Bieke Bonnefoy : Belgique / Jan : Pays-Bas
Héraklès camoufla un bâillement derrière les pages d’un livre épais qu’il consultait depuis bientôt une heure.
La bibliothèque universitaire était plongée dans un silence relatif, uniquement dérangé par les pages tournées et les murmures des étudiants. C’était d’un ennui mortel, mais bon… C’était aussi un lieu de savoir.
Et, le savoir, c’était le pouvoir.
Actuellement, le seul pouvoir que possédait l’ouvrage qu’il consultait était de le faire enchaîner les bâillements. C’était déjà mieux que rien, mais ça ne l’aidait pas à se concentrer.
Quelques étudiants qu’il connaissait de vue le surveillaient du coin de l’œil, s’attendant à le ramasser à tout moment.
Le professeur de sport avait sa petite réputation à travers l’académie, il n’y prêtait pas vraiment attention, mais il n’y avait qu’à se rappeler l’une des premières phrases prononcées par Beverly Katz à son encontre.
« Dis donc, vous êtes aussi bien foutu que le prétend la rumeur ! Ça vous dirait un dîner ? »
(Il avait dû décliner, pratiquement paniqué, alors que les collègues de la demoiselle cachaient à grand-peine leur amusement).
Les yeux rivés sur les caractères d’imprimerie, Héraklès prenait des notes d’une main hésitante.
Jack Crawford l’avait contacté quelques jours plus tôt, pour une nouvelle enquête. Les images hantaient ses songes, troublant son rythme de sommeil, augmentant les risques de narcolepsie.
– « L’art à la Renaissance » ? Je t’ignorais cet intérêt…
Une voix douce, des yeux verts, des mèches blondes… Bieke Bonnefoy.
– Bonjour Bieke, la salua-t-il timidement.
Son sourire est si resplendissant qu’il a l’impression d’être ébloui, des flashs éclatants dans son champs de vision, le temps qu’elle s’asseye à ses côtés, lui prenant l’ouvrage des mains.
– Tu as changé de spécialité ?
– Pas aux dernières nouvelles. Je m’informe…
– Bien sûr… Aucun rapport avec ça ?
Elle glissa un journal ouvert à une page en particulier qu’elle pianoté sans regarder, contemplant le tableau.
Il s’en empara, rechaussant ses lunettes.
Sur le mauvais papier de l’hebdomadaire, une photo très sombre montrait plusieurs silhouettes dont celle carrée d’épaules du professeur.
– Ce n’est pas mon meilleur profil, marmonna-t-il.
– Oh je crois que pouvoir te mater les fesses pour la modique somme de trois dollars compense largement.
Heureusement qu’elle était toujours dans sa contemplation, elle rata ainsi le léger rougissement de son collègue.
L’article qui présentait l’image n’annonçait rien de nouveau, rappelant la présence de l’Éventreur de Chesapeake et ses sanglantes œuvres.
– Quel gâchis d’encre, soupira-t-il en le lui rendant. Tant de lignes pour tant de vent…
Elle lui rendit son catalogue, en échange.
– Quel gâchis de salive pour noyer le poisson, le taquina-t-elle. Tu n’aurais pas quelque chose à me dire, hein ?
Malgré son ton léger et son sourire complice, il n’eut aucun mal à discerner l’ombre dans ses yeux.
– Que faisais-tu là-bas ? Je croyais t’avoir expressément interdit de poursuivre cette voie…
Son visage s’était crispé en une grimace triste qui le fait trembler intérieurement. Il n’a jamais été capable d’en détourner les yeux.
Alors, il prit une profonde inspiration avant de reprendre la parole.
-J’ai fait un marché avec Crawford. Je quitterai tout avant d’atteindre mes limites. En plus, il ne m’aime pas, tu le sais bien, il réduira autant que possible nos entrevues.
Mais c’était évident qu’elle ne le croyait pas.
– Que cherches-tu dans ces horreurs ? Soupira-t-elle finalement.
Il remportait cette manche.
– Que ressens-tu face à cette peinture ?
– « Vénus endormie, Giorgione », lut-elle. De la douceur, je dirais… un peu de candeur, de naïveté ?
– Ne me regarde pas comme ça, je préfère la sculpture, répliqua-t-il à son regard interrogateur.
Il posa une photo à la place de l’œuvre.
– Et maintenant ?
– C’est… Oh mon Dieu…
Une jeune femme à la peau albâtre et sans défaut était langoureusement allongée sur un drap blanc. Ses cheveux acajous étaient coiffés en arrière, libérant son visage et permettant d’apercevoir son air apaisé, comme si elle dormait. Une main était pudiquement pliée sur son pubis, cachant son sexe à la vue de Bieke.
– C’est la dernière victime de l’Éventreur ? Chuchota-t-elle.
– Absolument. J’ai vérifié, il a respecté scrupuleusement l’œuvre originale. Aucune différence.
Si on oublie la langue absente, bien sûr.
– On la croirait réellement vivante, souffla son amie, partagée entre la douleur et l’émerveillement.
