégories. Sur la partie gauche de mon visage, un foulard rouge est éternellement fixé. Dessous, un tatouage bizarre. Une plante grimpante en spirale, des feuilles, puis des pétales entourant l’œil gauche, formant une sorte de fleur. Le tout en noir.
Comme tout le monde ici-bas, j’ai un rêve. Et ce rêve est de devenir shinigami. Mais passer six années à l’académie, non merci ! Non mais c’est vrai, je n’ai aucune raison de moisir dans une bâtisse pour autant de temps, quand on sait qu’il me suffit de me présenter comme candidat à la Onzième ! La rumeur court que leur taicho, ainsi que la fukutaicho, -ayant à peu près une centaine d’années c’est vous dire l’âge !- se sont seulement pointés et ont reçu leur poste aussitôt ! Enfin, évidemment, pas aussi facilement, hein… C’est pareil pour leur Troisième et Cinquième sièges. J’aimerais que ce soit aussi facile pour moi. Mais, ils n’ont sûrement pas besoin de moi et, de toute façon, je n’ai pas le « physique » d’un combattant. Ils cherchent sûrement de grosses brutes sans cervelles aux muscles épais comme l’acier, à la peau brunie couverte de cicatrices. Un peu comme ceux qui vivent dans le coin. Un peu comme beaucoup des clients de la maison de passe. Un peu comme pas moi… J’ai tellement l’apparence frêle que je passe assez facilement pour un noble ou, encore, pour une femme… C’est déprimant ! Il est vrai que si je n’essaye pas, je ne le saurai jamais, mais je préfère rester dans mes rêves et espoirs plutôt qu’essuyer un refus. De toute façon, passer d’un district à l’autre est hyper complexe. Et puis, quitter l’établissement ? Si c’est par la voie officielle, ce serait refusé, ou alors je serais mis à la porte et je n’aurais nulle part où aller. Si c’est par la voie officieuse, je serais banni et pourchassé. Cruel dilemme !
Pour le moment, je suis sur le toit. Pourquoi ? Aucune idée… Je sais juste que c’est en y étant que mes espoirs et rêves se renforcent. Étrange, non ? Mais, je ne suis sûrement pas le seul. Les quelques marchands errants qui arrivent à parvenir jusqu’ici et qui ont pu se promener auprès du Sereitei ont rapporté qu’ils voyaient des shinigamis sur les toits de leur caserne. Et puis, où est le problème ? Chacun fait ce qu’il veut, non ?
Si je tente de me rappeler ma vie d’avant, c’est le flou total. Hormis mon prénom et l’âge de ma mort. Aussi incroyable que cela puisse être, c’est très commun dans le coin. Qu’on soit un shinigami ou une âme du Rukongaï, rien ne change, on a une amnésie quasi-totale à la (re)naissance. Mais c’est vraiment pas de pot que je sois incapable de me rappeler de mon nom. Peut-être plus tard…
-Hey ! Kabura ! Encore en train de rêvasser ? Demanda une voix moqueuse.
Cet abruti se nomme Fubuki, mais on le surnomme Kingyo -poisson rouge- à cause de sa faculté à pouvoir rester un bon moment sans bouger, juste bon à imiter une carpe hors de l’eau. Quand je vous dit que c’est un abruti ! Le pire ? Ce salaud est l’assistant du gérant, ce qui lui donne tous les droits sur nous. Ça peut aller de l’humiliation gratuite au viol, en passant par les corvées. Peut-être que cela vient de son physique disgracieux, au milieu de toutes ces beautés masculines, mais je peux vous affirmer qu’il ne nous aime pas. De là à dire qu’il nous envie ou déteste, il n’y a qu’un pas.
Je m’empresse de descendre, ne voulant pas de sanction, car dans ce domaine, Kingyo a l’imagination bien fournie, si vous voulez mon avis. Et, évidemment, Kô-sama (comme il aime qu’on l’appelle), n’a rien à y redire, trouvant souvent cela justifié. Une fois, l’un d’entre nous s’est retrouvé dans le bordel du quatre-vingtième district que Kô-sama dirige aussi, juste parce qu’il s’est présenté devant son client avec une attitude soi-disant insolente ! Il n’avait fait que répondre à sa demande.
-Mais à quoi tu peux bien penser, petite peste ? Grogne Kingyo derrière.
-À un monde sans poisson, réponds-je laconiquement.
N’ayant pas été mis au courant de son petit nom, il ne saisit évidemment pas la blague. Et ce n’est pas pour me déplaire.
-Allez ! Va manger, les autres t’attendent.
Les « autres » ne sont en fait qu’une personne. En effet, Kane et moi sommes pourvus d’un reiatsu qui, bien que de faible intensité, nous oblige à nous nourrir. C’est cette faculté qui m’aide à penser mon rêve possible. La Onzième division n’est, après tout, rien d’autre qu’une caserne de baston, non ? Il suffirait donc juste de savoir cogner de ses poings ou de son zanpakûto ! Le reiatsu est secondaire. Et encore.
-Bon appétit.
En tendant l’oreille, on peut entendre nos camarades entamer ce pourquoi ils sont là : donner du bon temps à des femmes délaissées ou de vieux pervers. Kane et moi bénissons ce reiatsu qui nous permet de nous mettre au boulot plus tard, commencer avec au moins un quart d’heure de moins que nos compagnons d’infortune qui nous haïssent ou jalousent pour cela. Ce n’est pas vraiment un avantage, car nous faisons ainsi rentrer moins d’argent, mais Kane et moi sommes aussi de ceux souvent demandés, et nous sommes de la maison, si on peut dire. Cela fait bien quatre-vingt ans que j’y ouvre les cuisses, maintenant. Et autant pour Kane. Enfin, difficile à dire pour lui, il était du métier bien avant que Kô-sama ne lui mette la main dessus.
