J’écoute d’une oreille attentive ce qu’il attend de nous. Qui sait ce que la moindre erreur peut nous coûter ? Je ne veux courir aucun risque, n’étant guère curieux de la chose.
M’asseyant sur le lit, comme demandé, je m’évente avec grâce et lenteur, mon kimono et mon juban semblant tous deux vouloir prendre la fuite après que j’ai desserré le obi et son obijime. Kane surgit derrière moi, refermant ses mains à la peau calleuse sur mes épaules à moitié nues, provoquant un sursaut de ma part -il m’a vraiment surpris- avant de me retourner entièrement, lui faisant ainsi face. J’ancre mon regard dans le sien, alors que d’une main il referme mon éventail et le jette dans la direction opposée au client. Je hausse discrètement les sourcils pour le réprimander : il aurait dû assommer l’autre abruti avec, voyons ! Son autre main, elle, frôle la peau douce de mon cou avant de se loger sous mon menton, caressant ma joue de son pouce. Il approche son visage du mien, collant nos fronts, sans pour autant casser notre échange visuel. Sa main de libre est en train de défaire avec douceur le nœud fermant mon foulard. Ce dernier retombe doucement sur mes cuisses et je frissonne, la main de mon ami ayant suivi sa trajectoire, et la massant maintenant. Je ferme les paupières, reposant mon visage contre le sien alors que ses lèvres frôlent le tracé gracieux de la décoration tatouée de mon côté gauche. Je frissonne au passage de sa langue qui le redessine entièrement avant d’achever son trajet sur mes lèvres, un début de tige s’y arrêtant.
Je place ma main dans son dos, le pressant contre ma poitrine inexistante, rejetant par la même occasion ma tête, approfondissant ainsi le baiser. L’autre main, elle, s’est posée sur celle se situant sur ma cuisse, comme si je cherchais à la stopper, avant de remonter le bras, le caressant au passage. Je grogne lorsqu’il entrouvre mon kimono et mon juban en même temps, puis qu’il me repousse avec délicatesse, m’allongeant tout en m’embrassant. Je mets mes mains à plat sur son torse puissant, comme un refus, une demande d’arrêt, rougissant adorablement et inconsciemment, provoquant ainsi un petit sourire chez mon partenaire, sourire qui ne fait qu’aggraver la rougeur.
Je n’y peux rien. Coucher avec les clients ne me fait rien, ce sont des inconnus pour la plupart, même les récurrents, mais Kane… C’est différent. Il m’est fréquemment arrivé -et peut -être lui aussi- d’oublier que ce n’est qu’une demande d’un client et que de faire comme si on couchait réellement ensemble. Le retour avec la réalité n’en est que plus brutal.
Prenant appui sur sa main droite, il attrape avec l’autre mes deux poignets qu’il repousse jusqu’à la corde fermant sa veste de kimono. Comprenant la demande implicite, je tire doucement sur les lanières du nœud pour l’ouvrir. Cela fait, ma bouche erre sur ce torse aux muscles que je redessine du bout de la langue, savourant le goût salé de la peau. Ses doigts tirent un peu sur mes longues mèches mais je n’en ai cure, préférant plutôt me concentrer sur ma tâche, mes ongles s’accrochant au rebord de son hakama encore retenu par le kakuobi que je fais bien vite disparaître. Le pantalon glisse le long de ses jambes et il l’enlève d’un geste de celles-ci. Il se plaque alors tout contre moi, me faisant lâcher un gémissement lors de la rencontre brutale de nos deux érections. C’est dans ces moments-là que je regrette de ne pas être né fille. Car, toujours à cet instant précis, mon partenaire marque un temps d’arrêt. Tellement obnubilé par mon apparence, hypnotisé qu’il est par mes artifices, il en oublie que je suis un homme, mais cette bosse toujours présente leur jette la réalité à la face.
Je jette un regard peiné en la direction de Kane, les larmes prêtes à dévaler mes joues.
-Chut… murmure-t-il en caressant mon visage et mes cheveux avant de presser ses lèvres sur mon front.
Je cache alors mon visage dans son cou. Je le sens se relever, s’éloigner de ma présence. J’entrouvre les yeux pour m’assurer qu’il ne s’en va pas. Qu’il ne me fuit pas. Kane…
Mais non. Il s’était agenouillé à mes pieds, seulement vêtu de son sous-vêtement traditionnel, et tentai de découvrir mes jambes sans pour autant ôter mon kimono, repoussant à plus tard cette tache. Ses doigts glissaient le long de la peau sensible de mes cuisses, provoquant de petits frissons qui m’électrisait plaisamment. N’ayant plus mon éventail, je me contentai de mordre la jointure de mon pouce, histoire de camoufler un brin mes réactions audibles. Kane connaissait mes points faibles, me les ayant déjà demandé, mais aussi pour avoir déjà du coucher avec moi. Et il en usait et abusait, le bougre. Rhaa… Kane me poussa doucement et je m’allongeai sur le dos. Mais lorsqu’il s’approcha de mon entre-jambe, je ne pus m’empêcher de tenter de refermer les cuisses pour me soustraire à sa future douce torture.