– C’est magnifique, déclara-t-il. Chaque scène de crime est une œuvre d’art. Ce ne sont pas des profilers dont ils ont besoin, c’est de critiques d’art.
Elle lui offrit un sourire timide, partagée entre l’humour de son ami et le dégoût de la mise en scène.
– Si tu continues de l’encenser en public, tu vas finir derrière les barreaux ou des murs capitonnés…
Ses mots l’apaisèrent quelque peu.
C’était une menace dont il était coutumier. Elle n’avait jamais été mise en application, fort heureusement, mais elle restait réelle.
– Désolé.
Elle ne répondit pas et se contenta de lui tapoter la main avant de le quitter, retournant à ses affaires.
– Bieke est comme une sœur pour moi, décréta Héraklès.
Mais Beverly ne le croyait pas. Et quand elle ne vous croyait pas, il fallait s’accrocher ! Elle pouvait parfois être pire que son propre cousin Francis.
– Tu la couves du regard, à d’autres.
Elle l’avait isolé de l’équipe en l’invitant à un café tout proche sous l’excuse fallacieuse d’échanger leurs notes sur les précédents meurtres perpétrés par l’Éventreur.
Elle avait tenu le temps que leurs commandes leur soient servies.
– J’ai eu des sentiments pour elle, finit-il par concéder à contre-cœur.
Il cacha son sourire dans son chocolat chaud pendant qu’elle exultait de joie suite à sa victoire.
– Et tu ne t’es jamais déclaré ? Pourquoi ? T’es plutôt sexy, avec des bras forts, des yeux magnifiques, et…
– Beverly ? Tu t’éparpilles. Et tu baves.
Il ne cacha pas son sourire, cette fois, alors qu’elle vérifiait ses dires.
– Si le physique suffisait pour que les couples durent, les chirurgiens auraient plus de travail.
– Ils en ont déjà bien assez, crois-moi.
Un petit silence s’installa alors qu’ils sirotaient leurs boissons.
– Tu ne connais pas Bieke, reprit-il.
– Parle-moi d’elle, alors. Elle a un défaut qui te coupe toute envie ? Oui, c’est ça ! Laisse-moi deviner… Elle ronfle ? Elle verse le lait avant les céréales ? Elle est secrètement amoureuse des One Direction ?
Emportée par sa fougue, elle ne le laissa pas en placer une, listant tout un tas de raisons plus ou moins possibles pour leur non mise en couple, amusant son collègue. Il appuya son coude sur la table, sa tête dans sa main et attendit qu’elle respire afin de reprendre la parole.
– Rien de tout ça. Elle a un frère.
C’était assez absurde pour qu’elle se taise deux secondes, histoire de traiter l’information.
– Il lui interdit d’avoir un petit-ami ? C’est ridicule, elle est bien assez grande pour faire ses propres choix ! Ou alors, il ne t’aime pas ? Il t’a menacé ?
Un rire bref le secoua, la coupant de nouveau.
– Rien de tout ça ! Jan est quelqu’un de bien.
– Alors, pourquoi ? Quel rapport avec lui si il n’est pas un obstacle à votre relation ?
Un peu sadiquement -une petite vengeance pour l’avoir piégé dans ce café- il attendit qu’elle reprenne une gorgée de son café.
– J’ai couché avec lui.
L’effet fut immédiat, elle s’étouffa pendant qu’il demandait un verre d’eau à la serveuse.
– Tu ne t’y attendais pas ?
Son air faussement angélique ne la trompa pas, mais elle passa outre, c’était de bonne guerre, après tout.
– Tu es bi ? Finit-elle par articuler.
– Pan, en fait. Fait gaffe, tes cheveux traînent dans ta tasse.
Si Héraklès adorait la tête que faisaient les gens lorsqu’il statuait son orientation sexuelle, il détestait par contre devoir répondre aux questions qui en découlait.
Heureusement, Beverly était cultivée et intelligente. Elle se contenta d’essuyer ses cheveux et de glousser.
– Et tu ne veux pas comparer entre le frère et la sœur ?
– Lily, enfin !
Ils cachèrent leurs gloussements dans leurs serviettes en papier, leurs derniers éclats ayant attiré l’attention sur eux.
– Plus sérieusement, c’est à cause de ça que tu te refuses de lui parler à cœur ouvert ?
– Peut-être aussi le fait que j’ai mal vécu ma rupture avec Jan, concéda-t-il.
– T’as une photo ?
– Évidemment.
Les instants qui suivirent ne furent pas plus professionnels que ceux qui les avaient précédés. En effet, ils les passèrent à glousser, à montrer des photos de leurs cas et échanger des anecdotes sur eux. Et leur nombre, d’un côté comme de l’autre, était assez impressionnant.
– Non, toute l’équipe de Lacrosse ?
– Fallait bien fêter la victoire convenablement !
– Argument irréfutable !
Lorsqu’ils quittèrent le commerce, une nouvelle complicité était née entre eux.