-Je peux savoir pourquoi tu me fixes ainsi depuis le début du repas ? M’interroge ce dernier. Je sais que je suis beau, mais ne rêve pas.
-Tu es très beau, lui assure-je en souriant. Le plus bel homme que je n’ai jamais rencontré.
Nous échangeons un regard complice avant d’éclater de rire. C’est vrai, Kane est vraiment d’une beauté rare. Ses cheveux d’un noir velouté bouclent sur son crâne. Ses yeux noirs feraient fondre un bloc de glace. Il porte un bouc en forme de triangle, pointe vers le haut. D’une carrure plutôt musclée, il est pourtant une sorte de pacifiste. Mais il ne faut pas venir le chercher. Oh non. Grand rêveur, il m’a avoué un jour que, lorsqu’il était vivant, il était parti à la recherche de l’Atlantide. Alors que je l’avais questionné dessus, histoire de savoir si il l’avait trouvé, il avait réussi à me faire oublier le sujet en me sautant dessus. Au sens littéral. Et en me chatouillant.
Qu’on se le dise tout de suite : entre Kane et moi, il n’y a rien de concret. Notre amitié peut bien sûr être ambiguë dans le sens où nous sommes souvent fourrés ensemble. Mais il faut dire que nous partageons la même chambre (où nous ne sommes que deux, chacun ses privilèges), que par notre capacité commune nous sommes souvent ensemble. Et il nous est arrivé de partager le ou la même client(e) en même temps. Des parties à trois, d’une manière ou d’une autre. C’est notre quotidien à nous autres.
-Eh, tu crois qu’on va retomber sur l’autre vieux pervers ? Chuchote mon meilleur ami.
Il a en effet bien raison, et de se poser la question et de baisser le son. Il est formellement interdit de critiquer les clients, même les pires et avec raison.
-J’en ai aucune idée… grimaçai-je.
L’homme dont nous parlons à mots couverts est un client courant. Il est connu dans nos rangs et dans les autres bordels pour ses envies plus perverses les unes que les autres. Pour le moment, il s’est limité aux parties à plusieurs, ne demandant pas forcément toujours les mêmes et mélangeant les partenaires sans distinction. On chuchote qu’il aurait épuisé tous les bordels de Zaraki, ce qui n’est pas pour rassurer.
-Kane ! Kabura ! Hurle Aloïs depuis le rez-de-chaussée. Magnez-vous le train ! Kitaro-san vous réclame !
Aloïs s’occupe des comptes et des clients. Aimable qu’avec l’argent, il est très peu digne de confiance. Je soupire avant de reposer mes baguettes puis d’avaler vite fait le reste de mon bol, imité par Kane. Il allait falloir se mettre au boulot, un client n’attends pas.
Descendant les escaliers lentement, je vérifie rapidement la bonne tenue de mon maquillage dans la glace suspendue dans les escaliers. Le khôl sert à agrandir mes yeux, leur donnant ainsi plus de profondeur, la peinture sur mes lèvres ne les rend que plus désirables. Ma peau étant naturellement pâle, nul besoin de recourir aux poudres et autres fards. Trop cher, par ailleurs. Je remets aussi mes cheveux en place, lissant comme je le peux les mèches rebelles s’échappant de mon chignon ainsi que les bords de mon kimono féminin. Bleu glace parsemé de points bleu marine, le obi est noir et maintenu par un obijime. J’en extirpe mon éventail et cache mon visage derrière. Kitaro-san est la personne dont on parlait précédemment. Vous comprenez alors notre appréhension à tous deux.
Je sens la main chaude de mon ami serrer mon épaule, comme pour me rassurer. Je le sais aussi angoissé que moi, alors je presse la mienne dessus.
Mais les marches ne sont pas éternelles et nous devons faire face à cet être qui tient plus du porc que de l’homme. Kane n’a pas ôté sa main même si moi je l’avais fait, et je l’en remercie intérieurement.
Connaissant les préférences du client, je baisse le regard, paraissant ainsi soumis et effrayé. Il n’est pas le seul à apprécier que je joue ainsi avec mon apparence féminine. Au contraire, Kane se redresse, bombe le torse et semble défier les clients du regard. Chacun son rôle. Ainsi, j’ai du succès auprès des hommes, et lui auprès des femmes. Nous sommes un peu deux extrêmes que l’on aime bien mêler.
-Kitaro-san souhaite reprendre là où vous en étiez la fois précédente, reprit Aloïs en remontant ses lunettes d’un geste brusque.
Je m’attends toujours à ce qu’il les brise au vu du nombre de fois qu’il le fait et de la force qu’il y met. En tout cas, j’aimerais être là lorsque cela arrivera, histoire de le voir désemparé. Vous aurez compris : je le hais.
Kane se contente de hocher légèrement la tête, en un sens, refuser ne nous est pas permis. C’est à moi de le charmer avec des mots. Youhou. Je cille tout en minaudant, serrant le bras de Kitaro-san, me frottant contre lui comme il souhaite que je le fasse. Là, c’est sûr, je me dégoûte. J’agis vraiment comme, comme une… une pute. Mais en un sens, c’est ce que je suis, alors je vais pas faire la fine bouche et je poursuis mon chemin vers la pièce où Kane et moi allons devoir nous soumettre au moindre de ses désirs. Regardant en arrière, dans la direction de mon ami, j’aperçois qu’il regarde le sol. Et je comprends parfaitement cette attitude.
-Bien bien, glousse Kitaro-san en se frottant ses grosses mains grasses.