-Tut tut… Ce n’est pas très gentil Kabura…
Je frissonnai quand j’entendis mon prénom rouler sur sa langue d’une façon aussi indécente. Comment pouvait-il réussir à me faire sentir toute chose rien qu’en me nommant ?
-Je vais devoir sévir… Je le crains…
Sa langue taquina mon lobe d’oreille, mordillant doucement la peau de mon cou. Ses mains se faufilèrent pour écarter mes cuisses. Il s’y coinça de sorte que je ne puisse plus rien faire. Frottant son entrejambe gonflée tout contre mon antre et me forçant ainsi donc à gémir à perdre haleine.
-Ka… ne… haletai-je avec difficulté.
Il sembla le remarquer, mais ça ne l’excita que d’autant plus…
De retour sur le toit, mais pas seul cette fois. En effet, Kane m’accompagnait. La tête sur son épaule, j’observais le ciel, les paupières à moitié entrouvertes. Le client avait été content et les clients furent peu nombreux, raccourcissant notre journée.
-Kabura…
-Hm ?
-Où en est ton rêve ?
Je marquai une pause, fermant les yeux un instant.
-… En stand-by, comme toujours. Et le tien ?
Il soupira, me faisant me redresser et rouvrir les yeux.
-Je l’ai perdu.
Je passai mes bras autour de lui, le serrant contre moi et caressant ses cheveux. Il n’en fallut pas plus pour éclater en sanglots discrets. Pauvre Kane.
On était peut-être ce qu’on était, mais on avait encore un cœur. Et Kane avait donné le sien à une jeune fille du village voisin. Elle était très jolie, mais pauvre. Alors il lui sacrifiait sa paye pour qu’elle puisse avoir une vie plus agréable… et qu’ils aient un endroit pour eux deux.
-Que s’est-il passé ? Murmurai-je, la bouche contre ses cheveux bouclés.
-Une fausse-couche, hémorragie interne.
Mon cœur loupa plusieurs battements. Je savais que mon ami ne l’avait jamais touché intimement, disant que ce n’était pas encore le bon moment. Quelle garce.
Il n’y avait rien à faire, ni à dire. Seulement à attendre.
Je me plaçai plus confortablement, passant mes jambes autour de sa taille. Je le berçai doucement, le laissant tremper mon yukata sans piper mot.
Le problème de Kane, c’était qu’il était trop passionné. Il donnait son cœur ou un morceau à beaucoup trop de personnes. Et celui-ci était brisé, piétiné, sans vergogne. Il donnait trop de sentiments à tout ce qu’il pouvait. C’était justement à cause de ce côté que coucher avec lui ne me gênait pas tant que ça, car on avait toujours l’impression que ce n’était pas pour de l’argent.
-Kabura ? Reprit-il, la voix encore un peu coupée par les larmes précédentes.
-Oui ?
-Promets-moi… promets-moi que tu accompliras ton rêve, malgré toutes les embûches possible… Montre-nous, à tous, que même nous, ceux du 79°, on a encore des rêves !
-Je te le promets, jurai-je en souriant.
Ce n’était pas une promesse trop difficile à tenir, en un sens c’était bien ce que je comptais faire…
Dans ma chambre, j’observais le soleil qui se couchait. Je devais vraiment avoir une affinité avec le ciel, moi… J’étais un oiseau avant de mourir ou quoi ?
Sur le tatami à mes côtés, Kane était déjà plongé dans le sommeil du juste, allongé de tout son long, un bras sur le torse et l’autre tendu en ma direction, comme si il m’invitait à prendre place à ses côtés.
Mais je ne pouvais pas. J’avais pris ma décision.
Soupirant, je resserrai les pans de mon baluchon ainsi que ceux de mon kimono. J’avais privilégié des vêtements masculins, plus pratique pour voyager, entre autre. N’ayant pu me résoudre à les couper, j’avais attaché mes cheveux en une queue basse. Pieds nus, je glissai à travers la fenêtre sans bruit, pour me réceptionner de la même manière. J’attachai mon sac autour du cou et refermai ma poigne sur mon bâton.
Ce bâton, je l’ai depuis mon apparition dans ce monde. De çà, j’en suis sûr et certain.
Droit, il fait à peu près ma taille et comporte de nombreux nœuds. Une fois, Kane m’avait avoué qu’il sentait comme une sorte de vibration en émaner.
Je m’éloignais rapidement de la maison close sans me retourner, le regard fixé sur l’avant, sur mon avenir. Seul le futur m’intéressait.
